Month: décembre, 2015

Fer-battre le macadam en pneige

Paul dans le Nord

Je n’ai pas lu énormément de nouveautés cette année déroulante – aucune en fait, si l’on fait exception du livre de bell hooks que Cambourakis a sorti en septembre 2015 (mais quand même publié pour la première fois dans les années 80…) – aussi j’étais assez contente en finissant Paul à Québec de constater que Rabagliati sortait un nouveau Paul en octobre. La couverture me met immédiatement la puce à l’oreille : on y voit Paul et un copain à lui, couverts des pieds à la tête, guettant l’horizon tandis que leurs deux pouces sont tendus vers la route. Road trip, tabernac !

Auto-stop

Paul va avoir 16 ans et ses parents viennent de déménager. Intégrer une nouvelle polyvalente, se faire de nouveaux amis… La barbe ! Seule une chose lui semble désirable : cette mobylette Kawasaki KE100, qu’il rêve d’enfourcher pour battre le macadam. Mais voilà-ti pas qu’il rencontre Tit-Marc, un grand maigre à la cool attitude, qui va lui faire découvrir le rock, les potes, les road trips et l’amener à ses premières expériences avec ses blondes. Entre l’acné, les déconvenues amoureuses, le pot et les binouzes, les seins et les guitares, Paul traverse sa crise d’adolescence l’air de rien, et en émerge le pouce levé.

Le rêve de PaulPaul et l'acné

Nous sommes en 1976 et Paul est un ado, sacré crisse ! Adieu gmap, gsm et mp3 ; bonjour 45 tours, téléphone fixe et crame directe quand une midinette appelle. Et qu’est-ce que ça sacre dans Paul dans le Nord ! Si la narration rétrospective de Paul est dans un français international, à l’intérieur des bulles, c’est la débandade. Rabagliati se sert des dialogues pour ramener les situations et les personnages à la vie et en 1976 : « Cibole », « Ayoille, ostie d’malade ! », « Calvâsse ! », « Maudite marde »… Ça déménage !

Incartade playlist Paul dans le Nord :

Ginette Ginette

Aut’Chose, « Nancy Beaudoin »

Octobre, « Maudite machine »

Beau dommage, « Ginette »

Garolou, « Germaine »

Offenbach, « Câline de blues »

Lucien Francoeur, « Le rap à Billy »

Tit-Marc fait découvrir le rock

Rabagliati décrit l’état d’effervescence dans lequel on se trouve à l’adolescence, et le regard tour à tour compréhensif, impatient et impuissant des adultes autour. Les sautes d’humeur sont au rendez-vous, les copains sont le sens de la vie et les filles rendent complètement niaiseux. Paul s’amourache et c’est comique : naïf, niais, collant et sans aucun sens de la dignité. Tandis que son père loue le ciel d’avoir un peu de répit et cite la chanson de Sonny James, Young Love, l’œil plus sage de sa mère anticipe la déconvenue. Nous, on se réjouit, c’est l’occasion de voir Paul en slip, roulé en boule dans sa chambre au milieu de ses déchets, à geindre comme c’est pas permis.

Paul et sa blonde

Paul geint

Comme dans Paul à Québec, la sortie de scène a quelque chose de métaphysique, l’auteur usant de plans aériens, la nature se superposant à l’urbain. Rabagliati s’intéresse toujours autant aux espaces et leur transformation. La route et les allers-retours (notamment entre ville et campagne) est le grand sujet de ce tome, facilité dès que Paul fait l’acquisition de sa mobylette tant désirée. Paul est en transition, un peu là-bas, toujours ici, jamais complètement à l’aise dans un endroit comme dans l’autre. Intense dans toutes les circonstances : comme sur son engin pétaradant, il s’agit de progressivement, sans aucun moyen d’accélérer le processus de grandissement, trouver un lent mais sûr équilibre.

Nous pendions dehors

C’est avec un grand plaisir que je clôture mon année 2015 de Bingo, en compagnie de ce livre évasion grand froid. Le sujet – moins dramatique que Paul à Québec – en fait une lecture que j’ai trouvée réconfortante, lue emmitouflée dans mon plaid, une tasse de café bien chaude ou une bière bio bien fraîche sur la table de chevet, selon l’humeur du soir. Un vrai coup de cœur pour ce tome de Paul, qui serait la sortie de scène de son héros éponyme d’après l’auteur.

Tempête de neige

Je m’en vais dorénavant étirer mes membres endoloris, après ce sacré sprint de fin d’année dont je ne me croyais pas capable en commençant mon programme de rattrapage courant octobre. Je m’en vais mettre le nez dehors, renifler du flocon, humer du sapin… Et je vous souhaite à tous un merveilleux mois de décembre et une belle et lumineuse fin d’année 2015.

Vivre et mourir en Belle-Province

Paul à QuébecEn 2000, Paul est un jeune papa : il vit à Montréal avec Lucie, sa blonde, et Rose, leur petite fille. Paul à Québec est l’occasion de s’éloigner de la capitale et d’aller dans l’arrière-pays, rendre visite à sa belle-famille et son esprit communautaire, débonnaire, de camp de vacances. Oui mais voilà : Roland Beaulieu, son beau-père, est mal en point. Un cancer de la prostate le ronge et il est incurable. La famille toute entière se mobilise et accompagne les derniers mois de Roland.

Paul à Québec - changements urbains

Paul à Québec - crottes

C’est vrai que ce tome de Paul aurait pu s’appeler la Chanson de Rolland : après La Tendresse des pierres, un deuxième livre illustré sur les derniers jours d’un bon papa, me revoici dans le thème du deuil (décidément…). On y suit le quotidien de la petite famille de Paul, leur déménagement dans une maison de banlieue de Montréal, l’achat d’un chien, ainsi que les tribulations de la première connexion à un modem Internet (passage extrêmement drôle de ce tome !). Le tout rompu par quelques excursions chez les beaux-parents, avant que l’état physique de Roland ne devienne trop critique et qu’il faille l’installer dans une maison de fin de vie – un centre gratuit qui ne peut accueillir que dix personnes à la fois, dix personnes… en fin de vie.

Michel Rabagliati raconte cela avec beaucoup de délicatesse, de sensibilité, alternant un ton grave et léger, mais jamais mélodramatique, toujours plein de retenue. La langue est un vrai régal, et on a même le droit à quelques particularismes purement Québecois, made in Québec City. Car non, ces beaux-provinciaux ne prononcent pas tout pareil ! Et ils ne soupent pas pareil : à Québec, on met du beurre sur ses croutes de pizza. Pis ça cause Québec libre, han ouan.

Send Simonac !!!

Paul à Québec reste un livre où le portrait qui est fait des gens donne foi en l’humanité : tout n’est pas tout blanc, loin de là, les gens s’énervent (parfois les uns contre les autres), il leur arrive de rien n’avoir à se dire, d’alterner des moments intimes avec des moments d’éloignement… Mais au bout du compte, tout le monde s’unit face à la catastrophe imminente : tout le monde se rend disponible, aussi longtemps qu’il le faut, les trois filles finissent par installer des matelas au sol dans l’établissement pour rester aux côtés de leur père, une foule considérable se mobilise pour lui rendre visite avant l’issue fatale. La fin graphique, très lyrique, met l’accent sur le renouvellement dans le cycle de la vie, et on referme le livre avec un sentiment fort, l’impression qu’il y a de la compréhension dans l’acceptation. Une impression similaire à celle que j’avais eue lorsque j’étais sortie du cinéma, après avoir vu Vers l’autre rive cet hiver (que je continue de chaudement recommander).

Pour prolonger l’excursion dans l’univers feel good de Rabagliati, Paul à Québec a été adapté en film et est sorti dans les cinémas en septembre (le tiseur a cette douceur naïve et acidulée qui fait passer un bon moment sur son canapé, mais il faudra quand même reconnaître avec une once de médisance et une cuillerée de suffisance que son adaptation se gaufre un peu dans le sirupeux).

Paul à Québec - enfants et neige

Paul à Québec, de Michel Rabagliati, 2011 aux éditions de La Pastèque.

Ain’t We All, a Woman?

bell hooks~Couverture

Je venais de lire Les Féministes blanches et l’empire, et je songeais qu’il serait bon de diversifier un peu mes lectures. Mais au lieu de ça, j’ai opté pour un livre qui vient compléter, éclaircir et dépasser la tentative de Évanjée-Épée et Belkacem. L’ouvrage de bell hooks (qui s’écrit sans majuscule, comme ee cummings), publié en 1982, parcourt l’histoire des États-Unis, depuis le rapt des Africains en vue de la traite qui allait être institutionnalisée dans l’Amérique des premiers temps, jusqu’au mouvement des droits civiques. Il est, en de nombreux points, plus clair, plus développé, plus concret, que les propos des éditions La Fabrique, quand bien même ils partagent un sol commun. Quand le dit-essai était uniquement à charge, le livre de bell hooks va plus loin et explique longuement les origines de ce racisme et du sexisme à l’encontre des Africaines-Américaines, détaille les spécificités de toutes leurs émanations et leurs émanateurs, et propose une voie réflective pour en venir à bout. Et par-dessus tout, hooks ne s’attarde pas seulement sur des événements historiques, elle plonge dans le conscient et l’inconscient collectif pour désamorcer les mécanismes racistes et sexistes qui se mettent en branle malgré nous.

La raison de hooks pour ce projet : presque aucun écrit n’existe sur la condition des femmes noires. Sur la condition des femmes, oui, sur celle des hommes noirs, oui, mais rien sur elles-mêmes. Or, hooks commence par statuer la double oppression qu’ont subie les femmes noires : le racisme, de la part des hommes et des femmes blancs, et le sexisme, de la part des hommes noirs et des hommes blancs. Et ni l’une, ni l’autre, ne peut être hiérarchisée au-dessus ou en-dessous. Elle rapporte longuement comment les hommes noirs ont essayé de les rallier à la cause des droits civiques – quand seuls les hommes étaient inclus comme bénéficiaires de ce combat – et comment les femmes ont tenté de les rallier à la cause féministe et suffragiste, quand de fait uniquement les femmes blanches étaient concernées par les luttes. Ce dernier fait est mis en lumière avec le récit des féministes se désolidarisant des femmes noires lorsque les hommes noirs obtiennent le droit de vote avant elles.

bell hooks 2
Une photo pimpante de hooks, pour détendre l’atmosphère

C’est un livre qui me parait important, parce qu’il fait comprendre un concept, un fait, un phénomène, perçu mais pas souvent clairement appréhendé. Et même après la lecture du petit essai Les féministes blanches et l’empire, des interrogations et des doutes perduraient, dans mon cas précis, ce peut-être à cause de la méthode employée par les deux co-auteurs. Dans son livre, hooks prend un temps infini pour développer chacune des idées, elle prend le temps d’y revenir, d’en montrer les racines et les ramifications, avec une population qui certes n’est pas la nôtre, mais qui rend — par le biais de l’Histoire américaine — la démonstration plus probante. Et j’ai pris pleinement conscience que lorsque je m’identifiais au féminisme, le mouvement qui m’avait précédée et qui a semé les graines de notre libération aujourd’hui, était un féminisme indubitablement blanc, de classe moyenne. Et les combats auxquels je peux m’identifier aujourd’hui qui sont proches de ma condition (le sexisme ordinaire, le manque de parité, d’égalité des salaires, la sémantique…) sont à l’évidence blancs et moyens (dit comme ça…). Ce n’est pas une réflexion facile, car la France a traditionnellement beaucoup nié ce concept de « race », l’étiquetant comme raciste, et à l’inverse des États-Unis, ayant porté le discours du « il n’existe qu’une seule race : la race humaine » (considérant que le mot race était l’apanage de la rhétorique raciste et haineuse), qui s’il n’est pas faux, empêche toute discussion nuancée sur le sujet.


Je prends également le temps de cet espace pour livrer une vulgate de sa thèse :

Sexisme et vécu des femmes noires esclaves

Le premier chapitre traite des origines de l’esclavage jusqu’aux années précédant la guerre de Sécession. hooks rapporte dans un chapitre édifiant comment les femmes ont été doublement victimes de l’oppression, comment toutes les croyances sur l’oppression des hommes noirs perpétrées dans les écrits et témoignages ont complétement occulté leur oppression.
Comment soit-disant l’esclavage a emasculé les hommes noirs : elle remet en cause toute la rhétorique visant à parler d’émasculation et de féminisation des hommes noirs, quand en réalité, il s’agissait de la masculinisation des femmes noires. Les hommes noirs étaient dans les champs, mais n’excutait aucune tâche domestique ; tandis que les femmes noires exécutaient les tâches domestiques, mais travaillaient également dans les champs de coton, travail que les femmes blanches n’exécutaient pas car réservé aux hommes. Jamais il n’a été question dans les champs pour un homme noir de prendre un statut stéréotypé d’homme, c’est-à-dire de prendre la défense ou les tâches exécutées par les femmes noires.

Elle disserte longuement sur l’oppression sexuelle, la volonté des maîtres d’augmenter leur nombre d’esclaves et d’obliger les femmes africaines à procréer sans interruption, là où elles étaient habituées en Afrique à alléter pendant deux ans, afin d’espacer de trois ans chaque grossesse (sans rapport entre). Elle revient sur le fait qu’au XIXe siècle, la vision de la femme (blanche) change avec l’ère victorienne et cette dernière devient l’ange dans le foyer, la vierge Marie, la pureté. Beaucoup de femmes embrassent alors cette image, qui les font passer de pécheresse à sainte, et leur permettent de mettre de côté une sexualité qui pour beaucoup est oppressante. Le glissement est opéré vers les esclaves noires, qui revêtent alors les habits de la prostituée. Esclave noire devient synonyme d’esclave sexuelle, menant à un viol institutionnalisé dans les plantations, cautioné par moult femmes blanches, qui ont intériorisé la croyance de l’infériorité féminine des noires.

Origine et survol des mythes et préjugés/croyances urbaines

Dans son chapitre relatant de la dévalorisation perpétuelle de la féminité (womanhood) noire, hooks étaye sur les préjugés avec lesquels le commun des Américains fait son quotidien : la Jézabel, la Sapphire (qui a donné son nom à l’écrivaine), les mulâtresses, la Tante Jemima… hooks déconstruit les mythes et clichés, et revient sur le processus historique par lequel ces mythes ont été institués, mythes mis en rapport avec les relations interraciales (un homme noir en couple avec une femme blanche s’élève et est critiqué de façon virulente ; tandis qu’un homme blanc avec une femme noire s’abaisse, et échappe à la critique, ce dernier ne mettant pas l’ordre dominant en péril).

La double oppression raciste et sexiste

hooks revient sur les mouvements de libération et d’émancipation noires qui ont été largement sexistes, en démarrant depuis Frédéric Douglass et en terminant par Malcom X. Ce dernier se positionne ouvertement pour un patriarcat où la femme serait cantonnée aux tâches domestiques et n’interviendrait pas dans le débat public. L’homme noir luttant pour ses droits désire avant tout avoir les mêmes droits que l’homme blanc, le même statut et la même relation de pouvoir à l’égard de la femme. Lorsque la femme noire élève la voix, elle est accusée de double émasculation.

Et les femmes noires elles-mêmes, n’ayant longtemps pas bénéficié de la protection des hommes puisque devant gagner leur croûte, se défendre elles-mêmes – les hommes noirs avaient leur propre fardeau à porter – ont fini par se placer aux côtés des hommes noirs dans ce sexisme. Dans la volonté consciente ou inconsciente d’accéder à un statut similaire à celui de la femme blanche, d’échapper aux clichés de la femme hystérique, émasculatrice, colérique ou perverse, elles ont accepté et renforcé l’installation d’un sexisme noir. Protégées par « leur » homme, elles se sentent enfin la possibilité d’échapper au cliché de masculinité qui leur colle à la peau. Elles peuvent adopter l’image de la féminité respectée, l’ange dans le foyer, cette gardienne du temple domestique qui n’aurait pas à mettre la main à la pâte.

En filigrane et sceau de bonne qualité, le récit que Linda Brent fait, dans son autobiographie Incidents in the life of a slave girl (traduit en France par Viviane Hamy, probablement une bonne raison de le relire dans le futur pour madame votre débiteuse), est cité de nombreuses fois. Du reste, pas grand chose de dit en français sur le livre ou son auteure, malgré le fait que bell hooks, aux côtés d’Elsa Dorlin, Angela Davis, Audre Lorde and co, soit un classique du féminisme noir aux États-Unis. La Fabrique et Aden publient d’ailleurs au presque même moment Angela Davis, mais Aden semblant avoir fait récemment faillite – puis re-surface – ne rend pas les choses faciles pour dénicher le recueil d’essais originellement prévu pour octobre…

La traduction opte pour une langue proche de celle des nouvelles sciences humaines et sociales, conscientes du manque de neutralité intrinsèque aux genres du français. Elle utilise le point médian quand le terme inclut hommes et femmes, le pronom « iel » et « iels » à la place « il », « elle » et « ils », elles-mêmes et eux-mêmes deviennent « elleux-mêmes », « celles » et « ceux » deviennent « celleux ». Le texte prend ainsi une forme moderne, frappante. Les notes de bas de page de la traductrice parsèment le livre et s’avèrent très précieuses, on y apprend ainsi la différence entre le task system et le gang system, entre un planteur, un négrier, un régisseur et un conducteur d’esclave ou encore la notion d’indentured servant

Il y a des longueurs, où hooks ressasse la thèse de son ouvrage, mais si l’on s’intéresse à l’histoire des femmes, c’est un livre essentiel : hooks a écrit des manuels, grands classiques des Black, Women’s et Gender Studies aux États-Unis. Ce serait folie que de passer à côté de cette sortie de notre côté de l’Atlantique et de la Manche, grâce au travail de Cambourakis.

Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, de bell hooks, 2015 pour l’édition de Cambourakis.

L’immaculée conception du féminisme

C’est la première fois de ma vie que je m’attaque au sujet du féminisme raciste (avec non pas un, mais deux livres) et j’en suis ressortie plutôt chamboulée. Je commence avec un petit essai un peu explosif ; un livre controversé, au vu de la kyrielle de débats nés suite à sa publication.

Il est ardu de résumer son contenu, dont voici approximativement la thèse. Partant des débats autour de la loi contre le port du voile à l’école en 2004, Boggio Éwanjé-Épée et Magliani-Belkacem reviennent sur tous les points qui ont vu les politiques utiliser le féminisme à des fins racistes, afin d’instrumentaliser l’opinion. Sous couvert de défendre la liberté d’évoluer et de penser des femmes, il s’agissait en fait de s’attaquer à des points d’ancrage majoritairement culturels ou religieux, sur des territoires urbains bien définis comme les cités ou dans les anciennes colonies, afin d’asseoir des politiques à visées raciste et impérialiste.

Son premier auteur, Félix Boggio Éwanjé-Épée, est présenté comme un étudiant en philosophie de 22 ans et membre du parti NPA, tandis que Stella Magliani-Belkacem est la secrétaire de rédaction de La Fabrique, maison d’édition d’Éric Hazan, constituée d’une poignée d’individus (principalement lui-même, Magliani-Belkacem accomplissant la majorité du boulot d’édition, et un graphiste) et éditant des essais très engagés.

Féministes blanches

C’est le livre le moins clair que j’ai lu cette année, car les thèses de ce féminisme blanc à visée impérialiste et à but / conséquence raciste, sont assenées à grands renforts de rhétorique plutôt rouge que blanche, beige ou noire. Si bien qu’on se demande parfois si ça se finit pas en entourloupe… Car à tant user de termes généraux et génériques, à clamer, asséner, vilipender des traits politiques, on en vient un peu à s’interroger sur une démonstration qui aurait été plus efficace si plus classique dans son historisation. On a là un papier fulminant, qui manque souvent de dates et de faits, ou qui fait l’impasse sur eux. Si bien que les faits relatés paraissent parfois partiels (et partiaux), quand bien même l’atrocité d’un bon nombre d’entre eux est indéniable. Et c’est ce que les auteurs revendiquent dans la présentation de l’éditeur : proposer « non pas une histoire détaillée, mais plutôt un coup de projecteur. »

Un des gros sujets à controverse est venu du chapitre dédié à l’homosexualité, et la valeur « occidentale » qu’il faudrait donner à une telle orientation. Les pays arabes n’auraient, jusqu’au XIXe siècle, pas raisonné en terme d’orientation sexuelle, mais en termes de pratiques sexuelles, aka la sodomie. Il y a donc des sodomites arabes oui, mais pas d’homosexuels, jusqu’à la colonisation impérialiste des occidentaux (… et les lesbiennes dans tout ça ?). Et ce raisonnement se glisse jusque dans les cités et foyers précaires, où l’on n’a pas le loisir de se poser la question de son orientation sexuelle. Une question réservée à des fanges plus aisées…

J’ai donc pas mal surfé, après avoir refermé le livre, et je n’ai pas été déçue sur la quantité d’encre numérique qui a coulé sur ce petit livre : ceux qui s’attaquent à sa lecture ont pris le temps de poser leurs impressions, car les textes sont fluviaux (à l’exception de Serge du Monde Diplo, qui a fait concis). Josette sur Contretemps a voulu réfuter tous les points obscurantistes de l’essai : et la valeur de travail de « recherche » en prend pour son grade, car le manque de méthode est flagrant pour Josie. Pourtant, pas mal de critiques s’attardent à réfuter, tout en précisant que le postulat de départ est non seulement éclairant, mais également nécessaire. Difficile, à partir de ce moment-là, de démêler la querelle de militants/universitaires, à la véritable gageure pour laquelle ce livre passe.

J’en suis sortie un peu interdite, et manquant de bases pour saisir tous les tenants et aboutissants, mais il est certain que nous avons besoin de plus de publications explorant et abondant dans ce sens-là.

Les féministes blanches et l’empire, de Félix Boggio Éwanjé-Épée et Stella Magliani-Belkacem, éditions La Fabrique, 2012.

Écrire libre

Passion simple

Pendant trois ans, Annie Ernaux n’a rien fait d’autre qu’attendre un homme. Ses deux enfants sont grands, son travail d’enseignante et d’écrivaine occupent le plus clair de son temps. Et au beau milieu de sa trentaine, Annie Ernaux tombe les genoux en avant : c’est un diplomate, un homme marié, qui voyage, et qui la voit exclusivement chez elle. C’est lui qui la contacte, toujours, par téléphone. Si elle est là, il vient. Si le téléphone sonne en son absence, c’est tant pis. Son être et son esprit se soumettent corps et âme à cette passion.

Tout ce temps, j’ai eu l’impression de vivre ma passion sur le mode romanesque, mais je ne sais pas, maintenant, sur quel mode je l’écris, si c’est celui du témoignage, voire de la confidence telle qu’elle se pratique dans les journaux féminins, celui du manifeste ou procès-verbal, ou même du commentaire de texte.

Il y a donc d’une part, la situation, celle d’une femme dont on a pitié, qui vit en autarcie dans ses pensées ne trouvant qu’une seule cible toutes ces années ; d’autre part, le projet d’écriture, cherchant à déterminer quel mode d’expression peut convenir à ce récit, qui ne soit ni le mode sentimental, ni le mode pornographique, qui constitue l’introduction de son livre. Passion simple se situe dans la droite lignée de sa tentative d’écrire au couteau : retranscrire les choses telles qu’elles sont, en échappant à une classification sociale, à la morale, au jugement. D’exposer au plus vrai. Un exercice d’écriture influencé par l’écriture de Camus : la simplicité pour la vérité.

annie-ernaux

Elle décrit son comportement sans fioriture : et ça ne donne pas envie, autant le dire d’emblée. Elle ne garde aucun souvenir de ces années qui ne soit pas lié d’une façon ou d’une autre à cet homme, se rend d’une disponibilité à toute épreuve, ne demande pas de compte. Mais le tout est dénué de sentimentalisme : et on s’aperçoit que ce que cherche Ernaux, c’est un lieu de description entre les genres, trouver une brèche parmi le paysage de genres qui existent pour relater cet épisode. Le pornographique ? non. Le sentimental ? non plus. Ernaux se retrouve coincée entre plusieurs comportements contradictoires : son comportement et sa condition, sa conscience. L’écriture cherche à mettre par écrit quelque chose qui jusque-là a dû obéir aux codes de l’écriture féminine.

Un livre faussement simpliste, dont l’intérêt émerge en s’attardant sur la démarche et sa forme, car rien n’est anodin chez Ernaux qui construit une œuvre dans son ensemble. Il reste que je ne conseillerais pas celui-ci pour ceux et celles qui souhaiteraient découvrir l’auteure (plutôt La Honte ou L’événement).

Passion simple - Annie Ernaux ld

Quelques parallèles et renvois entre les couvertures Folio d’Ernaux

Passion simple, d’Annie Ernaux, paru en 1991, poche chez Folio.

Holy fête et la folie en tête

Bienvenue en Alabama en1918, dans la petite ville de Montgomery, où Zelda Sayre est la reine du pétrole. Fille de juge, petite fille de sénateur (et d’esclavagiste), un passe-droit lui est donné pour tout : ses caprices, ses sorties, ses amis et petits amis. Pourtant c’est un soldat yankee sans le sou, Francis, de passage dans la ville, qui va ravir son cœur. Contre l’avis de ses parents, qui la renient, elle quitte sa province natale en 1920 pour nocer cet écrivain fêtard et soûlard, qui l’entraîne à New-York en pleine prohibition, puis en Europe, sur le bassin méditerranéen et à Paris. De retour à New-York en 1930, leur couple se déchire après une décennie d’altercations conjugales… et Zelda finit par errer d’hospice en hospice, où elle croupit entre les mains changeantes de divers psychiatres.

zelda-scott-fitzgerald

On ne présente plus le couple Fitzgerald et ses frasques, emblématiques de l’ère jazzy du New York après-guerre, puis de la Lost Generation expatriée à Paris. Ils se sont un peu aimés, ils se sont beaucoup détestés. Francis était un homosexuel refoulé, Zelda fut beaucoup abusée (physiquement, mais aussi psychiquement), s’est vue internée et interdite toute activité créative (outre la peinture), et a terminé dans la dèche et l’oubli. Du pain béni pour la fiction !

Et pourtant. Ce roman de Gilles Leroy, Prix Goncourt 2007, m’a beaucoup déçue et exaspérée : en vérité, après avoir engouffré Kiki de Montparnasse et trouvé le projet, la forme et le fond, à la fois maîtrisés et décoiffant, je dois dire que j’attendais beaucoup plus de cette incursion – certes subjective – dans la vie et la peau de Zelda Fitzgerald. Assez rapidement cependant, il s’avère que la forme « expérimentale » est brouillonne, la narration bancale. Il y a comme une paresse d’écriture, une histoire qui se repose sur l’intelligence du lecteur pour établir les liens : pourquoi pas, en principe, mais en l’état, cela permet à l’auteur de faire l’économie de la contextualisation ; et sans la maîtrise narrative nécessitée pour cette pirouette, le récit tourne au cafouillage. La voix de Zelda est au-delà du plaintif, c’est un geignement interminable… Et Leroy se sert de Zelda comme d’un puits à fantasmes, un toboggan sur lequel faire glisser ses imaginations d’écrivaillon qui croit avoir percé la psyché féminine. Spoiler alert : le niveau de complexité psychologique est inouï. Qu’en est-il de destruction intérieure ? De vraie folie ? Peut-on avoir un peu de matière croustillante sur Zelda, outre l’enchaînement de clichés impersonnels ?

zelda-fitzgerald-art

Alors le Goncourt, sérieusement, j’ai pas compris. Ou alors je me suis bandée les yeux toutes ces années, et c’est en fait précisément ce qu’est le Goncourt. France Info livre son explication (14 tours de scrutin quand même) : « Surprise totale au prix Goncourt : sur les cinq nominés, Gilles Leroy est sorti vainqueur de ce vote difficile, marqué par les absences de jurés importants. ». De fait, si le sujet n’avait pas été aussi peu approprié pour l’écrivain, on s’en serait sorti – mais on est bien loin de la prouesse littéraire. On est, en revanche, plus près de l’écueil. Si la deuxième moitié, plus recentrée sur les ballades de Zelda en thérapie, est plus digeste, ça ne suffit pas pour refermer l’ouvrage convaincu.

Zelda-Fitzgerald_and_family

En peu rembrunie en tournant la dernière page, je décide de me faire un peu de mal et je me rends sur le site de l’auteur. Je suis récompensée pour mon effort dès la première ligne de la page « biographie » :

1958. Gilles naît le 28 décembre à Bagneux, en région parisienne. Fils d’Eliane Mesny (qu’on retrouvera dans les romans sous les traits de Nush, de Lou) et d’André Leroy (dit « Le playboy », dit « Le jeune homme amoureux de l’Amérique »)

Je n’adhère pas vraiment à sa façon de donner les clefs de compréhension de son propre travail : c’est ce même manque de subtilité que l’on retrouve dans son livre et qui en fait un peu un type qui veut parler à la place de son œuvre… Autant dire que je ne m’approcherai pas de ses deux autres « bio-calligraphiques », dont l’une retrace le parcours d’une certaine Nina Simone (ma pauvre, il a dû t’esquinter toi aussi). Je ne regrette néanmoins pas ma petite e-scapade, car c’est l’occasion de découvrir l’édition russe d’Alabama Song, avec la même couverture que Twilight.

Alabama Song, de Gilles Leroy, Mercure de France, 2007 ; Folio pour l’édition de poche.