Month: décembre, 2017

Récolter les paysages

Les nouvelles sont un genre que j’ai découvert relativement tard et que je connais mal. J’ai pu lire Edgar Allan Poe et Flannery O’Connor pendant mes études, certains textes il y a quelques années de Raymond Carver, d’Alice Munro, de Grace Paley. Mais dans l’ensemble, malgré des essais fructueux, je n’ai pas suffisamment accroché au genre court pour souhaiter l’explorer plus avant. Et puis l’année dernière, j’ai lu le recueil de Shirley Jackson, The Lottery and Other Stories, et tout cela a singulièrement changé : en quelques phrases à peine, Jackson réussit à pendre son lecteur captif à chacune de ses phrases, aux atmosphères hypnotisantes de ses nouvelles. Impossible de décoller ses rétines du papier. Toutes superbement écrites, décrites : le rien y est monumental. Alors quelle autre option que de continuer avec Katherine Mansfield, nouvelliste du début du XXe siècle d’origine néo-zélandaise, rivale intellectuelle que s’est proclamée Virginia Woolf ?

La Garden-Party

Les nouvelles de La Garden-Party sont comme des mini-romans. Elles ne demandent aucun effort pour rentrer dans l’histoire et nous intéresser à ses personnages (et ils sont parfois beaucoup). Elles ont un je-ne-sais-quoi de cinématographique dans leur façon de diriger leur attention vers un lieu, puis un personnage, puis un autre qui passe par-là, puis un autre passé dans l’autre sens, sans montrer aucune préférence et en leur accordant autant d’attention. Elles sont constituées d’une suite de scénettes amusantes, émouvantes, qui s’emboîtent parfaitement les unes dans les autres.

Et puis chez Mansfield, il y a un don de la métaphore, une capacité à projeter des images claires, poétiques, drôles, à faire des analogies qui portent avec humour les descriptions. Les mondes qu’elle croque sont rassurants. Les personnages ont des insatisfactions, des frustrations, des dérangements, des malaises… Mais rien n’est jamais tragique, tout est question d’un instant, un instant où les pensées pondèrent, puis la vie reprend son cours – le facteur sonne, les enfants crient, un mouton bêle – et on se rappelle à ce que l’on faisait avant d’être interrompu par son fil de pensées.

L’auteure donne voix à tous et à tout : dans « La Baie », la chatte prend la parole, les moutons ressentent des choses, les enfants s’expriment dans leur langue juvénile, la servante est invitée à prendre le thé, la veuve est indépendante et heureuse de l’être, le mari est mécontent d’être incompris par la foultitude de femmes l’environnant, la belle-sœur s’éclipse aux côtés de sa libre amie, la grand-mère occulte les questions gênantes des enfants… C’est un monde vivant que fait parler Mansfield, tour à tour, les voix ne se superposant jamais. Chacune trouve un moment qui lui est entièrement dédié, chacune a son importance. Le tout est dynamité par des locutions et expressions idiomatiques, des onomatopées, des personnifications qui donnent vie au décor.

Katherine Mansfield

On trouve parfois une pointe de noirceur, comme à la fin de « La Baie », qui nous fait soudainement croire au plus épouvantable des dénouements. De même, on ne s’attend absolument pas au face-à-face de la bonne et naïve Laura, organisant « La Garden-Party » éponyme, avec la mort ; ou encore celui des vieilles filles de feu le colonel de la troisième nouvelle, qui font face à un épisode post-mortem quasi-psychotique. Mansfield décrit avec brio une sorte de trivial drolatique au potentiel versatile.

Ce sont des mondes dans lesquels Mansfield nous donne toute une foule de repères, des mondes pétris de vieilles connaissances, de situations pérennes, de lieux familiers. Cependant, tous ces mondes sont faits de risques et tous peuvent basculer, à n’importe quel moment, si l’on ne prête pas suffisamment attention ; si l’on s’y risque un peu trop ; ou si l’on s’est tout simplement trop attendu à ce que rien ne change.

De l’incidence de l’Esclavage

Si ce n’était pour les récits d’esclaves qui nous sont parvenus aujourd’hui, il serait bien compliqué de connaître les conditions de vie (et de mort) de ces millions d’opprimés, leurs histoires, leurs pensées. Car les comptes rendus des populations blanches de l’époque, y compris les abolitionnistes, ne pouvaient être que basés sur du non-vécu. Aussi, le genre que l’on en est venu à connaître sous le nom de Slave narrative est devenu un genre précieux et irremplaçable d’un point de vue historique, mais pratiqué par des milliers d’Africains déportés, d’Américains, d’Anglais et des colonies, il est aussi devenu un genre littéraire à part entière avec ses codes, ses thématiques, ses détournements et ses mystères. Parmi tous ces récits, certains ont atteint nos rivages : c’est le cas d’Olaudah Equiano, de Frederick Douglass (il existe même une version Gallimard jeunesse), de Sojourner Truth (un bel effort des Presses de Rouen), ou encore Solomon Northup, ayant récemment connu le succès que l’on sait.

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Et c’est aussi le cas de Harriet Jacobs, alias Linda Brent, dont on a d’abord cru qu’il s’agissait du pseudonyme d’une Nordiste blanche et abolitionniste, Lydia Maria Child (éditrice du journal National Anti-Slavery Standard), se faisant passer pour une esclave fugitive, afin de servir la cause du Nord. La confusion sur l’origine du texte est en réalité due à deux choses : d’une part, Harriet Jacobs devant officier sous un pseudonyme, la narratrice Linda Brent est bien entendu inconnue au bataillon terrestre. Une fois son récit écrit, il fallait également compter sur un éditeur, ce que fut Lydia Maria Child, qui intervint dans le texte avant de le publier, sans que l’on connaisse l’étendue de cette intervention. D’autre part, le récit haletant, bien structuré, exempt de misérabilisme, est superbement écrit : ce ne pouvait être l’œuvre d’une esclave, aussi lettrée soit-elle.

Le récit de Linda Brent [Harriet J.] sera le récit prêt à toucher et émouvoir les rangs des Nordistes (et Sudistes) blanches : par sa trajectoire atypique d’esclave née quasiment libre, par sa prose littéraire, par son caractère religieux et vertueux, et par sa complexion – car elle est née mulâtre et sa peau est exceptionnellement pâle –, elle a tout pour créer une proximité avec des lectrices nées dans l’ignorance de l’esclavage, et pour susciter de l’indignation auprès de celles dont la condition ne pourrait pas être plus éloignée. Harriet Jacobs sera pionnière dans le portrait qu’elle brosse de la femme et de la mère noire, faite de piété et de dévotion, rendant sa dignité et sa féminité à la femme esclave en se montrant tour à tour sensible, féminine, fragile et fervemment croyante.

Jusqu’à ses six ans, Linda vit dans une relative liberté et n’a pas le moindre soupçon de sa condition d’esclave. Sa mère est servante auprès d’une famille sudiste bienveillante ; elle-même est élevée aux côtés de la petite fille de leur maîtresse, dans le même respect des principes moraux et suivant la même éducation ; tandis que la grand-mère de Linda, ayant servi les anciennes générations avec une dévotion et une loyauté admirables, a même acquis sa liberté et s’est installée dans une modeste maison de ville, où elle accueille une société plutôt diverse. Mais à six ans, sa mère soudainement meurt et dans son sillon suit bientôt la « bonne » maîtresse. Les esclaves étant des biens de propriété, cette dernière lègue Linda et son frère à une petite nièce, jeune enfant encore dans ses langes, et c’est ainsi que l’heureuse fratrie se retrouve sous la coupe d’un total sociopathe qui va leur faire vivre un enfer : le Docteur Flint.

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Linda Brent revient longuement sur l’incertitude dans laquelle est jetée toute jeune fille esclave, qui souhaite mener une vie vertueuse et qui doit endurer les vicissitudes liées à la débauche des maîtres et de leurs voisins et amis. Dès son arrivée, Linda devient l’objet de toutes les convoitises du patriarche autoritaire, qui la courtise avec une violence inouïe, sous le nez d’une maîtresse furieusement jalouse. À l’aube de ses quinze ans, pour se mettre à l’abri de la cruauté de son maître, elle fait alors le choix délibéré d’abandonner sa vertu auprès d’un gentleman blanc et célibataire de la ville qui la courtise – mais qu’elle n’aime pas (on lui a refusé le mariage qu’elle désirait avec un homme libre). Cette stratégie donne naissance à deux enfants mais ne marche qu’un temps, tôt ou tard il lui faudra retourner auprès de son maître qui enrage de la voir bénéficier d’un peu de liberté auprès de sa grand-mère.

Linda finit par élaborer des plans pour fuir vers le Nord, qui s’avèrent trop dangereux ; elle se retrouve alors sous la protection temporaire d’une femme blanche esclavagiste ayant de l’amitié pour sa famille, cachée dans une petite chambre sous les toits, avant de devoir abandonner cette retraite trop exposée et se réfugier chez sa grand-mère. Là, on l’installe dans une soupente, sorte de réduit mesurant 2 mètres de long sur 1,50 de large, la partie la plus haute faisant 90 centimètres puis s’inclinant en pente raide. Linda Brent va rester cachée sept ans dans ce minuscule trou, où elle ne peut pas se lever, se tourner, s’étirer, où il n’y a ni lumière ni air, où le froid est source d’engelures au point d’endommager durablement ses pieds, et où sa physionomie générale (jusqu’à sa capacité de parler) sera entamée, la laissant presque handicapée.

Pourtant je préférais ce sort à celui d’esclave, bien que certains Blancs le considèrent enviable et il faut croire que le mien l’était comparé aux autres : je n’avais jamais vraiment sué sang et eau ; je n’avais jamais été lacérée de la tête aux pieds ; je n’avais jamais été battue au point de ne plus pouvoir bouger ; on ne m’avait pas sectionné le tendon d’Achille pour m’empêcher de fuir ; je n’avais jamais été enchaînée à un tronc d’arbre et forcée de le traîner avec moi pendant le travail aux champs ; je n’avais pas été marquée au fer ni déchirée par les chiens. Au contraire, on m’avait toujours bien traitée jusqu’à ce que je tombe entre les mains du Docteur Flint. Avant ça, je n’avais jamais souhaité être libre. Que Dieu ait quand même pitié d’une femme obligée de mener une telle vie même si en apparence, elle semble dépourvue de cruauté.

Je n’en dis pas plus de ce récit poignant, qui tient en haleine : Linda, échappera-t-elle à ce monstre infâme ? Réussira-t-elle à faire racheter ses enfants, qui bien que leur père soit blanc, ont hérité de la condition d’esclave de leur mère ? Son histoire se déroule dans le Sud, puis dans le Nord, qui est prompt à décevoir les esclaves fugitifs débarqués des vaisseaux pleins d’espoirs. Née en 1813 en Caroline du Nord, elle atteindra le Nord quelques temps avant le passage du Fugitive Slave Act de 1850, qui contraignaient les États du Nord à dénoncer et coopérer à la capture des esclaves en fuite, pour les rendre à leurs propriétaires sudistes. On peut aisément imaginer le peu de répit qu’a connu Harriet Jacobs.

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Harriet Jacobs aurait entreprit de raconter son histoire à Harriet Stowe (l’auteure de La case de l’oncle Tom) qui aurait finalement décidé de plutôt l’inclure à son roman, en cours de rédaction. Jacobs n’ayant pas apprécié cette petite manœuvre, cela l’aurait décidée à écrire elle-même sa propre histoire, qui par manque de timing approprié, parut à l’aube de la Guerre de Sécession et tomba dans l’oubli quasi-instantanément. Je suis contente de ne pas l’avoir oublié pour ma part, car j’ai lu ce texte il y a sept ou huit ans, dans le cours d’une fabuleuse professeure qui m’a fait découvrir des auteures aussi formidables qu’elle, et si j’avais eu le temps de relire Jamaica Kincaid cette année, comme j’en avais tout d’abord l’intention, j’aurais pu lui rendre un double-hommage : sorti de cette salle de classe, le texte de Harriet Jacobs n’a pas pris une seule ride, il s’est laissé dévorer avec autant de perplexité, d’indignation, et même de frénésie que la toute première fois. C’est un témoignage de survie qu’il faut avoir lu, de la trempe d’un Robinson Crusoé, tout en l’en surpassant largement (on pourra arguer du contraire et je me mêlerais à l’argument avec une vive inspiration).

G–r-l–r-s

Monique Wittig, emblématique figure du MLF aux côtés d’Antoinette Fouque, entre autres : un mythe, en quelque sorte (à déconstruire, toujours), car elle avait disparu de nos rivages pour aller s’exiler aux États-Unis dans les années 70 pour ne jamais en revenir. Là-bas, elle trouve la place qui lui est due dans les départements de women studies et peut développer sa notion de lesbienne radicale. Cette auteure, classique des gender et queer studies, me lorgnait en permanence dès que je m’aventurais vers le rayon des sciences humaines en librairie. La réédition de La pensée straight par les éditions Amsterdam était d’autant plus encourageante pour s’attaquer aux textes fondateurs de Wittig, qui portent majoritairement sur la question de la sexualité lesbienne et queer.  Ce sont ses quelques essais qui m’attirent mais c’est pourtant par l’un de ses textes fictionnels (autofictiodémonstratif ?) que j’entame mon expédition.

Les Guérillères est le genre de livre qui pourrait être écrit sous champi. L’ouvrage tout entier est un flux poétique, alternant entre des descriptions métaphoriques, avec l’incantation de noms d’héroïnes, femmes ou jeunes filles (tentative de rendre leur existence à toutes ces figures oubliées, en invoquant leur nom ?), et des cercles prophétiques. Cette suite de visions (les appeler « scènes » serait s’emballer tel un poney fougueux), où la nature, des silhouettes féminines (déesses, créatures du folklore, personnages de contes de fée, simples femmes, figures historiques…) se succèdent, prises dans l’œil de la caméra, gardant la pose le temps que l’œil se détourne pour se porter vers un tout autre horizon, sans continuité apparente, mais dont on perçoit une évolution saccadée dans le Temps.

« Elles disent que les références à Amaterasu ou à Cihuacoatl ne sont plus de mise. Elles disent qu’elles n’ont pas besoin des symboles ou des mythes. Elles disent que le temps où elles sont parties de zéro est en train de s’effacer dans leurs mémoires. Elles disent qu’elles peuvent à peine s’y référer. Quand elles répètent, il faut que cet ordre soit rompu, elles disent qu’elles ne savent pas de quel ordre il est question. »

Ce récit propose une immersion dans des paysages où les femmes vivent en toute liberté, dans des scènes d’outrages, dans des images qui tentent d’en découdre avec les stéréotypes. Le tout semble constituer une mémoire collective : mémoire des sens, mémoire de l’Histoire, mémoire des corps, mémoire émotionnelle et mémoire transgressive (« Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. ») et celle des fantasmes collectifs. La voix narrative évoque en permanence un « elles » (et parfois des « féminaires »), un pronom générique qui se réfère à toutes et à chacune, qui englobe une masse unie dans ses expériences partagées. La phrase « Elles se couchent et s’endorment. » revient à intervalles réguliers, comme si ces femmes étaient des automates dont la conscience s’active, puis se met en veille, jusqu’à la prochaine nécessité.

Percer ces visions idylliques, bucoliques, métaphoriques n’est pas aisé et je peux tranquillement avouer que je me suis échappée de beaucoup d’entre elles. Certaines descriptions m’ont traversée, certaines m’ont hypnotisée par leur beauté ou leur mystère – et souvent les deux ; d’autres sont passées à côté, incapable que j’ai pu être à les deviner, et cet impérieux besoin de compréhension a été un malheureux frein à cette lecture, qui est une expérience naviguant entre la poésie pastorale, l’ode, le conte bucolique, l’essai, le témoignage – tour à tour contemplative, chimérique ou pragmatique. Certaines symboliques se révèlent plus volontiers : les ronds qui viennent occuper certaines pages représentent la perfection de la vulve que souhaite évoquer Wittig sous toutes ses coutures (une vulve désignée par un fer à cheval sur les parois paléolithique, comme elle le rappelle, mais pour laquelle « les féminaires privilégient les symboles du cercle, de la circonférence, de l’anneau, du O, du zéro, de la sphère. »). C’est poétique, cryptique, cosmique, céleste. Reste la horde sauvage de mystères persistant. L’un d’entre eux m’interpelle encore, alors que je referme le volume : c’est ce titre, Guérillères, avec un « r » et non deux, comme sa supposée racine. Pourquoi ? Ce seul mot inocule à lui-seul le sentiment de perplexité dans lequel cette lecture m’a profondément plongée, qui m’entraîne pourtant déjà vers son précédent, L’Opoponax.

Une ville mouvante

Paris est une fête est le livre qui s’est probablement le plus vendu à la suite des attentats du Bataclan et de Charlie Hebdo. Le titre explique à lui seul ce soudain besoin de refuge en masse et l’idée des libraires (et de Gallimard) de le mettre autant en avant (éditions collector à répétition bonjour). Je me suis toujours demandée ce qu’avaient pensé tous ces lecteurs anonymes, en ouvrant le petit volume et en découvrant qu’il s’agissait de vignettes plus ou moins confidentielles, sur les relations d’Hemingway, se déroulant entre 1921 et 1926 : ont-ils apprécié ce décalage ? Ont-ils été déçus, de ne pas trouver le réconfort tant espéré ? Se sont-ils pris au jeu, en s’échappant l’espace d’une lecture, du quotidien morbide dans lequel Paris était jeté ?

Paris est une fête

Pour ma part, j’ai fini par mettre le bouquin dans mon panier en refermant Shakespeare and Company de Sylvia Beach et Rue de l’Odéon d’Adrienne Monnier. Je trépignais d’impatience à l’idée de replonger dans le Paris littéraire du début du siècle dernier et j’avais déjà exploré la rue de Fleurus avec Gertrude Stein dans L’Autobiographie d’Alice B. Toklas. Mon opinion d’Hemingway étant limitée à ma lecture assez indifférente du Vieil Homme et la mer, j’espère bien pouvoir ressortir de ce recueil avec un souvenir plus prononcé.

Certes, il fait bon de se promener entre la montagne sainte Geneviève et le boulevard Montparnasse, de manger et de boire (ah, ça y va les huîtres, le vin blanc et les fine à l’eau) et se rencontrer entre expatriés, dans ce Paris après-guerre où déjeuner en terrasse est la norme et ne coûte pas bien cher. Le livre contient quelques anecdotes sympathiques : comme le fait que les personnages de ses histoires deviennent gloutons à mesure qu’il s’affame de plus en plus pour économiser ses ressources ; comment Gertrude Stein n’encensait que les auteurs qui l’encensaient elle-même ; comment sa première femme, Hadley, voulant lui faire une surprise, égara la totalité de ses manuscrits et de leurs quelques copies, en les emportant tous dans une valise dérobée dans une gare suisse (… adieu, œuvres de jeunesse !). Ou encore comment les Scott Fitzgerald étaient des gens turbulents, buveurs et les plus mauvais compagnons de voyage que vous verrez jamais. En filigrane, on y découvre un Hemingway qui n’était pas fêtard ; un bon buveur solitaire, qui rencontrait quelques personnes mais vouait ses journées au travail d’écriture, sur une table de son petit deux pièces ou dans des cafés ne faisant pas dans le tapage. Ernest se dépeint comme un bon bougre qui ne louvoie pas.

ernest_hemingway_paris_1924

Les textes assez triviaux sont éclairants sur le Paris après-guerre, le mode de vie bohème des auteurs, amusants par moments, confidentiels par d’autres : rien de franchement transcendant. Au croisement d’entrées de journal et de vignettes, certains semblent rapporter leur quotidien tel qu’il se déroule, sans grand chamboulement, avec des sorties récurrentes aux courses hippiques qui m’ont fait un peu bailler, ou le récit des séjours à Schruns, en Autriche, à faire du ski. Certaines parties de récit sont entraînantes ; d’autres, on ne comprend pas vraiment l’envie de nous décrire par le menu détail des journées où il ne se passait rien en dehors du passage d’une célébrité. Je reconnaîtrais quand même que j’ai une meilleure opinion d’Hemingway en refermant ce volume : toujours le mensch ombrageux et misanthrope que l’on sait, un moustachu viril traditionnaliste, mais doté d’un anti-conformisme intègre que je ne soupçonnais pas, ainsi que d’un esprit d’indépendance des plus sympathiques.

C’est comme si ce livre avait émané d’une mixture de difficultés à trouver des sujets sur lesquels écrire, et d’une certaine nostalgie pour un temps plus simple, des caractères plus francs, des conflits plus antithétiques. Je ne crois pas qu’il faisait bon d’être Hemingway penché sur sa table alors que les galops d’années lui passaient dessus. Ça sent l’homme tourmenté, voire littéralement désœuvré, et son suicide (peu après avoir laissé une première mouture de son manuscrit à un éditeur) donne du grain à moudre. Quant à mon avis pas chaud pineau, peut-être mes anciennes réticences sont-elles à la source de mes nouvelles résistances ; peut-être suis-je vouée à demeurer à la lisière des textes d’Hemingway, tout simplement.

Apoeticalypse

À Toronto, dans un théâtre de renom qui présente une représentation du Roi Lear, l’acteur principal est victime d’un accident sur scène. De cette première scène qui plante le décor, dans laquelle s’affairent des personnages divers et variés, qui marque le début d’une terrible pandémie qui décimera la Terre plus promptement qu’une tragédie Shakespearienne bien rodée, Emily St. John Mandel nous propulse deux décennies plus tard, dans ce monde qui est le nôtre, mais qui n’a plus rien de reconnaissable. Les survivants sont des vagabonds, optant parfois pour une sédentarité éphémère, et parmi eux va et vient un orchestre et des acteurs, une compagnie du nom de Symphonie itinérante, qui chemine dans le cimetière qu’est devenu le monde, pour rappeler aux anciens et aux nouveaux, des bribes de la civilisation qu’ils ont laissée derrière eux. Dans ce monde nouveau, les plus jeunes foulent les vestiges d’une ère électrique et électronique qu’ils sont incapables d’appréhender ; cette nouvelle réalité désastreuse est comme une décharge abandonnée, où toute présence est un suspense, où chaque silhouette risque de s’évanouir sans laisser de trace.

Ce roman doux amer, qui suscite tour à tour frissons, élans d’espoir ou réflexions métempiriques, est conté d’une main de maîtresse absolue. Les allers-retours entre les quelques époques (proches) sont d’une clarté saisissante, les liens toujours fluides, les épisodes incontestablement haletants. Non seulement le lecteur n’est jamais égaré, mais – et dans mon cas, c’est une sorte de prouesse – il est passionné par tout ce qu’il lit et n’est jamais pris de cette impatience à vouloir rattraper l’une des trames narratives momentanément laissées de côté. Tous les fils se rejoignent naturellement, et tous donnent envie d’être tirés.

Ce récit réconciliera les plus réticents avec le genre de l’anticipation. Germophobes, vous succomberez également au charme de cette histoire de protagonistes héroïques ayant réchappé à l’épidémie la plus fulgurante qui soit, grâce à une combinaison de chance et de mesures préventives très efficaces (on ne touche rien à l’aéroport). Vous pourrez même citer, à vos progénitures un peu sceptiques devant vos sermons hygiénistes, quelques exemples probants tirés du livre.

Station Eleven cover

Comme les personnages survivants de Station Eleven, on se met à considérer d’un regard plus pesant, plus intense, plus existentiel, les œuvres qui nous entourent. Les livres, tout d’abord ; puis les films, les musiques, les objets, les matières ; les phrases, les répliques, les références, que l’on pourrait s’échanger éternellement, se raconter en continu, si tout venait à disparaître autour de soi et que l’on était voué à marcher pour une éternité à être. Alors que « Certains l’aiment FIP » passait l’extrait de Denis Lavant courant pour Juliette Binoche – dans le mauvais sens – sur Modern Love, je me suis imaginée, moi aussi, être aux prises d’une extatique fébrilité si j’avais entendu la voix familière du présentateur radio annoncer le titre choisi « pour Christophe, qui habite le Ve, de la part de Juliette, qui habite le Ier ». En cette saison de sec hiver si tôt entamée, comment ne pas se sentir un peu plus près de ce Toronto tempétueux qui enterre sous son élégante neige, en l’espace d’un éclair de secondes, des millions d’habitants ?

J’invite les mains moites comme moi (vous savez, ceux qui flippent au ciné au point de se couvrir tous les orifices quand une musique un peu stridente vient corser une scène un peu chill) à lire ce récit d’anticipation en écoutant de la musique un peu lyrique : on risque de s’y croire un peu trop et d’être pris de palpitations le soir, au moment d’éteindre la lumière, à la pensée que l’obscurité totale pourrait un jour se refermer comme un piège autour d’une humanité ayant épuisé toutes ses ressources. FIP, d’ailleurs, est vraiment la bande-sonore à sélectionner si vous optez pour l’offre « bad trip total / on va tous y rester » : au moment où j’entamais, fébrile, le dernier tiers du livre, ils passaient un extrait de la BO de 120 battements par minute (un film sur les rescapés du SIDA, et sur ceux qui rescapent pas…) en la commentant comme la musique sur laquelle on danse quand on sait que l’on va mourir (OLALA FIP MAIS NON). Probablement le moment où j’aurais dû considérer l’option RTL comme un peu plus viable. Malgré tout (enfin, malgré FIP surtout), le livre garde un ton toujours lumineux, grâce à une narration distanciée, qui maîtrise le récit de ces vies dispersées et de ces personnages qui s’entêtent, coûte que coûte, à avancer avec le recul de leur civilisation.