Category: La marotte du bingo

L’asymétrie du consentement

Allez, quoi de plus enthousiasmant que de terminer l’année avec une lecture faisant écho à l’actualité brûlante de l’année 2017, continuant de faire sentir ses secousses sismiques à l’orée de 2019 ? Laure Murat, qu’il me semble avoir déjà présentée avec son essai sur la relecture, s’attaque à une suite de réflexion sur l’affaire Harvey Weinstein et ses répercussions, contrecoups et prolongements. Cette universitaire, enseignante depuis treize ans à UCLA, en Californie, vit entre la France et les États-Unis. Cette France qui s’est construite sur le mythe de « l’art de vivre » et de l’amour dit courtois, résistant au mouvement #MeToo, défendant férocement Roman Polanski et Bertrand Cantat, et qui fut si déstabilisée par l’affaire DSK sans pour autant se questionner formellement…

L’affaire Harvey Weinstein, tornade révolutionnaire ?

Ce livre relativement court est la parfaite synthèse de tout le déroulé de l’affaire Harvey Weinstein et ce qui en a découlé : les reportages du New Yorker et du New York Times, le lancement du hasgtag #MeToo, les témoignages des actrices s’empilant et s’empilant et s’empilant, sans jamais s’arrêter, le lancement de Time’s Up, les scandales marquants liés à Hollywood (Kevin Spacey, faisant encore l’actualité récemment), ceux sortant de la sphère cinématographique (le médecin Larry Nassar, les présentateurs Charlie Rose ou Matt Lauer, l’islamologue Tariq Ramadan…), la tribune dite « Tribune Deneuve » (alors que cette dernière l’avait signée sans véritablement la lire), menant nécessairement à recauser de l’affaire DSK (comment l’a-t-on accueillie en 2011, comment l’accueillerait-on aujourd’hui).

Larry Nassar, serial toucheur institutionnalisé…

En filigrane, Murat revient sur les dérives possibles, histoire de les évacuer : quand, par exemple, ce qui fait l’affaire peut être le profil médiatisé de l’auteur des faits plutôt que leur gravité propre (exemple-clef, Ben Affleck mis sur le devant de la scène pour s’être saisi du sein d’une co-star, tout autant que le réalisateur James Toback accusé de harcèlement et d’agression sexuelles par 395 femmes…), sur cette « zone grise » entre relations consenties et relations subies mise en lumière suite à la controverse avec Aziz Ansari.

Autre dérive, d’un genre différent : la peur même des dérives, et plus précisément du climat de « délation » qui se serait instauré après l’affaire Weinstein. Murat revient judicieusement sur la différence entre « délation » et « dénonciation », en lien avec cette hantise du fait juif, auquel on peut faire appel pour se prévaloir de l’argument et clore les conversations :

Faut-il rappeler que la délation est « une dénonciation dictée par des motifs vils et méprisables », quand la dénonciation est « l’action de faire connaître une chose (généralement désagréable) » ? Quel rapport y a-t-il entre livrer son voisin juif à l’occupant – car il est bien évident que la référence est à chercher dans la hantise nationale – et signaler une comportement qui porte atteinte aux personnes ? […] C’est dans ce contexte historique et culturel qu’il faut entendre la (partielle) dissidence française face au mouvement #MeToo. Elle s’inscrit dans une longue tradition idéologique, pétrie d’antiaméricanisme et barricadée derrière le mythe de la séduction nationale.

La France, art de vivre et « séduction »

On l’a nommé courtois. On l’a appelé séduction. L’amour, en France, est hétérosexuel. Il suppose une forme d’asymétrie consentante : l’homme propose, la femme dispose.

Mona Ozouf, de même qu’Irène Théry et Élisabeth Badinter, en prennent un peu pour leur grade, à vouloir théoriser une galanterie nationale et mixité « heureuse ». En France, on peut « draguer » et ça doit être bienvenu puisque c’est la coutume. On y développe aussi une obsession de la différence des sexes. Ce mythe de la séduction et du libertinage a la vie dure, Denis Baupin en 2016 y faisait encore appel pour se justifier des plaintes de harcèlement sexuel qui le visaient. Mais cette obsession de la différence et d’une liberté galante masqueraient en réalité en empêchement à évoluer vers des mœurs plus égales, une incapacité à penser le désir dans le consentement et le partage ; une affection, peut-être même affectation, générationnelle, à un schéma galant traditionnel, où la femme serait distinguée par l’œil masculin.


L’affaire DSK, c’est d’ailleurs l’enfer. Retrouver le détail des réactions répugnantes de personnalités politiques, culturelles, se rappeler ses propres doutes lorsque l’affaire fut révélée, puis le long déroulement d’une personnage très problématique, aux travers pourtant bien connus de tous mais tus par l’ensemble, cette « présomption d’innocence » à la bouche de tous les Français prêts à excuser ce comportement un peu « galant » et « séducteur » d’un type qui, rétrospectivement, n’apparaît que sévèrement repoussant et abusif… C’est tout une éducation à faire. Et il faut la faire, avance Murat, car on n’a jamais fait avancer les mentalités dans le consensus et la continuité.

Le problème de l’œuvre du créateur répréhensible

Au problème de Woody Allen et de Roman Polanski, elle se prononce contre la censure, qui voudrait empêcher de regarder les films de ces deux réalisateurs ; en revanche, elle se prononce fermement contre le fait de séparer la biographie des artistes de leur art. Elle revient d’ailleurs longuement sur cette distinction, intronisée par Proust : les spectres auteur-narrateur-personnages qu’il faudrait distinguer à tout prix, en rappelant que cette distinction fut prônée par un Proust placardisé, qui souhaitait avant tout que l’on ne fasse pas le lien entre son récit et son homosexualité. Pourtant, La Recherche EST un roman à clefs, l’inversement des sexes des protagonistes est avéré et son œuvre ne peut être lue correctement sans bénéficier des clefs biographiques de son auteur. Ainsi, les œuvres d’Allen et de Polanski devraient être relues, regardées, re-critiquées à la lumière de ce que l’on sait de leur biographie, c’est-à-dire leur pédophilie présumée et avérée, leur misogynie et leur sentiment de toute-puissance créatrice et masculine. De même qu’Autant en emporte le vent continue d’être étudié, dans le respect de la critique de sa représentation ultra-raciste des Noirs-Américains, il faut descendre des échasses des génies intouchables et en analyser tous les sujets sans ambages.

Une première « révolution » sexuelle ?

Murat se demande comment en est-on possiblement arrivé là, pourquoi cette omerta planétaire ? Où est passée la fameuse révolution sexuelle, qui avait soi-disant libéré toutes les femmes ?

Comment l’attachement revendiqué à la révolution sexuelle, ennemie du patriarcat, [à laquelle tout un tas de femmes, résistant au mouvement #MeToo et à la culpabilité de DSK, avaient pourtant participé] peut-il être compatible avec une telle complaisance pour le harcèlement et la sujétion aux hommes ? La liberté de disposer de son corps, le droit à la contraception et à l’avortement, la reconnaissance des sexualités non procréatrices et non conjugales sont autant de conquêtes de l’émancipation féminine. Les résistances politiques sont encore assez nombreuses néanmoins pour freiner l’égalité, notamment en matière de salaires ou de partage des tâches domestiques, comme l’a montré récemment le retour du concept de « charge mentale ». Si bien que la révolution sexuelle a beaucoup profité… aux hommes, dont les relations avec les femmes ont été facilitées, sans pour autant qu’ils perdent leurs privilèges. C’est ici un point aveugle à considérer : si les femmes ont (péniblement) acquis un certain nombre de droits, les paramètres essentiels de la domination masculine sont demeurés les mêmes.

Elle prend en exemple la fameuse « Tribune Deneuve », signée par une centaine de femmes, qui a remué le monde ne saisissant pas pourquoi ces femmes pourtant garantes de liberté, de « féminisme » et d’autonomie, pourquoi défendaient-elles avec tant de virulence une prétendue « liberté d’importuner » ? Selon Murat, cette tribune, certes provocatrice, montre ses limites en ne prenant pas en compte le désir féminin, uniquement le droit d’être l’objet du désir masculin comme ce dernier l’entend :

De la première à la dernière ligne, outre les questions de classe, de race, ou d’orientation sexuelle jamais abordées, le grand absent de la tribune, c’est le désir féminin, exclusivement soumis à celui des hommes et à la « misère sexuelle » des éjaculateurs du métro. Ni échange possible des rôles, ni réciprocité, ni jeu ne sont au programme de cette « liberté d’importuner », érotisme de la domination à sens unique. Ce qui en fait non pas tant un texte scandaleux mais étonnamment rétrograde.

Cette dernière réflexion pose les fondations : il n’y aurait pas eu de révolution sexuelle. Du moins pas celle que l’histoire du xxe siècle nous a prétendument vendue, et c’est bien cette affaire Weinstein qui mènerait à un véritable questionnement, lié au consentement :

Loin d’être un cas isolé, l’affaire Ansari a donc révélé un trait nouveau de l’après-Weinstein : non seulement un rejet déterminé du harcèlement sous toutes ses formes, mais une volonté de changement de la norme et de la grammaire amoureuse hétérosexuelle. Ce que ma génération, qui est celle de Blandine Grosjean, considérait comme « normale » et « anodin » est devenu inacceptable chez les 18-35 ans.

C’est une évolution globale de la société, qui vient – on me pardonnera l’oxymore – imposer le consentement et la réciprocité du cœur de la relation. Il y aurait plutôt de quoi se réjouir.

Rien à ajouter, je termine donc sur cette note positive de renouvellement et d’évolution, pour le meilleur.

Les yeux dardés

Janie avait seize ans. Un feuillage vernissé et des bourgeons tout près d’éclore et le désir de prendre à bras-le-corps la vie, mais la vie semblait se dérober. Où donc étaient-elles, ses abeilles chanteuses à elle ?… Du haut des marches elle scruta le monde aussi loin qu’elle put, et puis elle descendit jusqu’à la barrière et s’y pencha pour contempler la route de droite et de gauche. Guettant, attendant, le souffle écourté par l’impatience. Attendant que le monde vienne à se faire.

Les navires au lointain transportent à leur bord tous les désirs d’un homme. Certains reviennent avec la marée. D’autres voguent à jamais sur l’horizon, sans jamais s’éloigner du regard, sans jamais toucher terre jusqu’à ce que le Guetteur détourne les yeux de résignation, ses rêves raillés mortifiés par le Temps. Telle est la vie des hommes.

LeVieuxJardinAW+

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston, a enfin été réédité cette année à l’initiative de Zulma et de l’excellente traductrice Sika Fakambi, qui nous retranscrit une œuvre classique et complètement originale de la littérature américaine.

De l’auteure, précisions qu’elle est une figure de proue du mouvement Harlem Renaissance (certains auront peut-être noté la récente traduction de Fire!! par les éditions Ypsilon), anthropologue dirigée par Franz Boas, en lien avec Ruth Benedict et Margaret Mead (rien de moins), écrivaine et journaliste, plébiscitée par Alice Walker, Zadie Smith ou encore Toni Morrison.

L’histoire raconte le trajet de Janie, petite-fille d’esclave née dans la soif de la liberté post-Guerre de Sécession, qui se battra toute sa vie durant contre toutes les formes d’assujettissement. Un esprit libre, qui n’a pas sa langue dans sa poche, qui n’hésitera jamais à relever l’échine que les sphères domestique et publique tenteront de lui faire courber.

Les dialogues à l’oralité organique viennent secouer une narration alternant entre intense poésie et commentaire social caustique. La langue est tant déstructurée, pour épouser des dialectes et des registres de paroles qui n’ont pas eu d’écrit pendant assez longtemps, qui se sont construites par la transmission d’histoires, par l’échange verbal : le vocabulaire est soit inconnu, soit modifié, abrégé, écrit comme il est prononcé ; les mots sont retranscrits selon leur force d’accent, puisque c’est l’oral qui compte. La syntaxe est « fausse », la conjugaison est « fausse », les pronoms sont utilisés à mal emploi, les prépositions manquent ou sont de trop… C’est d’une puissance étonnante ! Si bien que la lecture est hachée et il faut réapprendre à lire, réapprendre une langue, un style, un rythme. Un délice d’histoire et une expérience de lecture vivifiante.

Elle dardait ses yeux là haut, attendant que quelque chose se manifeste et lui fasse signe. Une étoile dans le jour, peut-être, sous le soleil qui crie ou même le grommellement d’un tonnerre.

Jeunesse endormie et vieillesse impie

De Kawabata, je n’ai lu que La Danseuse d’Izu, il y a presque une éternité de ça et j’en garde un souvenir éthéré : impossible de me souvenir du contenu de ses nouvelles, mais son style avait fait mouche.

Ce livre-ci m’a fait songer à une autre lecture : Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable. Eguchi, le personnage principal, se serait qualifié avec facilité pour la catégorie dans laquelle était rentré le tardif Romain Gary. Du haut de ses 67 ans, Eguchi se pose moult questions sur son rapport à la virilité, la vitalité sexuelle, la chair jeune et fraîche, les amours de son passé, le rapport de ses filles aux hommes…

Pendant toute la première partie, j’étais assez mitigée : je n’arrivais pas à savoir comment je me situais par rapport à ce récit finement tourné, écrit avec délicatesse, face à cette prose des plus agréables, mais qui servait une histoire dont le postulat de base me débectait pas mal : à savoir une maison close, confidentielle même, où la clientèle est constituée de vieillards (impotents ?) couchant aux côtés de « belles endormies », de jeunes (voire très jeunes) femmes dénudées que l’on a endormies (avec leur consentement) à l’aide de très forts sédatifs. Les clients pénètrent tardivement dans les chambres, où les corps juvéniles et inconscients des belles les attendent sous la couette chauffante. Ils se glissent à leurs côtés, et ce jusqu’au matin, où ils seront réveillés par la matrone, sans que les silhouettes n’aient quasiment bronché et ne voient jamais qui les a étreintes dans leur sommeil de mort.

Dit comme cela, on est clairement dans un scénario dystopique à caser aux côtés de La Servante écarlate.

Sauf qu’évidemment, Kawabata en fait une histoire aux dimensions multiples : le rapport du vieillard à sa propre vieillesse, l’occasion d’observer une dernière fois les courbes juvéniles, le déclencheur de réminiscences, les vieillards échappant à la honte et la pitié de leur corps face à ces interlocutrices endormies… L’un des souvenirs qui submergent Eguchi surprend même, par ses teintes progressistes : il se rappelle emmener sa fille cadette visiter un « Camélia Effeuillé ». Cette dernière s’est faite déflorer avant le mariage (ici, « se faire déflorer » à une consonance passive peu adéquate, car la jeune fille fait montre d’un volontarisme marqué dans cette histoire dans l’histoire) et décide délibérément d’en épouser un autre. Loin de payer pour cette « faute », « péché », « impair », elle s’en trouve fort bien : il n’y a absolument pas de fin funeste à cette partie de chapitre. On constate simplement une société encore un peu corsetée, des parents passablement désapprobateurs, mais qui ne s’opposent pas à ses décisions. Progressiste, Kawabata ?


Le ton alterne entre indécrottable misogynie, et dérision de la situation des vieillards… Vieillard qui pousse l’ironie jusqu’à être repoussé par le contact et l’odeur de la main de cette femme tenancière « d’âge mûr ». Faut pas avoir peur de la contradiction !

Eguchi est fasciné par ses mystérieux congénères qui empruntent le même chemin de décadence, avec des motifs subalternes aux siens. Quel genre de vieux fréquentent donc cet établissement ? Autre de ses marottes : il fantasme grandement à l’idée que les compagnes anonymes puissent se réveiller, ce que cela prendrait de violence ou de choc pour qu’elles se réveillent. Parce que l’idée d’être vu l’excite, l’idée d’interdit l’excite ; pas une réelle seconde peut-il se mettre à la place d’une jeune fille qui se réveillerait nue à côté d’un vieillard libidineux qui la pelote. Et en même temps, le vieil Eguchi, l’humain Eguchi comme nous le peint Kawabata, se déteste pour ses pensées abjectes, ou ne re-commet pas l’impair du second chapitre – la seconde nuit – où il fut tenté de braver l’interdit de la maison et a avancé ses doigts vers l’intimité de la jeune endormie avant de constater sa virginité et de rebrousser chemin (n’ayons pas peur des mots, il s’est trouvé à un doigt du viol).

S’il y a de la poésie dans tout ça (je n’ai pas froid aux yeux, j’enchaîne avec la poésie), on est quand même renvoyés à l’éternelle disposition des corps d’une fange pour l’autre. Navrée messieurs, je ne suis que moyennement émue par le vieillard qui éprouve de la pitié pour lui-même et pour son âge. Et comment font les autres ? Curieux comme on imagine si peu les femmes se tourner vers des hommes très jeunes pour prendre la pleine mesure de leur dégradation corporelle ; il y a comme une mystification de cette virilité, tant de beauté dans cette petite chose fripée naturellement tournée vers la chair fraîche. Comme l’homme vieux se sent d’autant plus homme et d’autant plus vivant qu’il séduit, courtise ou fréquente des femmes jeunes.

Pourtant, je crois que le talent de Kawabata réside dans sa volonté de soulever d’autres sujets, d’user d’une prose sensible et de quelques tournures remettant à sa place le personnage d’Eguchi (notamment par le biais de la matrone, qui ne mâche pas ses mots pour qualifier la sordidité de ses clients : ces derniers échappent peut-être au jugement des prunelles endormies, mais certainement pas à celle qui tient ce bordel avec pragmatisme et répugnance). En somme, un livre qui m’a plu, et qui – contre toute attente – m’a donné envie de glisser dans la seconde lecture japonaise (comme quoi, ne jamais dire jamais au Japon) (prends ça, 2017).

Le planning maternel

Et toi, tu t’y mets quand ? Jamais, in a million years, aurais-je pensé m’attaquer un jour à une telle lecture. Problème de titre et de couverture qui m’auraient fait moonwalker en vitesse accélérée si j’étais tombée dessus en librairie. Ai-je vraiment envie de lire sur la nécessité d’enfanter et l’injonction de ne pas se laisser aller à vieillir sans avoir apporté sa gamète à l’édifice ? Heureusement qu’une bonne âme voletant au-dessus de tout ça me l’a fourré dans les mains, car cet ouvrage, au titre alarmiste et pressurisant, est tout l’inverse de ce qu’il renvoie au premier abord : il traite en réalité de la question de la congélation des ovocytes, et du choix tardif de maternité qu’il n’est souvent pas donné aux femmes.

Eh oui, la congélation des ovocytes, (re)parlons-en ! Il y a quelques années, j’avais, lors d’un déjeuner professionnel, émis l’opinion selon laquelle l’idée de la congélation me séduisait. Lorsque l’on approche l’âge auquel les questions biologiques occupent les esprits et les conversations des soirées sociales et culturelles, me dire que je pourrais avoir un souci de moins à me faire au niveau de problématiques qui ne me touchent pas encore suffisamment, mais auxquelles je pourrais être sensible plus tard (trop tard ?), est à la fois rassurant et affranchissant.

Et c’est là l’objet principal du livre de Myriam Levain, 36 ans passés, journaliste parisienne et fondatrice de ChEEk Magazine, qui n’a pas trouvé soulier à son pied, n’est pas tout à fait prête à enfanter, dusse-t-elle se débrouiller seule, et voudrait simplement temporiser. Car la machine à vivre des femmes va toujours plus vite, à un rythme exponentiellement angoissant. Elle décide donc, après divers entretiens avec amis, contacts et professionnels de santé, d’entreprendre les démarches de congélation de ses ovocytes – démarche qui s’effectuera sur une longue année –, et brosse les portraits très divers des personnes suivant un parcours similaire, entre la France, l’Espagne ou la Belgique, où des cliniques spécialisées sont habituées à recevoir les Françaises et à les accompagner, en échange de quelques milliers d’euros. Levain fait également un petit état de l’actualité politique sur le sujet, et ouvre le débat dans le contexte de révision des lois bioéthiques (la PMA pour toutes était une promesse de campagne de Macron).

C’est un livre éclairé, compréhensible, didactique sur le sujet, car l’on suit pas à pas les étapes qui constituent ce parcours de la combattante : trouver un gynécologue « sympathisant » à la cause, qui pourra expliquer en détail, le plus compréhensible possible et être disponible tout du long, et permettre par un tour de passe-passe un remboursement partiel par la sécurité sociale des frais engendrés (notamment le traitement hormonal) ; les voyages à l’étranger, les examens réguliers, les procédures d’injection d’hormones (par des infirmiers et infirmières pouvant être disponibles à des heures incongrues, ou bien soi-même) ; le mal-être physique, puis l’opération-extraction, et l’éventuelle déception et recommencement en cas d’ovulation trop pauvre (car l’idée de l’injection d’hormones et de congélation des ovocytes est de produire plusieurs œufs sur un seul cycle, afin d’en congeler le plus possible et permettre divers essais le jour où l’on souhaite les utiliser).

C’est honnêtement assez fascinant, et Levain explique tout ça avec clarté, expérience et militantisme.

Cela change-t-il la Nature ? Transforme-t-il le rapport au corps ? Cela transforme surtout le rapport des femmes à leur corps, dont elles n’ont plus à être les esclaves : qu’il s’agisse de femmes pénalisées par leur manque de chance sentimentale, qui n’ont pas trouvé l’âme sœur à temps, un temps où la Nature était plus généreuse ; ou bien de femmes décidant sur le tard de leur désir d’enfant.

Le corps qui flanche

Il y a des auteurs que j’essaye de lire tous les ans, histoire d’un jour parvenir à en avoir lu une partie relativement significative (Shakespeare), pour échelonner la découverte d’une œuvre complexe (Woolf), ou bien au contraire pour faire durer le plaisir (Ernaux).

Cette année, j’ai cru que je m’étais un peu plantée : j’ai tout d’abord commencé par le livre d’entretiens, Le vrai lieu, transcription revue des entretiens filmés avec Michelle Porte, que cette dernière avait diffusés à la télévision. Si certains passages, qui tirent au monologue, sont éclairants et soulèvent des problématiques de l’écriture, de la mémoire, de la place sociale et urbaine intéressantes, le gros des entretiens représente bien plus une introduction à l’œuvre et à la démarche d’Ernaux qu’un approfondissement inédit. Si bien qu’en tant que lectrice avisée et investie de la socio-autobiographie d’Ernaux, je me suis presque ennuyée à lire ce que j’avais déjà lu. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas son œuvre, c’est une bonne porte d’entrée (même si on se « spoile » un peu sur les « intrigues » de sa vie) !

À la librairie l’Atelier, où j’avais vu Le vrai lieu dans les rayonnages, j’en avais profité pour en prendre un second qui m’était tout à fait inconnu : Mémoire de fille.

Après un faux départ, où je n’étais définitivement pas d’humeur à lire il y a un mois, voilà que je l’ai réattaqué en tout début de semaine. Et quelle petite claque, quelle claquette ! Encore une entreprise de dévoilement forte : à l’âge de 75 ans, Annie Ernaux décide de réexplorer son expérience du dépucelage à l’âge de 17 ans et les années qui suivirent. Dit comme ça, ça impressionne pas fatalement. Sauf qu’évidemment, chez Ernaux, si un événement est fouillé, raconté, analysé, c’est parce qu’il y a à sa fondation un malaise, tangible, et qu’il y a une nécessité de pétrir la mémoire pour comprendre un comportement social à un moment donné et ainsi débloquer un souvenir verrouillé.

De fait, l’expérience en elle-même est assez problématique (la « jeune fille de 58 », comme Ernaux se désigne elle-même – jamais avec un « je », toujours avec un « elle », sauf lorsqu’elle fait enfin la connexion avec son moi présent, qui se reconnaît enfin dans ses comportements –, ne percevra ni la honte, ni le pathétique, ni l’indignité des situations dans lesquelles elle se retrouvera) : assez problématique, tout d’abord, pour créer un malaise chez le lecteur contemporain ; assez problématique, ensuite, pour qu’Ernaux, les années suivant cette première expérience floue et choquante par sa soudaineté et l’incapacité à réfléchir et réagir qu’elle provoque, tombe progressivement dans une boulimie extrême et soit atteinte d’une aménorrhée qui durera près de deux ans.

L’expérience dite et les répercussions (la boulimie et l’aménorrhée) sont traitées en deux temps, parallèles au temps de l’école de bonnes sœurs qui se clôt avec ce fameux été 1958, et un début de vie d’adulte avec l’année de lycée, d’École normale d’institutrice, puis de fille au pair à Londres, tandis que l’ouvrage se termine sur une véritable expérience de dépucelage avec son futur mari, et sur la découverte de la fac de lettres, qui sera la voie enfin choisie.

Beaucoup de choses fascinantes, sur le rapport à soi, aux autres, sur l’absence de vocation, sur l’absence d’attachement, sur cette démarche de comprendre un autre de ses Moi sans le juger, sans s’apitoyer, sans le changer. Ce livre est un condensé de multiples éléments de sa biographie, de son travail d’écriture, de son travail sur la mémoire : le titre fait référence à Beauvoir, qu’elle découvre durant ses années-là et qui la marque durablement avec son Deuxième Sexe. Mais dans le cas d’Ernaux, il ne s’agit pas d’une entreprise d’écriture de mémoires, d’un testament, mais bien de palper la mémoire en tant qu’objet et sujet immatériel. Il ne s’agit pas non plus d’une jeune fille, ou d’une fille à proprement rangée : c’est une fille indéterminée, errant au milieu de cinquante ans de souvenirs, peu identifiable à l’époque, au mystère persistant, résistant toujours à la caractérisation après 160 pages écrites à son sujet.

« Au lit, les amoureux, c’est presque l’heure des fées »

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Thésée épouse Hippolyta, qu’il a conquise dans la violence. Mais les deux futurs mariés royaux n’ont pas le temps d’en profiter, voilà Égée qui vient se plaindre de quelque difficulté en son foyer : sa chère et tendre fille, Hermia, refuse elle-même de se marier au prétendant qu’il a choisi, le viril et belliqueux Démétrius. Il faut dire qu’Hermia s’est entichée de Lysandre, lui-même très amoureux d’Hermia, mais cet amour réciproque n’est pas suffisant aux yeux d’Égée pour faire un bon mariage. En marge de ce triangle insatisfait, il y a la pauvre Héléna, à laquelle Démétrius avait un peu fait la cour précédemment, qui en est tombée raide et se retrouve le bec dans l’eau maintenant que son prétendant s’est fait la malle. Bref, le roi Thésée, en ayant un peu ras le bol de ce gros bordel, finit par valider la plainte d’Égée : Hermia étant une donzelle sous la loi du père, si elle ne se met pas fissa à la page du patriarche et refuse d’épouser Démétrius, on lui préparera une bonne exécution publique qui la calmera de ses ardeurs (l’histoire ne dit pas si le père est vraiment cap d’aller au bout de ses menaces d’infanticide). À l’évidence, Hermia et Lysandre ne souhaitant pas s’en faire conter jusque dans la mort, ils décident donc de prendre la fuite, direction les bois enchantés, où les poursuivent Démétrius et Héléna…

Si tout ça n’est pas assez simple pour vous, sachez que dans les bois aussi il y a facétie et galéjade. Les bois sont le domaine de deux autres royautés, Obéron et Titania, roi et reine des fées. Sauf que voilà, ça se chicane aussi, au nom d’un petit garçon dont ils se disputent la garde (cette affaire n’est pas bien claire). Reste qu’Obéron, afin de remettre la main sur ce petit écuyer, décide de jouer un mauvais tour à sa puissante dulcinée, par le biais de son lutin un peu farceur, le fameux Puck. Il confie donc à Puck la tâche de jeter un sort à Titania : qu’elle tombe en amour avec la première créature qu’elle verra au réveil. Tandis qu’il confie cette mission au malicieux Puck, il entend la pauvre Héléna se prendre des rebuffades pas classes de la bouche de Démétrius, et Obéron qui n’apprécie pas trop la misogynie quand il la voit chez les autres, ordonne à Puck de jeter le même sort à Démétrius, afin d’inverser les courants amoureux. On le devine, rien ne se déroule comme prévu : Puck n’y entend rien en description physique d’humains et jette son sort à Lysandre, puis à Démétrius, qui se mettent tous deux à poursuivre Héléna. Quant à la reine Titania, c’est un âne qu’elle aperçoit à son réveil…

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Voilà pour la trame lançant les festivités enchantées du Songe d’une nuit d’été, qui est tout bonnement jouissif. C’est un embrouillamini d’intrigues amoureuses et non amoureuses, d’esprits malicieux se mêlant d’affaires qui ne les regardent pas, mais après tout, en quoi les pères ont-ils plus à dire dans ces histoires que des lutins des bois ? Les piques que s’envoient les quatre jeunes Athéniens, à mesure que les courants s’inversent et que les incompréhensions se multiplient, sont des pépites de répartie, et les crêpages de chignon et de toison m’ont fait me taper la cuisse à moult reprises. En dénouement, Shakespeare nous régale avec une petite mise en abyme sur le théâtre : le roi Thésée épousant enfin Hippolyta, ils décident de choisir en représentation lors de leurs noces la troupe de théâtre proposant le pire descriptif de pièce jamais vu. La troupe de comédiens benêts, magistrale dans ses ardeurs théâtrales complètement ridicules, offre un tacle et une critique tout à fait hilarants pour conclure cette comédie festive.

Plume de détresse

Le bonheur consiste à concilier la vie qu’on a et celle qu’on aimerait avoir (j’ai souvent l’impression qu’il veut dire l’inverse).

De Sylvia Plath, je ne savais pas grand chose : tout juste qu’elle avait mis fin à ses jours alors qu’elle était dans la fleur de l’âge, que son roman La Cloche de détresse préfigurait son tragique destin et que plusieurs générations d’écrivains et d’artistes lui vouaient une grande admiration. J’ai pourtant des échantillons de sa poésie ici et là dans ma bibliothèque, mais allez savoir, il m’a fallu un portefeuille vide et une bonne dose de hasard pour aller me promener à la bibliothèque municipale, tomber sur ses journaux et commencer à m’intéresser à cette écrivaine de la sensibilité.

JournauxPlath

Tout le début du recueil (avant son entrée au Smith College, puis durant ses années de fac) est fait de pensées, d’anecdotes, de lettres et de témoignages parfois non datés. On relie ces passages comme les pièces d’un puzzle, comme des entrées de blog. La suite nous amène en Europe, alors qu’elle passe une année à Cambridge, rencontre le poète Ted Hughes puis l’épouse, et entreprend de rentrer aux États-Unis avec lui pour entamer une vie maritale consistant à accompagner Ted et rédiger des poèmes en vue de se voir publiée.

La lecture des journaux de Plath adolescente, Plath étudiante et Plath jeune mariée m’a laissé une impression très mitigée. Le livre commence pourtant de façon délicieuse ! Les sens de Plath sont aiguisés, son attention de porte sur tous les détails de ce qui l’environne et ses talents d’observatrice dissèquent avec poésie et acuité la nature, les gens, les situations, les sentiments, et elle-même n’échappe pas à son jugement pointu. Il y a une forme de maturité dans la notion de sa propre naïveté qui force le respect, dès les premières pages. Dans le savoir-dire de sa jeunesse, de sa fragilité, de ses émotions frêles. Et une profondeur, une connaissance déconcertante de sa propre finitude, des limitations de l’enveloppe corporelle qui lui tient de prison humaine.

Sylvia Plath
Plath a un talent narratif pour évoquer les événements les plus triviaux : pour décrire un rebord d’évier dans une salle de bain, pour nous élever de la banale ouverture d’une serrure récalcitrante (tout à coup, on est virtuellement projeté dans les étoiles via une petite lucarne, puis englouti par ce foyer se renfermant sur ses habitants comme une tenaille), pour rapporter la traversée nocturne d’une route séparant deux maisons (un univers souterrain émerge de toutes parts et vient animer le paysage de fantastique tandis que Plath traverse la rue) ; ou encore le sentiment de se lever sale, mélasseux, avec une envie de se nettoyer que rien ne peut chasser… Elle sait comment retranscrire les choses que l’on ne s’explique pas mais que l’on vit au plus profond de soi, que ce soit un arrière goût, un étrange malaise au réveil, ou bien un sentiment de bien-être à la vue d’un arbre, au son d’un oiseau, d’un simple élément domestique nous ramenant à une zone de confort ou d’inconfort.

J’ai également beaucoup apprécié sa description de cette torsion entre l’envie d’être entourée, d’être réquisitionnée, demandée, de courir dans tous les sens, de sociabiliser, rire, boire, festoyer, rencontrer ou juste de s’affairer.  Et celle de s’isoler, ne « rien faire », se reposer, œuvrer silencieusement, travailler consciencieusement, cette oisiveté touffue qu’elle recherche mais qui finit toujours par l’étouffer avec ses propres pensées. Elle ne sait pas où se placer, entre ces journées de douze heures où l’on court continuellement, sans trouver suffisamment de temps pour tout faire et pour bien faire ; et cette routine où les heures doivent être autogérées et l’on fond naturellement dans une atrophie physique – voire mentale –, où il faut construire les clôtures soi-même de peur que l’esprit ne parte trop rapidement en vrille en l’absence de repères. Plath est décidément un être torturé entre son moi social et son moi introverti, qui manque de confiance pour mener à bien la barque de ses ambitions.

Sylvia Plath Children

Pourquoi donc est-ce que je parle de lecture mitigée, si c’est pour abreuver la dame de compliments ? La seconde moitié de ces journaux est décousue, souvent rébarbative et un patchwork composé d’éléments pas toujours des plus passionnants. Plath commence à manquer de temps pour s’explorer dans son journal, ses sujets sont parfois forcés, manquent de saveur ou de tournure d’esprit, et le manque de continuité finit par essouffler le lecteur qui cherche de la cohérence à l’œuvre. De fait, Ted Hughes nous avait prévenus dans son avant-propos : dans la douleur suivant le suicide de Sylvia Plath, il avait détruit les derniers carnets qu’elle avait remplis, ne souhaitant pas que quiconque y ait accès un jour ; or c’est une période de furieuse intensité, où elle créa son unique roman et son recueil de poésie le plus révéré, qui nous est ôtée. Un geste purgatif mais compréhensible compte tenu du contexte : après la naissance de leur deuxième enfant, Hughes prit la tangente avec une voisine, ce qui conduisit à une séparation et plusieurs tentatives de suicide. Plath réussit finalement à mener ses funestes projets à bon terme et lègue à son mari et sa maîtresse, abasourdis, deux enfants en bas âge passablement traumatisés.

Sylvia Plath était un écrivain avec un potentiel bouillonnant, mais qui ne s’est pas tout à fait accomplie. C’était aussi un être sensible, véritablement torturé, qui voulait échapper à la vie et à ses contraintes, et l’on ne saura jamais si son vœu cher d’accéder à la célébrité et au respect de ses pairs aurait pu se réaliser, si tant est que son mortel projet n’ait pas si tôt abouti.

Récolter les paysages

Les nouvelles sont un genre que j’ai découvert relativement tard et que je connais mal. J’ai pu lire Edgar Allan Poe et Flannery O’Connor pendant mes études, certains textes il y a quelques années de Raymond Carver, d’Alice Munro, de Grace Paley. Mais dans l’ensemble, malgré des essais fructueux, je n’ai pas suffisamment accroché au genre court pour souhaiter l’explorer plus avant. Et puis l’année dernière, j’ai lu le recueil de Shirley Jackson, The Lottery and Other Stories, et tout cela a singulièrement changé : en quelques phrases à peine, Jackson réussit à pendre son lecteur captif à chacune de ses phrases, aux atmosphères hypnotisantes de ses nouvelles. Impossible de décoller ses rétines du papier. Toutes superbement écrites, décrites : le rien y est monumental. Alors quelle autre option que de continuer avec Katherine Mansfield, nouvelliste du début du XXe siècle d’origine néo-zélandaise, rivale intellectuelle que s’est proclamée Virginia Woolf ?

La Garden-Party

Les nouvelles de La Garden-Party sont comme des mini-romans. Elles ne demandent aucun effort pour rentrer dans l’histoire et nous intéresser à ses personnages (et ils sont parfois beaucoup). Elles ont un je-ne-sais-quoi de cinématographique dans leur façon de diriger leur attention vers un lieu, puis un personnage, puis un autre qui passe par-là, puis un autre passé dans l’autre sens, sans montrer aucune préférence et en leur accordant autant d’attention. Elles sont constituées d’une suite de scénettes amusantes, émouvantes, qui s’emboîtent parfaitement les unes dans les autres.

Et puis chez Mansfield, il y a un don de la métaphore, une capacité à projeter des images claires, poétiques, drôles, à faire des analogies qui portent avec humour les descriptions. Les mondes qu’elle croque sont rassurants. Les personnages ont des insatisfactions, des frustrations, des dérangements, des malaises… Mais rien n’est jamais tragique, tout est question d’un instant, un instant où les pensées pondèrent, puis la vie reprend son cours – le facteur sonne, les enfants crient, un mouton bêle – et on se rappelle à ce que l’on faisait avant d’être interrompu par son fil de pensées.

L’auteure donne voix à tous et à tout : dans « La Baie », la chatte prend la parole, les moutons ressentent des choses, les enfants s’expriment dans leur langue juvénile, la servante est invitée à prendre le thé, la veuve est indépendante et heureuse de l’être, le mari est mécontent d’être incompris par la foultitude de femmes l’environnant, la belle-sœur s’éclipse aux côtés de sa libre amie, la grand-mère occulte les questions gênantes des enfants… C’est un monde vivant que fait parler Mansfield, tour à tour, les voix ne se superposant jamais. Chacune trouve un moment qui lui est entièrement dédié, chacune a son importance. Le tout est dynamité par des locutions et expressions idiomatiques, des onomatopées, des personnifications qui donnent vie au décor.

Katherine Mansfield

On trouve parfois une pointe de noirceur, comme à la fin de « La Baie », qui nous fait soudainement croire au plus épouvantable des dénouements. De même, on ne s’attend absolument pas au face-à-face de la bonne et naïve Laura, organisant « La Garden-Party » éponyme, avec la mort ; ou encore celui des vieilles filles de feu le colonel de la troisième nouvelle, qui font face à un épisode post-mortem quasi-psychotique. Mansfield décrit avec brio une sorte de trivial drolatique au potentiel versatile.

Ce sont des mondes dans lesquels Mansfield nous donne toute une foule de repères, des mondes pétris de vieilles connaissances, de situations pérennes, de lieux familiers. Cependant, tous ces mondes sont faits de risques et tous peuvent basculer, à n’importe quel moment, si l’on ne prête pas suffisamment attention ; si l’on s’y risque un peu trop ; ou si l’on s’est tout simplement trop attendu à ce que rien ne change.

De l’incidence de l’Esclavage

Si ce n’était pour les récits d’esclaves qui nous sont parvenus aujourd’hui, il serait bien compliqué de connaître les conditions de vie (et de mort) de ces millions d’opprimés, leurs histoires, leurs pensées. Car les comptes rendus des populations blanches de l’époque, y compris les abolitionnistes, ne pouvaient être que basés sur du non-vécu. Aussi, le genre que l’on en est venu à connaître sous le nom de Slave narrative est devenu un genre précieux et irremplaçable d’un point de vue historique, mais pratiqué par des milliers d’Africains déportés, d’Américains, d’Anglais et des colonies, il est aussi devenu un genre littéraire à part entière avec ses codes, ses thématiques, ses détournements et ses mystères. Parmi tous ces récits, certains ont atteint nos rivages : c’est le cas d’Olaudah Equiano, de Frederick Douglass (il existe même une version Gallimard jeunesse), de Sojourner Truth (un bel effort des Presses de Rouen), ou encore Solomon Northup, ayant récemment connu le succès que l’on sait.

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Et c’est aussi le cas de Harriet Jacobs, alias Linda Brent, dont on a d’abord cru qu’il s’agissait du pseudonyme d’une Nordiste blanche et abolitionniste, Lydia Maria Child (éditrice du journal National Anti-Slavery Standard), se faisant passer pour une esclave fugitive, afin de servir la cause du Nord. La confusion sur l’origine du texte est en réalité due à deux choses : d’une part, Harriet Jacobs devant officier sous un pseudonyme, la narratrice Linda Brent est bien entendu inconnue au bataillon terrestre. Une fois son récit écrit, il fallait également compter sur un éditeur, ce que fut Lydia Maria Child, qui intervint dans le texte avant de le publier, sans que l’on connaisse l’étendue de cette intervention. D’autre part, le récit haletant, bien structuré, exempt de misérabilisme, est superbement écrit : ce ne pouvait être l’œuvre d’une esclave, aussi lettrée soit-elle.

Le récit de Linda Brent [Harriet J.] sera le récit prêt à toucher et émouvoir les rangs des Nordistes (et Sudistes) blanches : par sa trajectoire atypique d’esclave née quasiment libre, par sa prose littéraire, par son caractère religieux et vertueux, et par sa complexion – car elle est née mulâtre et sa peau est exceptionnellement pâle –, elle a tout pour créer une proximité avec des lectrices nées dans l’ignorance de l’esclavage, et pour susciter de l’indignation auprès de celles dont la condition ne pourrait pas être plus éloignée. Harriet Jacobs sera pionnière dans le portrait qu’elle brosse de la femme et de la mère noire, faite de piété et de dévotion, rendant sa dignité et sa féminité à la femme esclave en se montrant tour à tour sensible, féminine, fragile et fervemment croyante.

Jusqu’à ses six ans, Linda vit dans une relative liberté et n’a pas le moindre soupçon de sa condition d’esclave. Sa mère est servante auprès d’une famille sudiste bienveillante ; elle-même est élevée aux côtés de la petite fille de leur maîtresse, dans le même respect des principes moraux et suivant la même éducation ; tandis que la grand-mère de Linda, ayant servi les anciennes générations avec une dévotion et une loyauté admirables, a même acquis sa liberté et s’est installée dans une modeste maison de ville, où elle accueille une société plutôt diverse. Mais à six ans, sa mère soudainement meurt et dans son sillon suit bientôt la « bonne » maîtresse. Les esclaves étant des biens de propriété, cette dernière lègue Linda et son frère à une petite nièce, jeune enfant encore dans ses langes, et c’est ainsi que l’heureuse fratrie se retrouve sous la coupe d’un total sociopathe qui va leur faire vivre un enfer : le Docteur Flint.

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Linda Brent revient longuement sur l’incertitude dans laquelle est jetée toute jeune fille esclave, qui souhaite mener une vie vertueuse et qui doit endurer les vicissitudes liées à la débauche des maîtres et de leurs voisins et amis. Dès son arrivée, Linda devient l’objet de toutes les convoitises du patriarche autoritaire, qui la courtise avec une violence inouïe, sous le nez d’une maîtresse furieusement jalouse. À l’aube de ses quinze ans, pour se mettre à l’abri de la cruauté de son maître, elle fait alors le choix délibéré d’abandonner sa vertu auprès d’un gentleman blanc et célibataire de la ville qui la courtise – mais qu’elle n’aime pas (on lui a refusé le mariage qu’elle désirait avec un homme libre). Cette stratégie donne naissance à deux enfants mais ne marche qu’un temps, tôt ou tard il lui faudra retourner auprès de son maître qui enrage de la voir bénéficier d’un peu de liberté auprès de sa grand-mère.

Linda finit par élaborer des plans pour fuir vers le Nord, qui s’avèrent trop dangereux ; elle se retrouve alors sous la protection temporaire d’une femme blanche esclavagiste ayant de l’amitié pour sa famille, cachée dans une petite chambre sous les toits, avant de devoir abandonner cette retraite trop exposée et se réfugier chez sa grand-mère. Là, on l’installe dans une soupente, sorte de réduit mesurant 2 mètres de long sur 1,50 de large, la partie la plus haute faisant 90 centimètres puis s’inclinant en pente raide. Linda Brent va rester cachée sept ans dans ce minuscule trou, où elle ne peut pas se lever, se tourner, s’étirer, où il n’y a ni lumière ni air, où le froid est source d’engelures au point d’endommager durablement ses pieds, et où sa physionomie générale (jusqu’à sa capacité de parler) sera entamée, la laissant presque handicapée.

Pourtant je préférais ce sort à celui d’esclave, bien que certains Blancs le considèrent enviable et il faut croire que le mien l’était comparé aux autres : je n’avais jamais vraiment sué sang et eau ; je n’avais jamais été lacérée de la tête aux pieds ; je n’avais jamais été battue au point de ne plus pouvoir bouger ; on ne m’avait pas sectionné le tendon d’Achille pour m’empêcher de fuir ; je n’avais jamais été enchaînée à un tronc d’arbre et forcée de le traîner avec moi pendant le travail aux champs ; je n’avais pas été marquée au fer ni déchirée par les chiens. Au contraire, on m’avait toujours bien traitée jusqu’à ce que je tombe entre les mains du Docteur Flint. Avant ça, je n’avais jamais souhaité être libre. Que Dieu ait quand même pitié d’une femme obligée de mener une telle vie même si en apparence, elle semble dépourvue de cruauté.

Je n’en dis pas plus de ce récit poignant, qui tient en haleine : Linda, échappera-t-elle à ce monstre infâme ? Réussira-t-elle à faire racheter ses enfants, qui bien que leur père soit blanc, ont hérité de la condition d’esclave de leur mère ? Son histoire se déroule dans le Sud, puis dans le Nord, qui est prompt à décevoir les esclaves fugitifs débarqués des vaisseaux pleins d’espoirs. Née en 1813 en Caroline du Nord, elle atteindra le Nord quelques temps avant le passage du Fugitive Slave Act de 1850, qui contraignaient les États du Nord à dénoncer et coopérer à la capture des esclaves en fuite, pour les rendre à leurs propriétaires sudistes. On peut aisément imaginer le peu de répit qu’a connu Harriet Jacobs.

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Harriet Jacobs aurait entreprit de raconter son histoire à Harriet Stowe (l’auteure de La case de l’oncle Tom) qui aurait finalement décidé de plutôt l’inclure à son roman, en cours de rédaction. Jacobs n’ayant pas apprécié cette petite manœuvre, cela l’aurait décidée à écrire elle-même sa propre histoire, qui par manque de timing approprié, parut à l’aube de la Guerre de Sécession et tomba dans l’oubli quasi-instantanément. Je suis contente de ne pas l’avoir oublié pour ma part, car j’ai lu ce texte il y a sept ou huit ans, dans le cours d’une fabuleuse professeure qui m’a fait découvrir des auteures aussi formidables qu’elle, et si j’avais eu le temps de relire Jamaica Kincaid cette année, comme j’en avais tout d’abord l’intention, j’aurais pu lui rendre un double-hommage : sorti de cette salle de classe, le texte de Harriet Jacobs n’a pas pris une seule ride, il s’est laissé dévorer avec autant de perplexité, d’indignation, et même de frénésie que la toute première fois. C’est un témoignage de survie qu’il faut avoir lu, de la trempe d’un Robinson Crusoé, tout en l’en surpassant largement (on pourra arguer du contraire et je me mêlerais à l’argument avec une vive inspiration).

G–r-l–r-s

Monique Wittig, emblématique figure du MLF aux côtés d’Antoinette Fouque, entre autres : un mythe, en quelque sorte (à déconstruire, toujours), car elle avait disparu de nos rivages pour aller s’exiler aux États-Unis dans les années 70 pour ne jamais en revenir. Là-bas, elle trouve la place qui lui est due dans les départements de women studies et peut développer sa notion de lesbienne radicale. Cette auteure, classique des gender et queer studies, me lorgnait en permanence dès que je m’aventurais vers le rayon des sciences humaines en librairie. La réédition de La pensée straight par les éditions Amsterdam était d’autant plus encourageante pour s’attaquer aux textes fondateurs de Wittig, qui portent majoritairement sur la question de la sexualité lesbienne et queer.  Ce sont ses quelques essais qui m’attirent mais c’est pourtant par l’un de ses textes fictionnels (autofictiodémonstratif ?) que j’entame mon expédition.

Les Guérillères est le genre de livre qui pourrait être écrit sous champi. L’ouvrage tout entier est un flux poétique, alternant entre des descriptions métaphoriques, avec l’incantation de noms d’héroïnes, femmes ou jeunes filles (tentative de rendre leur existence à toutes ces figures oubliées, en invoquant leur nom ?), et des cercles prophétiques. Cette suite de visions (les appeler « scènes » serait s’emballer tel un poney fougueux), où la nature, des silhouettes féminines (déesses, créatures du folklore, personnages de contes de fée, simples femmes, figures historiques…) se succèdent, prises dans l’œil de la caméra, gardant la pose le temps que l’œil se détourne pour se porter vers un tout autre horizon, sans continuité apparente, mais dont on perçoit une évolution saccadée dans le Temps.

« Elles disent que les références à Amaterasu ou à Cihuacoatl ne sont plus de mise. Elles disent qu’elles n’ont pas besoin des symboles ou des mythes. Elles disent que le temps où elles sont parties de zéro est en train de s’effacer dans leurs mémoires. Elles disent qu’elles peuvent à peine s’y référer. Quand elles répètent, il faut que cet ordre soit rompu, elles disent qu’elles ne savent pas de quel ordre il est question. »

Ce récit propose une immersion dans des paysages où les femmes vivent en toute liberté, dans des scènes d’outrages, dans des images qui tentent d’en découdre avec les stéréotypes. Le tout semble constituer une mémoire collective : mémoire des sens, mémoire de l’Histoire, mémoire des corps, mémoire émotionnelle et mémoire transgressive (« Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. ») et celle des fantasmes collectifs. La voix narrative évoque en permanence un « elles » (et parfois des « féminaires »), un pronom générique qui se réfère à toutes et à chacune, qui englobe une masse unie dans ses expériences partagées. La phrase « Elles se couchent et s’endorment. » revient à intervalles réguliers, comme si ces femmes étaient des automates dont la conscience s’active, puis se met en veille, jusqu’à la prochaine nécessité.

Percer ces visions idylliques, bucoliques, métaphoriques n’est pas aisé et je peux tranquillement avouer que je me suis échappée de beaucoup d’entre elles. Certaines descriptions m’ont traversée, certaines m’ont hypnotisée par leur beauté ou leur mystère – et souvent les deux ; d’autres sont passées à côté, incapable que j’ai pu être à les deviner, et cet impérieux besoin de compréhension a été un malheureux frein à cette lecture, qui est une expérience naviguant entre la poésie pastorale, l’ode, le conte bucolique, l’essai, le témoignage – tour à tour contemplative, chimérique ou pragmatique. Certaines symboliques se révèlent plus volontiers : les ronds qui viennent occuper certaines pages représentent la perfection de la vulve que souhaite évoquer Wittig sous toutes ses coutures (une vulve désignée par un fer à cheval sur les parois paléolithique, comme elle le rappelle, mais pour laquelle « les féminaires privilégient les symboles du cercle, de la circonférence, de l’anneau, du O, du zéro, de la sphère. »). C’est poétique, cryptique, cosmique, céleste. Reste la horde sauvage de mystères persistant. L’un d’entre eux m’interpelle encore, alors que je referme le volume : c’est ce titre, Guérillères, avec un « r » et non deux, comme sa supposée racine. Pourquoi ? Ce seul mot inocule à lui-seul le sentiment de perplexité dans lequel cette lecture m’a profondément plongée, qui m’entraîne pourtant déjà vers son précédent, L’Opoponax.

Une ville mouvante

Paris est une fête est le livre qui s’est probablement le plus vendu à la suite des attentats du Bataclan et de Charlie Hebdo. Le titre explique à lui seul ce soudain besoin de refuge en masse et l’idée des libraires (et de Gallimard) de le mettre autant en avant (éditions collector à répétition bonjour). Je me suis toujours demandée ce qu’avaient pensé tous ces lecteurs anonymes, en ouvrant le petit volume et en découvrant qu’il s’agissait de vignettes plus ou moins confidentielles, sur les relations d’Hemingway, se déroulant entre 1921 et 1926 : ont-ils apprécié ce décalage ? Ont-ils été déçus, de ne pas trouver le réconfort tant espéré ? Se sont-ils pris au jeu, en s’échappant l’espace d’une lecture, du quotidien morbide dans lequel Paris était jeté ?

Paris est une fête

Pour ma part, j’ai fini par mettre le bouquin dans mon panier en refermant Shakespeare and Company de Sylvia Beach et Rue de l’Odéon d’Adrienne Monnier. Je trépignais d’impatience à l’idée de replonger dans le Paris littéraire du début du siècle dernier et j’avais déjà exploré la rue de Fleurus avec Gertrude Stein dans L’Autobiographie d’Alice B. Toklas. Mon opinion d’Hemingway étant limitée à ma lecture assez indifférente du Vieil Homme et la mer, j’espère bien pouvoir ressortir de ce recueil avec un souvenir plus prononcé.

Certes, il fait bon de se promener entre la montagne sainte Geneviève et le boulevard Montparnasse, de manger et de boire (ah, ça y va les huîtres, le vin blanc et les fine à l’eau) et se rencontrer entre expatriés, dans ce Paris après-guerre où déjeuner en terrasse est la norme et ne coûte pas bien cher. Le livre contient quelques anecdotes sympathiques : comme le fait que les personnages de ses histoires deviennent gloutons à mesure qu’il s’affame de plus en plus pour économiser ses ressources ; comment Gertrude Stein n’encensait que les auteurs qui l’encensaient elle-même ; comment sa première femme, Hadley, voulant lui faire une surprise, égara la totalité de ses manuscrits et de leurs quelques copies, en les emportant tous dans une valise dérobée dans une gare suisse (… adieu, œuvres de jeunesse !). Ou encore comment les Scott Fitzgerald étaient des gens turbulents, buveurs et les plus mauvais compagnons de voyage que vous verrez jamais. En filigrane, on y découvre un Hemingway qui n’était pas fêtard ; un bon buveur solitaire, qui rencontrait quelques personnes mais vouait ses journées au travail d’écriture, sur une table de son petit deux pièces ou dans des cafés ne faisant pas dans le tapage. Ernest se dépeint comme un bon bougre qui ne louvoie pas.

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Les textes assez triviaux sont éclairants sur le Paris après-guerre, le mode de vie bohème des auteurs, amusants par moments, confidentiels par d’autres : rien de franchement transcendant. Au croisement d’entrées de journal et de vignettes, certains semblent rapporter leur quotidien tel qu’il se déroule, sans grand chamboulement, avec des sorties récurrentes aux courses hippiques qui m’ont fait un peu bailler, ou le récit des séjours à Schruns, en Autriche, à faire du ski. Certaines parties de récit sont entraînantes ; d’autres, on ne comprend pas vraiment l’envie de nous décrire par le menu détail des journées où il ne se passait rien en dehors du passage d’une célébrité. Je reconnaîtrais quand même que j’ai une meilleure opinion d’Hemingway en refermant ce volume : toujours le mensch ombrageux et misanthrope que l’on sait, un moustachu viril traditionnaliste, mais doté d’un anti-conformisme intègre que je ne soupçonnais pas, ainsi que d’un esprit d’indépendance des plus sympathiques.

C’est comme si ce livre avait émané d’une mixture de difficultés à trouver des sujets sur lesquels écrire, et d’une certaine nostalgie pour un temps plus simple, des caractères plus francs, des conflits plus antithétiques. Je ne crois pas qu’il faisait bon d’être Hemingway penché sur sa table alors que les galops d’années lui passaient dessus. Ça sent l’homme tourmenté, voire littéralement désœuvré, et son suicide (peu après avoir laissé une première mouture de son manuscrit à un éditeur) donne du grain à moudre. Quant à mon avis pas chaud pineau, peut-être mes anciennes réticences sont-elles à la source de mes nouvelles résistances ; peut-être suis-je vouée à demeurer à la lisière des textes d’Hemingway, tout simplement.

Apoeticalypse

À Toronto, dans un théâtre de renom qui présente une représentation du Roi Lear, l’acteur principal est victime d’un accident sur scène. De cette première scène qui plante le décor, dans laquelle s’affairent des personnages divers et variés, qui marque le début d’une terrible pandémie qui décimera la Terre plus promptement qu’une tragédie Shakespearienne bien rodée, Emily St. John Mandel nous propulse deux décennies plus tard, dans ce monde qui est le nôtre, mais qui n’a plus rien de reconnaissable. Les survivants sont des vagabonds, optant parfois pour une sédentarité éphémère, et parmi eux va et vient un orchestre et des acteurs, une compagnie du nom de Symphonie itinérante, qui chemine dans le cimetière qu’est devenu le monde, pour rappeler aux anciens et aux nouveaux, des bribes de la civilisation qu’ils ont laissée derrière eux. Dans ce monde nouveau, les plus jeunes foulent les vestiges d’une ère électrique et électronique qu’ils sont incapables d’appréhender ; cette nouvelle réalité désastreuse est comme une décharge abandonnée, où toute présence est un suspense, où chaque silhouette risque de s’évanouir sans laisser de trace.

Ce roman doux amer, qui suscite tour à tour frissons, élans d’espoir ou réflexions métempiriques, est conté d’une main de maîtresse absolue. Les allers-retours entre les quelques époques (proches) sont d’une clarté saisissante, les liens toujours fluides, les épisodes incontestablement haletants. Non seulement le lecteur n’est jamais égaré, mais – et dans mon cas, c’est une sorte de prouesse – il est passionné par tout ce qu’il lit et n’est jamais pris de cette impatience à vouloir rattraper l’une des trames narratives momentanément laissées de côté. Tous les fils se rejoignent naturellement, et tous donnent envie d’être tirés.

Ce récit réconciliera les plus réticents avec le genre de l’anticipation. Germophobes, vous succomberez également au charme de cette histoire de protagonistes héroïques ayant réchappé à l’épidémie la plus fulgurante qui soit, grâce à une combinaison de chance et de mesures préventives très efficaces (on ne touche rien à l’aéroport). Vous pourrez même citer, à vos progénitures un peu sceptiques devant vos sermons hygiénistes, quelques exemples probants tirés du livre.

Station Eleven cover

Comme les personnages survivants de Station Eleven, on se met à considérer d’un regard plus pesant, plus intense, plus existentiel, les œuvres qui nous entourent. Les livres, tout d’abord ; puis les films, les musiques, les objets, les matières ; les phrases, les répliques, les références, que l’on pourrait s’échanger éternellement, se raconter en continu, si tout venait à disparaître autour de soi et que l’on était voué à marcher pour une éternité à être. Alors que « Certains l’aiment FIP » passait l’extrait de Denis Lavant courant pour Juliette Binoche – dans le mauvais sens – sur Modern Love, je me suis imaginée, moi aussi, être aux prises d’une extatique fébrilité si j’avais entendu la voix familière du présentateur radio annoncer le titre choisi « pour Christophe, qui habite le Ve, de la part de Juliette, qui habite le Ier ». En cette saison de sec hiver si tôt entamée, comment ne pas se sentir un peu plus près de ce Toronto tempétueux qui enterre sous son élégante neige, en l’espace d’un éclair de secondes, des millions d’habitants ?

J’invite les mains moites comme moi (vous savez, ceux qui flippent au ciné au point de se couvrir tous les orifices quand une musique un peu stridente vient corser une scène un peu chill) à lire ce récit d’anticipation en écoutant de la musique un peu lyrique : on risque de s’y croire un peu trop et d’être pris de palpitations le soir, au moment d’éteindre la lumière, à la pensée que l’obscurité totale pourrait un jour se refermer comme un piège autour d’une humanité ayant épuisé toutes ses ressources. FIP, d’ailleurs, est vraiment la bande-sonore à sélectionner si vous optez pour l’offre « bad trip total / on va tous y rester » : au moment où j’entamais, fébrile, le dernier tiers du livre, ils passaient un extrait de la BO de 120 battements par minute (un film sur les rescapés du SIDA, et sur ceux qui rescapent pas…) en la commentant comme la musique sur laquelle on danse quand on sait que l’on va mourir (OLALA FIP MAIS NON). Probablement le moment où j’aurais dû considérer l’option RTL comme un peu plus viable. Malgré tout (enfin, malgré FIP surtout), le livre garde un ton toujours lumineux, grâce à une narration distanciée, qui maîtrise le récit de ces vies dispersées et de ces personnages qui s’entêtent, coûte que coûte, à avancer avec le recul de leur civilisation.

Chiang et le sujet scientifique

Tour de babylone

La tour de Babylone est un recueil de nouvelles qui s’intéresse tout particulièrement au langage et qui rassemble des histoires balayant des sujets, des situations et des narrations complètement différents les uns des autres : Ted Chiang se glisse dans la peau d’hommes, de femmes, d’enfants, de professeurs ou de chercheurs, d’ouvriers, utilise une narration à la troisième personne, à la première personne, fait usage de flash-backs, de flash-forwards… Chaque nouvelle a son propre univers, ses thèmes, ses techniques. Il faut saluer la propension de Chiang à véritablement explorer les techniques narratives autant que les thématiques scientifiques : on navigue entre les sciences physique, mathématique, linguistique, génétique, théologique ou encore neurologique. Ces réflexions se sont révélées parfois un peu revêches, parfois très accessibles, mais toujours très fertiles !

Pourtant, j’ai vite failli laisser tomber après dix pages de la première nouvelle éponyme : dans la SF ou la fantasy, je suis le genre de lectrice qu’il faut prendre par la main, et si on me propulse dans un univers où la toponymie m’est inconnue, l’échafaudage très fragile de mon attention peut vite céder sous le poids des repères manquants. De fait, j’ai reposé le livre, et l’ai repris quelques mois plus tard, en m’apercevant que le recueil contenait la nouvelle ayant servi de base à Premier contact (The Arrival), un film qui m’a complètement captivée.

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Pour ceux qui auraient raté le début : « L’Histoire de ta vie » et The Arrival racontent l’apparition de mystérieux vaisseaux monolithiques à la surface de la Terre et la tentative de l’armée, épaulée par des scientifiques de tous bords, pour comprendre les intentions des êtres extra-terrestres arrivés avec eux. En l’absence de ressemblance avec quoi que ce soit de possiblement imaginable, l’armée les caractérise d’« heptapodes » et dépêche une linguiste (Amy Adams) auprès d’eux pour établir un premier contact.

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Dans le livre de Ted Chiang, Louise – la wonder-linguiste – comprend en analysant leurs langues (A et B, une langue orale et une langue écrite, sans lien apparent l’une avec l’autre) que leur rapport aux événements est simultané et non séquentiel, comme c’est le cas pour les humains. Ce qui leur permet d’envisager la triade passé-présent-futur complètement différemment de nous. En parallèle, Louise se remémore des moments avec sa fille, quand elle est enfant, jeune adulte ; ces souvenirs surgissent dans tous les sens et sont empreints d’une âpre nostalgie puisqu’on apprend dès les premières lignes que son enfant n’a pas dépassé sa prime jeunesse.

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Les réflexions sur le langage et la différence de rapports au temps et à l’espace sont très intéressantes, mais j’avoue avoir largement préféré son adaptation (sensiblement différente, d’ailleurs), pour son ambiance assez phénoménale (trop fort le Denis). Pourtant, la nouvelle est bien plus subtile à certains égards – le film apporte une réponse à ces flashbacks que n’apporte pas du tout le texte écrit, qui en reste à une suggestion quasi-cryptique, en jouant sur l’utilisation des temps dans le récit à la première personne de Louise. Mais le ton souvent cliché de Louise lorsqu’elle évoque sa fille ne m’a que tièdement convaincue.

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La seconde nouvelle, « Comprend », met en scène un homme s’étant réveillé d’un coma et qui intègre un essai clinique d’injection d’hormones décuplant ses capacités intellectuelles. Quatre injections l’éloignent progressivement de tout affect, toute émotion, pour atteindre un état de pur intellect. Cela l’entraîne vers la reconsidération de tous ses liens cognitifs, donc de sa perception du monde, et le ramène à la primauté du langage. La troisième nouvelle, « Division par zéro », fait le portrait d’une professeure de mathématique qui trouve le moyen de faire s’égaler 1 et 2 (sans passer par la valeur zéro) et voit tout s’effondrer autour d’elle. Les autres histoires traitent tour à tour de génétique (et si un nombre de fœtus bien précis était contenu dans les spermatozoïdes ?), d’automates risquant de remplacer la masse ouvrière, ou encore d’une opération-mystère permettant de couper les capteurs neurologiques sensibles à la « beauté » – opération réversible – qui soulève des questionnements autour du libre-arbitre et de notre conditionnement socioculturel. Le récit qui m’a plus le plu est une sorte de fable, en décalage avec le reste du recueil, qui rapporte les conséquences désastreuses des visitations des anges sur Terre, venant octroyer quelques guérisons miraculeuses. Les anges sont dépeints comme des benêts royalement étourdis, distribuant les guérisons comme des bonbons d’Halloween, au petit bonheur la chance, ne s’apercevant pas que leur puissante lumière cause des catastrophes naturelles, qui laissent autant d’estropiés que de miraculés.

Bref, un recueil assez divers dans les styles, tout en étant très consistant sur les thématiques. Pas répétitif pour un sou, mais parfois ardu. J’ai trouvé une critique qui recensait plutôt bien mes impressions après cette lecture, qui s’avère relativement positive… Mais qui n’égale pas Fondation dans le plaisir que j’en ai tiré.

Le diable au corps

Une amie à moi n’avait pas écouté les recommandations de sa très avisée grand-mère lorsqu’au début de l’année 2015, alors que sa matrice stomacale s’arrondissait tranquillement, elle s’était mis en tête de lire Rosemary’s Baby. Mal et bien lui en avaient pris, puisque d’irraisonnables frayeurs s’emparèrent alors de son quotidien, quand l’espace d’un instant, son esprit était porté aux rêveries cauchemardesques. Étrangement, ne pas s’aviser de lire des ouvrages portant sur la grossesse ou d’écouter les divers conseils que pourraient dispenser par des amies-mères est la parole prodiguée à Rosemary par son renommé obstétricien, le Dr Abe Sapirstein, chaudement recommandé par les nouveaux voisins, les invasifs Castevet.

Mais rembobinons un peu, si vous le voulez bien. Nous sommes à New York, en l’an 1965, et Rosemary et Guy Woodhouse sont fraichement mariés, en quête d’un nid d’amour un peu plus grand que la cage à lapins dans laquelle ils demeurent, en prévision d’agrandir leur famille. Alors qu’ils s’apprêtent à signer pour un moderne et large appartement, un logement se libère au Bramford, célèbre complexe du XVIIIe siècle au charme suranné hautement prisé de la classe moyenne new-yorkaise. Le cachet, voyez-vous. Bien que Hutch, un vieil ami un peu bourru mais bien intentionné de Rosemary, les mette en garde sur la pauvre réputation du bâtiment (des meurtres, suicides et autres affaires sordides intimement liées au lieu), le jeune couple emménage rapidement, faisant la connaissance de leurs voisins peu après, au cours d’une tragique nuit qui voit une jeune femme se défenestrer depuis leur propre appartement. Et quels énergumènes que ces Castevets, polonais d’origine, magistralement intrusifs, qui se prennent d’une affection indélébile pour Guy et Rosemary !

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Les Castevets fournissent tout, du pendentif porte-bonheur aux conseils personnalisés sur la carrière d’acteur de Guy, en passant par des bougies noires et des boissons vitaminées pour vitaliser la grossesse de Rosemary. Car Rosemary est enceinte ! Et la carrière de Guy décolle soudainement et puissamment ! Et l’on entend, parfois, de drôles de psalmodies de l’autre côté des cloisons ; les amis bien-intentionnés disparaissent mystérieusement, sans raison apparente ; et que dire de cette douleur abdominale, ces terribles crampes qui tiraillent et plient Rosemary en deux, à longueur de journée… ces crampes qui n’inquiètent pas le Dr Sapirstein le moins du monde et à propos desquelles il ne faut questionner personne, car « chaque grossesse est différente » ?

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Le livre d’Ira Levin est une lecture savoureuse, mais pour ceux qui auraient vu l’adaptation de Polanski, il est quasiment impossible de ne pas voir les grands yeux effrayés de Mia Farrow se frayer un chemin entre les lignes, d’entendre sa douce voix angélique dire amen à tout ce qui peut lui être infligé ou de l’imaginer pianoter avec panique dans la cabine téléphonique lui servant de refuge. Cours Rosemary, cours avec ton gros bidou ! Sauve Andy-Susan-Trucmuche, ton enfant qui a tous les noms et à la vérité qu’un seul et unique ! Le livre est le pendant cinématographique du film fait livre : tout est si visuel, presque scénarisé selon un principe de scènes. Les comportements des personnages évoluent et varient tranquillement, laissant une brume inquiétante et étrange s’installer entre eux, isolant Rosemary du reste du monde. Est-elle folle ? Est-elle plus perspicace et plus tenace que les autres ? Est-ce un conte fantastique brodant à partir de la poussée d’hormones de grossesse (ladies, you are crazy… or maybe not?) ? Rosemary, n’est-ce donc pas, après tout, qu’une Marie… rouge ? Et Guy juste un mec, un pion, une vitrine, un type trop facilement berné, qui derrière ses perpétuelles démonstrations de charme incarne tout de même l’instrument du viol sécrétant la mystérieuse grossesse de Rosemary. Tout n’est pas rose dans Rosemary’s Baby, plutôt majoritairement jaune et vert, des couleurs n’augurant absolument rien de bon, si ce n’est un bon moment de frissons duquel on ne devrait pas se priver.

Grève de guerre

Athènes, Ve siècle before Jesus. C’est la guerre et y en a ras le pompom. Lysistrata, femme turbulente s’il en est, décide de réunir la communauté ovarienne et de prendre des mesures drastiques pour obtenir un cessez-le-feu de la part des mâles guerriers : faire la grève du sexe. La proposition ne remporte pas le franc succès escompté, les femmes étant disposées à se fendre en deux pour mettre un terme à la guerre, mais sûrement pas à se passer de coït. Les arguments de Lysistrata ayant pourtant du sens, toutes acceptent de prêter serment sur une coupe de vin : si elles tiennent, alors la coupe se remplira de vin. Si elles cèdent, cette dernière se remplira d’eau. Autant vous dire que la vie à Athènes, au vu des priorités de ces gentes dames, a l’air tout à fait rock’n'roll.

Les hommes et les femmes se tirent dans les pattes et s’accusent de tous les maux du monde. Les hommes sont prêts à faire brûler l’Acropole si cela peut faire périr ces goujates qui osent garder les cuisses serrées. Ça se tease, ça intrigue pour outrepasser l’interdiction de Lysistrata, les hommes n’arrivent plus à marcher correctement et les femmes se frottent contre tout ce qui se trouve à portée de minou. Bref, de la comédie potache qui tâche. À noter que la traduction fait le choix de la modernité, mais s’avère carrément vulgos. Loin de la modernité des traduction de Déprats pour les Shakespeare, qui actualisent la langue en conservant une fidélité au contexte ; là on a le droit à des références modernes, de l’insulte de harcèlement de rue, des expressions limites-limites… qui peuvent ne pas être du goût de tous. Cette courte introduction à Aristophane aura éveillé un intérêt tout nouveau, mais malgré une note sur la traduction tout à fait pertinente (et comme on aimerait en lire plus souvent), je pense que j’irai traîner ma truffe du côté des traductions de Gallimard ou des Belles Lettres pour ma prochaine incursion chez ce turlupin grec.