Month: août, 2014

« Tu n’aurais pas du être vieux avant d’être sage »

C’est donc par un curieux tour d’événements que je m’en suis allée quêter Le Roi Lear en librairie. Voilà quelques mois que je me penche sur les préfaces que Jane Smiley a accordées à nombre de classiques et je gardais dans un coin de tête l’un de ses titres récompensé par un Prix Pulitzer, A Thousand Acres. Les fêtes approchant, je me motive la feuille et regarde si d’aventure une traduction en existe : c’est évidemment Rivages qui s’en est préoccupé, comme beaucoup d’auteures obscures par chez nous mais bien établies outre-Manche, outre-Atlantique voire outre-Pacifique : parmi celles qui trônent sur mes étagères, on trouve Carol Shields, Janet Frame, Elizabeth Jolleys, Barbara Comyns… sans oublier Willa Cather, David Lodge ou même Alice Munro, dont l’Olivier avait entrepris de continuer le travail d’édition – et en a racheté les traductions, assez ironiquement, quelques années avant que le Prix Nobel lui soit cette année décerné (c’est le jeu ma pauvre Lucette…). Pourquoi cette digression ? J’y viens, impétueuses montures ! En lisant la quatrième de couverture de L’exploitation (titre français d’A Thousand Acres), je m’aperçois que l’histoire revisite celle du Roi Lear en se focalisant sur les deux soeurs de Cordélia, les deux filles qui trahirent leur père. Je suis habituellement très friande de ce genre d’entreprise lorsqu’elles sont honorablement menées : Wide Sargasso Sea de Jean Rhys en constitue un bel ouvrage, redonnant voix au chapitre de la folle du grenier (The Madwoman in the Attic, de Sandra Gilbert et Susan Gubar), en mettant en scène la première femme de Rochester (qu’il enferme au grenier dans Jane Eyre et dissimule aux yeux de tous), cette femme dont l’accusation de folie est empreinte de racisme puisqu’elle a grandi dans les Caraïbes et y aurait tiré un tempérament fougueux et sulfureux. De Smiley à Shakespeare, il n’y a que trois étagères, et puisque la traduction de J.-M. Déprats est en rayon, elle repart sous mon bras.

Si le nom de Cordélia m’évoquait bien quelque chose (… non, pas juste à cause de la lycéenne la plus condescendante de Sunnydale (oui, je connais mes classiques de la télévision moi-mâdame)), il faut croire que j’en avais une idée assez fausse, puisque je pensais qu’il s’agissait d’un personnage occupant la majeure partie de la pièce. Or il n’en est rien : Cordélia apparaît au début, à la fin, tandis qu’on aperçoit une touffe de cheveux en coup de vent vers le zénith de l’intrigue. Donc s’il ne s’agit ni de Cordélia, ni de considérations vestimentaires, qu’est-il about dans cette histoire ?

Le roi Lear est sur la pente descendante : les vieux jours l’attendent au tournant, il est temps pour lui de faire la passation de pouvoirs. Pour ce faire, il réunit sa cour. Deux de ses trois filles, Goneril et Régane sont mariées, respectivement aux ducs d’Albany et de Cornouailles, tandis que sa cadette, Cordélia, est encore suspendue entre deux prétendants, le duc de Bourgogne et le roi de France. Il décide de partager son royaume avec équité, qu’il définit en ces termes : il réclamera de ses enfants une petite déclaration de leur affection, afin de leur attribuer à chacune ce qui leur advient de droit. Goneril et Régane se livrent chacune à des louanges filiales bien au-delà de leurs véritables sentiments mais à la rhétorique flagorneuse. Mais quand vient le tour de Cordélia, la plus aimante des trois, rien (littéralement) ne peut franchir le seuil de ses lèvres. Cordélia aime son père, de la simplicité et de l’ingénuité les plus complètes.

Lear
Que saurez-vous dire pour gagner un tiers plus opulent que celui de vos soeurs ? Parlez.

Cordélia
Rien, mon seigneur.

Lear
Rien ?

Cordélia
Rien.

Lear
Rien ne peut sortir de rien : parlez encore.

Cordélia
Malheureuse que je suis, je ne sais pas élever
Mon coeur jusqu’à ma bouche : j’aime Votre Majesté
Conformément à mon lien, ni plus ni moins.

(…) Lear
Si jeune, et si peu tendre ?

Cordélia
Si jeune, mon seigneur, et si vraie.

Le roi s’emporte avec une fureur sans limite : le mot « rien », comme dans d’autres beaux et puissants passages chez Shakespeare, connait alors une dérive de sens, car dans ce « rien » est en fait contenu tout l’amour indicible. Lear abjure toute tendresse paternelle, tout lien du sang : sa fille chérie ne l’aime pas ? Qu’à cela ne tienne, elle n’aura rien de ce qui lui revient. Pas de terre, pas de dot : devant une telle nullité, le duc de Bourgogne se retire bien vite de la course, mais le roi de France, touché par sa piété filiale et ses vertus, souhaite relever ce qui a été rejeté (« Voulez-vous d’elle ? » demande-t-il, avant d’ajouter avec une infinie clairvoyance : « Elle est en elle-même une dot ») et la fait reine. Le fidèle Kent, qui l’ouvre au moment inopportun pour souligner l’emportement quelque peu exagéré du roi, se fait promptement renvoyer du royaume. À sa charge, l’indécrottable Kent n’a rien d’un diplomate et n’y va pas de main morte. Il en appelle à la folie naissante du vieil homme : peu lui importe que l’opinion qu’on se fait de lui se dégrade, la bien portance surpasse les apparences, le fond précède la forme.

Kent

Kent peut être irrespectueux
Lear est fou. Que prétends-tu faire, vieil homme ?
(…)
La plus jeune de tes filles n’est pas celle qui t’aime le moins ;
Ils n’ont pas le cœur vide ceux dont la frêle voix
Ne sonne pas creux.
(…)
Tue ton médecin, et verse son salaire
Au mal qui t’infecte. Révoque ta donation ;
Sinon, tant que je pourrai exhaler des cris de ma gorge,
Je te dirai que tu fais mal.

Ainsi démarre l’intrigue et l’aliénation du roi Lear, qui signe avec ce partage arbitraire, sa condamnation. Parallèlement à cette intrigue, celle du duc de Gloucester et de ses deux fils, Edgar le légitime et Edmond le bâtard : ce dernier, bien-aimé de son père, se trouve lésé dans le jeu de l’héritage et est bien décidé à prendre ce qui ne lui revient pas de droit, et tant pis s’il faut en passer par le fratricide et le parricide (pourquoi faire les choses à moitié ?). Un vilain sans vergogne, qui ira jusqu’à briguer le trône en mettant à sa merci les deux soeurs infidèles, finalement liguées contre elles-mêmes. Dans un superbe monologue, Edmond tempête contre le caractère aléatoire et l’absurdité de la notion de légitimité. Car si ses moyens sont machiavéliques, son instance est pleine de sens : « Je grandis ; je prospère ; À présent, dieux, dressez-vous en faveur des bâtards.« 

Une vraie joie donc, avec tous les bons ingrédients réunis pour passer un moment agréable. Un monarque fou et un fou sage ! Une tempête ! Des déguisements, en veux-tu, en voilà ! De l’orgueil bafoué comme on casse la croûte, des insultes qui fusent dans tous les sens (et souvent bien senties) – et de la violence qui ne se censure pas (un personnage se fait tout de même crever les yeux, l’un après l’autre, comme une réminiscence du sort d’Oedipe, puisqu’il sera lui aussi finalement guidé par sa chair). Régal pour tous, dont je ne peux pas m’empêcher de retranscrire trois échantillons savoureux ci-dessous, où Fou et Roi échangent leurs nippes et voient leurs langues se croiser.

Le Fou

Jamais moins qu’aujourd’hui les fous n’eurent de prix
Car les sages, devenus fous
Ne savent plus comment afficher leur esprit,
Et se mettent à singer les fous.

(…) Voilà une cosse de pois vide. (Montrant Lear)

Car, vous savez, M’n'oncle,
Le moineau si longtemps a nourri le coucou
Que les petits coucous lui ont arraché le cou.
C’est ainsi que la chandelle s’est éteinte, et que nous sommes restés dans le noir.

Le Fou

Si le cerveau d’un homme était dans ses talons, ne risquerait-il pas d’attraper des engelures ?

Tu sais pourquoi on a le nez au milieu de la figure ? (…) Eh bien, pour avoir un œil de chaque côté du nez, comme ça, ce qu’on n’a pas su flairer, on peut l’apercevoir. (…)

Sais-tu comment une huître fabrique sa coquille ?

Lear

Non.

Le Fou

Moi non plus ; mais je sais pourquoi un escargot a une maison.

Le Fou

Si tu étais mon fou, M’n'oncle, je te ferais rosser pour être vieux avant l’âge.

Lear

Comment cela ?

Le Fou

Tu n’aurais pas du être vieux avant d’être sage