(S)aborder les âges de la vie

Difficile de caractériser ce volume de la Comédie humaine, dont le titre n’est que le point commun entre tous les chapitres, dont les tons diamétralement différents d’une partie à l’autre donnent l’impression d’une juxtaposition de pleins de petits romans très distincts. Une conséquence logique du fait que Balzac ait travaillé les chapitres de manière éparse, tout d’abord comme des nouvelles, et qu’il n’ait cessé de les retravailler jusqu’à les réunir définitivement.

Le roman traverse la vie de Julie de Chastillon, de son adolescence et son infatuation pour son cousin qui deviendra son mari, un moment de sa vie où son père la met en garde contre le fait de céder à un premier désir sans bien analyser la capacité de leurs deux caractères à réellement se comprendre : c’est l’âge de la jeunesse et de l’innocence.

Vient ensuite l’âge du mariage, qui raconte les premières années mornes et décevantes de leur mariage, et même la brutalité des rapports physiques entre eux, avant de verser progressivement dans une mélancolie qui ne sera lentement repoussée que par la découverte d’un amour platonique avec un Lord (ouh !). Julie commence ici à développer la théorie selon laquelle l’institution du mariage n’est rien d’autre que de la prostitution légalisée.

Lui succède plus ou moins un âge à la fois de la tentation et de la raison, car au moment où Julie se décide à peut-être céder à son désir, son précieux Lord trouve tragiquement la mort.

Alors s’installe un âge de l’abandon, mêlant amertume, mélancolie, philosophie du mariage, qui brossent de Julie un portrait de païenne, de marginale recroquevillée dans son malheur.

Mais heureusement, un nouvel amour vient réveiller cette femme de désormais trente ans, âge de la maturité féminine pour Balzac (sic), et on retrouve beaucoup de parallèles avec Le Lys dans la vallée.

Enfin, les derniers chapitres changent de ton du tout au tout, et pour cause : entre l’irruption d’un assassin au sein de leur demeure une décennie plus tard, lors d’une nuit orageuse, qui renverse les certitudes de la maison et met au jour les souffrances de la fille aînée de ce mariage raté ; et le roman de piraterie qui s’ensuit, l’assassin étant en réalité un pirate, et Hélène, la fille aînée, ayant décidé de faire sa vie en mer et de devenir la reine des pirates… Eh bien, j’étais complètement à cours de mots !

Pour finir, des passages typiquement balzaciens, et l’on passe un bon moment ; des passages typiquement balzaciens, et on s’ennuie ferme ; et des passages complètement étonnants, que j’ai dévorés. C’est peut-être simplement le signal qu’il me faut faire une pause dans Balzac et piocher des lectures avec plus d’aventure ?

Silas Marner, un conte moral de George Eliot

Depuis l’installation du tisserand Silas Marner dans la campagne anglaise, près du village de Raveloe, les langues vont bon train. Cet homme solitaire, venu de la ville, au regard étrange, aux transes soudaines, et qui passe ses journées devant un métier à tisser, suscite à la fois méfiance et fascination.

Chaque soir, Silas Marner s’enferme et contemple avec ravissement le fruit de son travail, des pièces d’or et d’argent. Jusqu’au jour où ce beau trésor se volatilise et où Silas découvre, près de son feu, une fillette aux cheveux d’or…

Tout en portant un regard très réaliste sur l’Angleterre rurale du XIXe siècle qui inspira les débuts de son œuvre, George Eliot, dans ce roman de 1861, écrit un véritable conte moral, où l’on voit un homme cheminer vers sa renaissance spirituelle.

Ce petit conte m’a bien plu, malgré quelques longueurs : George Eliot prend en effet à cœur de peindre avec de minutieux détails la vie du village, les caractères de ses habitants, leurs mésaventures, et je n’ai finalement plongé dans la lecture que quand le récit s’est enfin focalisé sur le personnage et la vie de Silas Marner. On est vraiment dans l’univers du conte revisité, avec ce tisserand qui chérit ses pièces d’or comme la seule création qu’il a pu enfanter (et l’analyse qui est faite de sa pingrerie est l’une des plus pertinentes et des plus éclairantes que j’ai eu l’occasion de lire) ; avec cette enfant blonde, orpheline, trouvée près du feu, comme une petite fille aux allumettes, qu’il va élever dans une innocence et une liberté champêtre complètes ; et l’ombre des méchants, qui rôde…

C’est un conte moral sans grande prétention, mais sympathique !

En toute bien-pensass

Je termine de clôturer mes lectures de l’année 2022 avec une bande dessinée hilarante, sortie en 2021 : Fun Girl d’Elizabeth Pich !

Fungirl est une fille maladroite, extravertie et provocatrice. Elle exaspère tout son entourage, de sa coloc (et ex-petite amie) au nouveau copain de celle-ci, jusqu’à son patron des pompes funèbres. Fungirl est une magnifique tornade qui sème le chaos partout où elle passe, c’est un shooter d’humour et d’irrévérence, une trace de vie pure, un orgasme explosif. Fungirl, c’est aussi une comète isolée se consumant trop vite dans un ciel constellé d’ennui et de bien-pensance.

Elizabeth Pich (War and peas…) livre un premier ouvrage solo renversant, où le récit ne s’arrête pas aux scènes de gags, et où l’évolution des personnages crée une seconde histoire dans l’histoire, dans un autre registre. Roman graphique politiquement incorrect et engagé sans pour autant se vouloir donneur de leçons, Fungirl est la révélation étrangère 2021 des Requins Marteaux !

Franchement, tout est dit, si ce n’est le style très original également. Nul besoin d’avoir des traits très expressifs, les dialogues et les situations complètement burlesques suffisent à nous faire nous taper la cuisse. Et ça fait du bien de voir un personnage à l’aise avec son égo(centrisme), ignorant totalement le concept de manque de confiance en soi : sorte d’exutoire ultime de je-m’en-foutisme pour toutes les situations où l’on se doit de conscientiser, palliatif au burnout du social et de la bien-pensance, Fun Girl est punk, tout simplement.

Il ira cracher sur vos tombes

Qui dit multiples Noëls dit nombreux kilomètres. En transition automobile entre la région angevine et la région lotoise, j’ai eu le loisir d’entendre l’année passée une longue rediffusion d’Affaires sensibles à propos de la genèse et de la réception du roman J’irai cracher sur vos tombes de Vernon Sullivan. On pense d’ordinaire que ce livre est signé Boris Vian : or, on oublie qu’à sa sortie, c’est bel et bien Vernon Sullivan qui en est était le mystérieux auteur, et que Boris Vian n’en était que le traducteur.

Ma curiosité étant aiguisée, je me suis lancée dans sa (très) rapide lecture. Que vous en dire, si ce n’est que ce ne sera pas un roman consensuel ? Violent, provocateur, transgressif, libidineux, ainsi que violeur, manipulateur… Tous ces qualificatifs (et bien d’autres…) s’appliquent au protagoniste, Lee Anderson, qui raconte à la première personne dans ce simili-roman policier sa soif de vengeance après le meurtre d’un membre de sa famille. Dans une Amérique ségrégationniste, ce jeune métis, dont les racines afro-américaines sont dissimulées par sa peau blanche et ses cheveux blonds, déménage dans une petite ville de province dans le but de frayer l’amitié avec une population pleine de préjugés. Bien qu’il tienne une librairie, son objectif est loin d’être le dialogue constructif. On comprend promptement qu’un désir haineux de vengeance est intrinsèquement lié à des pulsions autodestructrices…

Roman dérangeant (beaucoup de scènes donnent envie d’arracher certaines pages, et je ne vous cache pas que l’une d’entre elles implique deux enfants), mais roman également complexe qui imite à dessein le style des « hardboiled » (ces romans policiers américains crus où ça fume, ça boit, ça prend la pose cynique) avec pour objectif de dénoncer le racisme outre-Atlantique. À destiner aux avertis.

Le Château d’Eppstein

Récemment reparu chez Folio, ce livre signé Dumas – mais en réalité largement écrit par un coauteur du nom de Paul Meurice – fut simple et plutôt délicieux (si l’on met de côté un passage un peu barbant à la Paul et Virginie). Comme le résume très bien notre compagnon de la flemme Wikipédia, « le roman raconte la vie et les amours de deux générations de comtes d’Eppstein, rythmées par les apparitions d’Albine, jeune femme assassinée par son mari jaloux la nuit de Noël. »

Ce roman gothique coche toutes les cases : un château hanté (pour un aperçu du réel château d’Eppstein, c’est par ici), un climat enclin à la tempête et au souffle hurlant du vent, une forêt et une végétation désolée (à l’exception d’une grotte mousseuse), des bougies qui s’éteignent soudainement, des escaliers en colimaçon qui mènent à des pierres tombales, des revenants, des morts tragiques, des protagonistes aux tempéraments taciturnes et pensifs, un autre protagoniste manipulateur et retors, et évidemment des damoiselles blanches comme des colombes… Le tout se déroulant dans les profondeurs allemandes.

C’est léger, entraînant, on passe d’un registre à un autre avec une maîtrise et une facilité très plaisantes (dont un passage surprenamment émouvant qui m’a eue par surprise).

Tout le temps est fluide

Orlando est l’un des romans les plus fantasques de Virginia Woolf. Je ne garde quasiment aucun souvenir de ma première lecture, si ce n’est le noir total dans lequel j’étais restée, absolument interdite en refermant le livre et certaine de ne pas avoir saisi l’essence de l’histoire. Et pour cause : les quelques centaines de pages mettent en scène un personnage qui traverse les époques, les lieux, les sexes, les mœurs, les arts et les techniques, sans qu’aucune explication ne soit livrée. Quelques années plus tard, avec en tête des éléments de la vie et de l’œuvre woolfiennes, la seconde lecture a été bien mieux mise à profit : il est vrai que parfois, pour apprécier Woolf justement, il faut plusieurs lectures et quelques précieux éclairages sur sa démarche (réinventer le roman) et ses thèmes de prédilection (le passage du temps, la fluidité des sexes et des âmes, l’esprit).

Comme souvent chez Woolf, l’écriture est cinématographique : il y a des ralentis et des accélérations, des changements de focale, le quatrième mur tombe pour notre plus grand délice (car les incursions et les commentaires de l’autrice sur sa propre histoire sont caustiques à souhait). Les corps se modifient, les saisons passent sous nos yeux, les aiguilles de l’horloge passent à toute vitesse.

Cette fois, je me suis attelée à l’édition du Bruit du temps. Outre le fait qu’elle soit élégante comme tout (bien que très peu maniable, la faute à un beau papier très épais, mais dénué de couture, on est obligé de forcer pour tenir le livre ouvert et on s’en fait presque une tendinite), l’éditeur défend son choix d’utiliser une traduction ancienne de Charles Mauron. Il se trouve que Charles Mauron, traducteur et intellectuel, était un connaisseur du cercle de Bloomsbury, qu’il accueillit dans sa demeure provençale dans l’entre-deux-guerres. Il traduisit Orlando en pouvant questionner l’autrice elle-même, et publia même ses propres textes à la Hogarth Press (tenue par le couple Woolf). Si ce n’était qu’un début d’argument pour la traduction de Mauron, sa courte mais très pertinente préface en serait un autre, des plus solides :

Orlando est-il un roman à clé ? Sans aucun doute – et avec une aggravation : c’est qu’il faut mettre « clés » au pluriel, Orlando, qui brouille et réconcilie déjà tant de genres, – roman, rêverie, fantaisie, poème – est encore un labyrinthe d’allusions plus ou moins secrètes. Ce diable de livre a mille serrures.

C’est ainsi que j’ai eu vent de détails qui m’échappèrent totalement lors de ma première lecture, il y a quinze ans. L’hommage à Vita Sackville-West, descendante de Thomas Sackville, à la grandissime demeure qu’est Knole House, le château d’Orlando qui prend tant de place dans le récit, et certaines références littéraires et historiques, pour ne citer que quelques clés.

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Un mot sur l’adaptation en bande dessinée de Delphine Panique, puisqu’en relisant l’ouvrage après, j’ai pris la mesure de la belle liberté embrassée par la dessinatrice dans son propre récit. Delphine Panique rassemble des moments différents de l’histoire, donne une importance autre à la relation d’Orlando et Sasha, en la plaçant dans une dimension plus poétique et en ajoutant un commentaire sur la (non-) place des femmes dans l’art et retire la dimension sournoise/pernicieuse que le personnage a dans l’ouvrage de Woolf. En revanche, Orlando reste définitivement toujours aussi naïfve dans les deux œuvres.

Moins accessible que Mrs Dalloway, plus accessible que Les Vagues, Orlando est un mille-feuille édifiant dans lequel plonger et replonger interminablement. La relecture fut d’une facilité à laquelle je ne m’attendais pas. C’est caustique, fantasque et libre ! Une antibiographie dans laquelle son autrice s’amuse beaucoup.

« Elle n’a point de raison d’être que de ne pas avoir été démolie »

Lorsque je me suis aperçu en janvier que je ne parvenais pas à terminer les livres que j’entreprenais, et que mon premier échec remontait à Béatrix, au mois de décembre, je me suis décidée à me remonter les manches et reprendre tous les livres récemment abandonnés. À commencer par le chef de file !

J’avais eu comme projet de coupler ma lecture de ce tome de Balzac à ma visite du golfe du Morbihan en 2022 : car Béatrix se déroule en partie à Guérande, et en partie à Paris. Mais si j’avais bien réussi à me procurer un énorme baluchon de sel local, j’avais entièrement échoué à attaquer le gros volume qui devait m’inspirer du pittoresque. Qu’à cela ne tienne, à une heure plutôt tardive, entourée de deux matous peu impressionnés par mon poing vaillant, je m’y recollai pour de bon.

Et Guérande, parlons-en ! Car Balzac début son roman par un portrait sans concession. Du fait de sa situation géographique, la ville est restée complètement hermétique à la Révolution de 1789 et à l’arrivée tonitruante de la modernité. En bref, Guérande est restée « dans son jus », une sorte d’Herculanum : « elle est débout sans vivre, elle n’a point de raison d’être que de ne pas avoir été démolie ». Charmant, me direz-vous (et on en profite pour saluer les bingoteurs qui nous lisent du côté de Couëron !).

Mais sinon, ça parle de quoi ? Calyste, jeune aristrocrate ingénu tombe amoureux de Béatrix, belle (et moins jeune) aristocrate mariée et un peu déchue. S’en mêlent un double de George Sand du nom de Camille Maupin, une famille bretonne qui a l’air de découvrir le train de vie financier, spirituel et un peu vicelard des Parisiens, et après une éducation sentimentale un peu foirée en Bretagne, s’ensuit une éducation maritale autant foirée à la capitale.

J’ai finalement bien accroché sur la suite, car, comme toujours chez Balzac, certains personnages font preuve d’une sacrée gouaille (petite mention pour la femme qu’épouse le personnage principal, qui livre avec ses lettres mon passage préféré du roman). Et heureusement d’ailleurs, car sur l’échelle du manque de charisme, Calyste se place (imaginez que mon doigt pointe le ciel).

Je n’en ai cependant pas entièrement terminé avec Balzac et la Bretagne, puisque j’ai récemment fait l’acquisition des Chouans (un peu de courage les amies, encore quelques années et j’aurai épuisé le socle principal de la Comédie humaine !).

Un Rougon pas si excellent

C’est sur une note tiède que j’ai fini cette année 2022, avec ce roman zolien ni totalement ébouriffant, ni véritablement décevant. Oui mes bons amis (et bonnes amies), j’ai sombré dans la facilité après avoir partagé avec vous mes impressions de lecture (plutôt mollassonnes) à propos de La Faute de l’abbé Mouret. D’ailleurs, après avoir traîné sur l’Internet multimédia en ligne, j’ai découvert que ledit volume des Rougon-Macquart n’avait emmerdé que la quasi-totalité des lecteurs s’y étant risqués. Sur la toile, les critiques le jugent assez sévèrement (ce serait l’une des étapes faiblardes de cette grande saga), bien que quelques-uns rappellent quand même qu’il s’agissait de la critique anticléricale de ce cher Émile, qui s’est probablement pris la plume dans le tapis de la démonstration.

Bref, échouant en ce frigorifiant mois de décembre à écouler la moitié de Béatrix de Balzac (eh oui, mon premier arrêt avec Balzac depuis le début de ma remontada comique and humaine, c’est terrible !), frustrée devant la largesse de volumes me faisant de l’œil, j’ai enchaîné avec le tome 6 des Rougon-Macquart : Son Excellence Eugène Rougon.

Le résumé et mon avis tiennent en deux mots : Eugène, branche des Rougon, ministre à Paris, a intrigué pour pousser jusqu’au coup d’État qui fit de Napoléon III le second empereur français et le chef du Second Empire (1851-1870). Le roman débute en 1856, alors que Rougon est en disgrâce et s’efface du gouvernement avant d’en être évincé : la première moitié de l’ouvrage conte l’immobilisme politique dans lequel Rougon, désœuvré, passe son temps à recevoir ses amis et les plaintes de ceux-ci. L’entourage de Rougon veut absolument relancer sa carrière, car celui-ci, en réussissant politiquement, n’oublie pas ses p’tits potes et accède à leurs innombrables demandes licites et illicites. La seconde partie du livre montre Rougon à la tête de l’exécutif, occupé à instaurer un climat d’autorité et de répression, satisfaisant son énorme appétit de domination.

Un volume dans lequel on retrouvera un portrait de la bourgeoisie parisienne, un tableau de l’exercice du pouvoir et du gouvernement du Second Empire, avec mister l’empereur en guest star, les habituels salons politiques accompagnant ce genre de romans ainsi que les luttes d’influence et les amitiés qui se font et se défont selon les saisons ; et, moins ordinairement, un portrait du concept de « bande », ces amitiés et ces intérêts qui vous lient à des personnes ayant uni leur sort au vôtre, à la fois négligeables et indélogeables de votre quotidien. La bande est composée à 95 % d’éléments dérisoires, mais lorsque ces éléments se font la malle, les piliers ne supportent plus leur seule présence, même la leur propre.

Après un incipit un peu brouillon, j’ai vite été engloutie par la narration entraînante de ce roman à la trame franchement simpliste, grâce au caractère d’Eugène Rougon se révélant tantôt indolent, tantôt une force de la nature qui se réveille dans l’unique but d’écraser autrui. Animé par la simple flamme de sa potentielle puissance, il ne s’active pas pour les richesses, pas pour les femmes, non plus pour les idées : son seul leitmotiv est le pouvoir pour le pouvoir.

Volume à venir et non des moindres : L’Assommoir… un roman dont la lecture m’a complètement écœurée à l’adolescence. Je ne vous cache pas que le redécouvrir à la lumière de mes vingt dernières années de lecture m’échauffe considérablement les neurones !

La faute du symbolisme

Il y a quelques années, j’ai décidé de m’attaquer aux Rougon-Macquart depuis La Fortune des Rougon jusqu’au Docteur Pascal, en reprenant patiemment chacun des tomes dans un ordre chronologique. Je m’étais mis comme contrainte d’en lire un par an, histoire d’écouler la vingtaine de tomes en… vingt ans. Rien que le dire me fait frémir, mais force est de constater que ce n’était pas une contrainte si lâche puisque je n’en ai finalement pas lu l’année dernière. Cela me pousserait presque à essayer d’en lire deux par ans (… dix ans quand même). Bref, je m’étais arrêtée avec La Conquête de Plassans en 2020, il était donc temps d’enchaîner avec le cinquième volume de cette saga familiale : La Faute de l’abbé Mouret.Le tome précédent (spoiler alert) se terminait avec la mort tragique de François et Marthe Mouret, dont le foyer avait été mis sens dessus dessous par l’arrivée de l’ambitieux et implacable abbé Faujas. La famille s’était désagrégée à la suite de la conversion aveuglante de la mère de famille, Marthe. Vingt-cinq ans plus tard, on retrouve l’un de ses fils, Serge, dont l’éducation et la dévotion religieuse ont été le fil rouge le guidant depuis l’enfance. Et le voici ordonné prêtre, dans une petite bourgade de Provence, où les villageois et campagnards sont peints comme des bêtes sans élévation ni aucun goût pour Dieu. Serge pourrait avoir du pain sur la planche s’il s’intéressait à sa congrégation, mais le jeune homme n’a de yeux que pour la Sainte Vierge : matin, midi, soir, nuit, il ne vit que pour se recueillir. Toutefois, à force de prier sans se soucier de la faim, du froid et de sa santé mentale, Serge tombe gravement malade et est pris en charge par son oncle, le docteur Pascal, qui a l’excellente idée de le confier à un athée convaincu, Jeanbernat, pour sa convalescence. C’est finalement Albine, sa jeune protégée de 16 ans, une fille assez sauvage foulant pieds nus le jardin du Paradou autour de leur demeure, qui lui fera retrouver la santé, en ébranlant toutes ses certitudes au passage…

Alerte symbolisme ! Autant vous dire que les paraboles et métaphores religieuses sont très très nombreuses dans ce nouveau tome des Rougon-Macquart. Serge et Albine se retrouvent exactement comme Adam et Ève dans le jardin du Paradou, à rejouer l’état d’innocence puis la chute céleste. Zola prend un immense plaisir à faire des descriptions sans fin de plantes, matières, couleurs, lumières qui se mêlent dans le jardin sauvage, au milieu duquel se terre un arbre de vie. Ce jardin est celui de la nature, de la vie, mais aussi de la pensée, de la philosophie, de la connaissance à laquelle Albine, en double transparent d’Ève, élevée par un athée, tente d’initier Serge.

C’est un roman très intéressant à analyser. Comme souvent chez Zola, tout est intellectualisé, rien n’est laissé au hasard. Malheureusement, cela joue contre la force vitale du récit : en ayant lu moult Balzac cette année, j’en viens à regretter que les romans zoliens soient moins incarnés, plus forcés. Certes, extrêmement fouillis, recherchés, mais l’auteur sacrifie souvent le romanesque sur l’autel du cérébral, notamment par de longues et talentueuses descriptions qui en mettent plein la vue, mais qui prennent le pas sur la caractérisation des personnages. À l’arrivée, j’ai le sentiment que l’histoire d’Albine et Serge aurait pu être bien plus touchante, si l’on avait pu s’attacher un peu plus à eux.

Un dernier mot sur l’édition : depuis que Folio a repimpé les couvertures de Zola, j’ai nourri une petite obsession pour certaines d’entre elles (regardez ces superbes couvertures du Ventre de Paris ou de L’Œuvre). J’avais déjà sur mes étagère un ancien Folio de La Faute de l’abbé Mouret, qui arborait un tableau de Monet, mais je voulais absolument mettre la main sur la nouvelle couverture, que j’ai cherchée quelque temps en librairie. Cette couverture chamarrée m’impressionnait et me donnait bien plus envie de plonger dans la lecture. Eh bien, ce doublon est sans regret, car la peinture de Henri-Edmond Cross est plus en phase avec l’esprit du livre, là où le tableau de Monet établissait un parfait contresens.

Prochaine étape du Zola Express : Son Excellence Eugène Rougon.

Le colonialisme invisible

Et puisque me voilà lancée, voici une autre lecture enthousiasmante, automnale cette fois : un essai, court et frappant, lu avec voracité tant j’ai accroché à la prose et la pensée de l’auteur. Une fois n’est pas coutume, je vous propose de découvrir ce texte par la quatrième de couverture de l’éditeur :

« Ce livre est mon adieu à l’anglais » : Ngugi wa Thiong’o, romancier kényan, n’y va pas par quatre chemins, il décide que désormais, il n’écrira plus qu’en kikuyu. Pour un auteur dont les œuvres sont largement diffusées dans le monde anglophone, c’est une lourde décision, dont Décoloniser l’esprit, écrit en 1986, explique les raisons. L’origine remonte à une « Conférence des écrivains africains de langue anglaise », organisée en 1962, en Ouganda : elle excluait les auteurs écrivant dans l’une ou l’autre des langues africaines, et le jeune Ngugi se posait alors la question : « Comment a-t-il été possible que nous, écrivains africains, fassions preuve de tant de faiblesse dans la défense de nos propres langues et de tant d’avidité dans la revendication de langues étrangères, à commencer par celles de nos colonisateurs ? » À travers son parcours personnel de romancier et d’homme de théâtre, Ngugi wa Thiong’o montre que le rôle donné aux littératures orales africaines, la vision de l’Afrique comme un tout et non comme un découpage issu de la colonisation, la référence aux traditions de résistance populaire, tout cela qui passe par la langue est la condition nécessaire pour décoloniser l’esprit.

Avec ce livre, j’en ai découvert un peu plus sur le Kenya et les cultures linguistiques africaines. Si au Kenya, se parlent principalement le kikuyu et le kiswhahili, l’auteur rappelle l’existence sur le continent de centaines d’ethnies et des langues qui les composent : le wolof, le haoussa, le yoruba, l’ibo, l’arabe, l’amharique, le kishwahili, le kikuyu, le luo, le luhya, le shona, le ndebele, le kimbundu, le zoulou, le lingala, le nyanja… Toutes ces langues africaines, à l’histoire littéraire principalement orale mais infiniment riche, furent snobées dans les années 1950 à 1970 par les départements universitaires (au sein d’écoles ou d’universités instaurées par les colons anglais, français, portugais et danois) qui ambitionnaient d’introniser la littérature africaine : pourtant, seule la littérature africaine de langue anglaise était mise à l’honneur, reconnue, diffusée, acclamée…

Ngugi wa Thong’o décide non seulement de revenir sur ce fait établi (« la littérature africaine n’a qu’une langue : l’anglais »), mais surtout sur ce qui a bien pu faire pour que les Africains eux-mêmes aient embrassé cette idée, l’aient défendue, au point que des écrivains africains, de renom international, puissent brandir l’anglais comme langue de prédilection pour écrire l’Afrique. Côté anglophone, Chinua Achebe en prend pour son grade ; côté francophone, c’est Leopold Sendar Senghor qui est quelque peu éreinté. Sa réponse : la colonisation ne s’est pas simplement emparée des terres, des ressources et des corps, elle s’est également emparée des esprits.

À commencer par l’école, dont les Anglais ont largement pris le contrôle au Kenya et où ils ont imposé l’usage de leur langue :

La langue de l’enfant africain scolarisé était étrangère. La langue dans laquelle il réfléchissait était étrangère. La moindre de ses pensées se coulait dans le moule d’une langue étrangère. […] Il n’y avait plus le moindre rapport entre le monde écrit de l’enfant (celui de ses journées à l’école) et le monde domestique de sa famille et de sa communauté. […] C’est ce qu’on pourrait appeler l’aliénation coloniale – une aliénation que renforça l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de la musique, où l’Europe occupait toujours le centre de l’univers.

Les représentations du monde par le prisme de l’anglais sont inoculées à un très jeune âge et il est très difficile de s’en défaire. L’enfant des colonies finit par regarder le monde qui l’entoure de la même façon que les peuples qui l’ont colonisé. L’auteur argumente en faveur de la vision africaine via la langue native des Africains, aussi riche que les langues étrangères, et qui devrait service de référentiel pour appréhender le monde, non une langue dans laquelle traduire la vision étrangère de l’Afrique de la langue anglaise.

Je m’arrête ici pour ne pas vous submerger, mais sachez qu’il aborde d’autres passionnants sujets, dont cette fameuse conférence universitaire sur « Qu’est-ce que la littérature africaine ? » qui mit le feu aux poudres, pourquoi un auteur africain se doit de réinvestir le champ littéraire continental uniquement en langue africaine, pourquoi il faut traduire les humanistes européens en langues africaines, et comment il a fini en prison après avoir monté des pièces de théâtre anti-colonialistes (j’ai délibérément laissé le plus croustillant de côté pour vous encourager à découvrir cet essai, technique de fourbe).

Dans le melting-pot moyenâgeux

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Le récit d’Ivanhoé se déroule en Angleterre au XIIe siècle. Un siècle avant le début de l’histoire, les Saxons ont été vaincus par les Normands. La monarchie anglaise est devenue normande, au grand déplaisir des Saxons qui perdurent par petites touches ici et là et qui ont été sommés de prêter allégeance à leurs ennemis jurés. Mais cette monarchie, dont l’historique est encore bien jeune, est logiquement en difficulté. En effet, le roi Richard (oui, le Cœur de lion éponyme) est parti en terre sainte pour une troisième croisade : c’est son frère, le prince Jean, qui règne en son absence. Et comme toutes celles et ceux qui ont le vu le dessin animé Robin des Bois le savent, le prince Jean n’est pas méga loyal envers son frérot : il n’est pas des plus malins ou fins stratèges non plus, et le roman le décrit comme entouré de conseillers malveillants qui cherchent à s’enrichir sur le dos de Richard.

Mais voilà, Richard a disparu : il a échoué en terre sainte, et il est désormais prisonnier en Allemagne. Le prince Jean veut donc en profiter pour prendre le pouvoir et faire assassiner ou emprisonner son frère si celui-ci vient à reparaître. Mais il faut d’abord qu’il s’assure de l’allégeance d’un certain nombre de nobles, histoire de pas déchoir trop vite de son accession illégitime au trône. Un tournoi qui se tient à Ashby est l’occasion de rassembler ces grands et petits personnages, qui vont s’efforcer de jouter aussi bien physiquement que verbalement, pour notre plus grand plaisir.

Voilà pour le contexte politico-historique. À présent, un petit point historique de linguistique (si si, je vous promets, on va finir par parler du bouquin aussi).

La joute verbale tient le haut de la page dans Ivanhoé. Et cette dialectique humoristique est des plus particulières, car elle se déroule dans un contexte multilingue. En effet, qui dit conflit de peuples, dit conflit de langues (entre autres). La langue des conquérants normands, le franco-normand, est parlée par l’aristocratie et les monarques, tandis que la langue des opprimés saxons, le saxon, est parlée par les fanges plus basses et les résidus nobles d’origine saxonne refusant de céder aux « oppresseurs ». Beaucoup d’entre eux ne parlent que l’une des deux langues. Et ce sont les Juifs, habiles dans toutes les langues en raison du commerce qu’ils pratiquent, qui font parfois le pont entre les deux peuples. L’identité culturelle anglaise à terme sera issue tant du franco-normand que du saxon, dont les langues termineront de se mélanger à l’époque d’Édouard II (je crois…), de même que leurs mœurs, leurs histoires et leurs folklores.

Bon, vous ne savez pas quoi faire de cette information, mais sachez que cela joue un rôle assez important dans la rencontre des personnages et est la base de quelques quiproquos d’envergure.

Dans ce contexte, on fait donc la connaissance de toute une palette de personnages normands et saxons. Ce roman de chevalerie débute avec un tournoi, donné par des nobles saxons (ces rustres au grand cœur !). On croisera rapidement le prince Jean et sa suite de traîtres normands, une princesse saxonne des plus désirées par les mâles de tous bords, des Templiers complètement libertins et sans aucune morale, des chevaliers errants, des moines errants, des ménestrels errants…

On ne s’ennuie jamais, grâce aux péripéties se succédant et l’humour que l’auteur injecte dans quasiment toutes les situations, même les plus tragiques, ce qui en fait un roman assez délicieux, dans la mesure où le lecteur ne s’effraie jamais trop pour ses hérauts. Et les hérauts, parlons-en ! Celles et ceux qui penseraient que les 700 pages de ce roman collent à nos basques l’Ivanhoé éponyme ne pourraient pas plus se tromper : on suit les trépidantes aventures d’une bonne dizaine de personnages, vilains comme héros, dont les chemins ne cessent de se croiser au cours de la bonne semaine que doit couvrir l’ensemble de l’histoire. D’ailleurs, du chevalier d’Ivanhoé, sans vouloir vous spoiler, vous n’apercevrez que l’ombre.

Walter Scott s’amuse infiniment avec nos nerfs, en nous dissimulant tout d’abord l’identité de la majorité des personnages : à vous de deviner, d’après leur descriptif initial, puis leurs actions, qui peut bien se cacher dessous cette visière, sous cette cape, derrière cet arc, par-dessous ce froque, etc. ! Bref, c’est léger, drôle, palpitant, foncez.

Ce roman fut en quelque sorte continué, ou reprisé, par George Eliot, dans Daniel Deronda, qui s’est ouvertement inspirée des deux personnages féminins d’Ivanhoé pour ses propres héroïnes, avec pour objectif de réhabiliter la figure de la jeune femme juive. À sa manière, elle annonce le travail d’autres romancières, à l’instar de Jean Rhys, qui s’attaqueront plus tard à faire justice aux personnages meurtris par leurs propres auteur.es de la littérature passée.

Le Lys (et son cueilleur) dans la vallée

Ce court roman, composé de deux chapitres ininterrompus, m’a véritablement surprise. Il faut dire que, depuis l’enfance, ce titre, comme tant d’autres, que l’on nous introduit comme un monument de la littérature, ce titre donc a une aura, une silhouette, que dis-je une ombre qui grandit, s’épaissit, s’augmente d’année en année, d’allusion en allusion, et la montagne que l’on s’en fait entrave parfois sa pleine découverte. Et pourtant ! Comme ses comparses, que je ne nommerai pas ici pour ne pas contribuer au monument de fumée brouillant la vue des braves, il est grandement accessible.

Sa taille, déjà, est un leurre, puisqu’il ne dépasse pas les 300 pages. Son style, ensuite, n’est pas des plus complexes, et l’on dira même qu’il s’agit là d’un Balzac plutôt grand public (du moins, il n’a pas la difficulté de certaines études philosophiques). Mais il faudra bien entendu accepter le pacte de lecture : car il s’agit du monologue sentimental d’un jeune homme, faisant l’apprentissage de l’amour, puis de l’érotisme. Un monologue aux saveurs de moralisme, submergeant dans de tumultueuses eaux de sentimentalisme, cèdera-t-elle/ne cèdera-t-elle pas, jonglant avec les notions de vanité, de corruption… Bref, c’est l’âme et ses multiples atermoiements qui sont le sujet de ce livre.

Quelques mots de l’histoire, tout de même, en termes platoniques : Félix de Vandenesse a eu une enfance un tantinet pourrie. Noble, désavoué quasiment à la naissance par sa mère, il est trimballé d’école en école, sans un sou, sous un soutien, et grandit dans la solitude et la misère d’âme. D’un tempérament timide, forcé par les circonstances peu amènes de son apprentissage de la vie, il développe une rigueur pour l’étude, qui lui ouvre les portes d’une filière de droit et le conduit plus tard vers une carrière politique brillante. Mais, au moment d’entamer ses études parisiennes, il fait la rencontre d’une femme mariée, la comtesse de Mortsauf, Blanche de son prénom, un vertueux et pur lys dans la vallée tourangeoise. C’est le coup de foudre instantané ! Félix ne perd rien pour attendre, puisqu’après l’avoir aperçue dans un bal et embrassée par surprise (#consentement), il trouve son chemin jusqu’au château de la comtesse et, progressivement, se fait une place de choix au milieu de la famille en se rendant indispensable aux uns et aux autres. Commence alors une histoire d’amour platonique, qui doit à tout prix demeurer sous la surface, et qui va connaître quelques rebondissements, avant de s’engager dans un dénouement dramatique.

Le personnage de Félix, vu au prisme de la modernité, est un pervers narcissique en puissance. Et pourtant, s’il a trouvé toutes les excuses du monde pour accéder au cœur et à l’âtre de la femme qu’il convoite, puis aime, il n’en est pas moins pétri de bonté, de sacrifice, d’écoute et de compréhension. Et le roman se pose tout un tas de questions sur les mœurs, sur l’amour ou bien sur les leitmotivs du personnage principal : est-on vertueux parce que l’on aime ? Est-on vertueux parce que l’on croit ? Qu’est-ce que la passion sans obstacles ? Quelle est la nature de l’amour sans le charnel ? De quelle manière être mère et femme ? Car la comtesse de Mortsauf ne vit que pour donner son souffle à ses enfants maladifs : fervente catholique, elle s’est construit une hygiène morale où seules de bonnes actions, désintéressées, doivent être menées, et dans sa course au salut, la femme s’est inclinée devant la mère. L’irruption de Félix dans ce quotidien bien réglé provoque une tempête de sentiments qui la ramènent soudainement au désir et à son individualité : soit à son humanité au sens terrestre, et donc faillible.

Pour finir, Balzac nous propose une belle réflexion autour de la nature du narrateur, et de sa narration. Car dès l’entrée, on sait que le récit que Félix rapporte est un épître à destination d’une certaine personne. C’est à cette personne qu’il s’adresse et, plus troublant, adresse les moindres détails de ses six années d’expérience sentimentale et sensuelle. Si l’on oublie parfois cette adresse en cours de lecture, happé par les mésaventures de ces êtres secoués, on redécouvre à la toute fin l’existence de ce destinataire – avec un twist des plus ironiques et acerbes, qui m’a fait applaudir à deux mains ! Ainsi, si l’on prend en compte les toutes dernières pages du livre, ainsi que l’inattendue répudiation de Félix intervenue avant cela (quand l’un des personnages centraux atteint soudain l’état de clairvoyance), c’est une double sentence qui couronne le récit, le narrateur et sa narration.

À noter : 1) J’ai découvert le tric-trac, auquel les personnages jouent tous les soirs, un jeu qui a l’air foutrement chiant, 2) Je n’ai pas parlé de tout le symbolisme du texte, mais on devine aisément combien ce roman doit être un plaisir pour l’analyse textuelle tant il est chargé en doubles sens, références, figures de style, retournements méta, etc.

Just Art

C’était l’été de la mort de Coltrane, l’été de l’amour et des émeutes, quand une rencontre fortuite à Brooklyn guida deux jeunes gens dans la vie de bohême, sur la voie de l’art.

Just Kids, c’est exactement ça. Dans ces mémoires publiées en 2010, Patti Smith prend la plume pour raconter sa vingtaine, son exit du New Jersey des années 1960, cette cambrousse qui l’a vue grandir, direction la Grosse Pomme, avec pour seul totem sa foi en l’art et la poésie.

Cette lecture m’a franchement fait un bien inouï : le même genre de bien que vous font les témoignages d’une époque révolue, où tout semble possible, où les personnages sont des figures hautes en couleur – portant, accessoirement, des noms croisés dans les livres d’histoire –, où la recherche de la pensée, de l’échange intellectuel, de la production artistique occupe le quotidien de jeunes débrouillards et affamés, où la vie collective revêt une forme d’évidence aujourd’hui inconcevable. Bref, c’est un concentré de nostalgie, qui vous laissera des bouts de révolution entre les incisives (allez, au moins jusqu’à dimanche).

Un tableau intitulé : « Le zbeul (ou la bohême) »

La relation qui lie Patti Smith, aspirante poétesse, à Robert Mapplethorpe, aspirant artiste, est telle qu’une fiction n’aurait pu mieux la deviser. Cette relation fascinante – entre interdépendance, confiance aveugle, soutien artistique absolu – voit, d’un côté, éclore l’esprit tranquillement rebelle de Smith, sa sociabilité malhabile, sa science politique et poétique ; de l’autre, et à l’insu de Smith, l’homosexualité de Mapplethorpe, son éclectisme et extrême mondanité, et bientôt son regard photographique qui se nourrit de tout cela.

J’ai fait un voyage délicieux d’une dizaine d’années, entre 1967 et 1979, dans un New York palpitant, de quartier en quartier, au rythme des musiques changeantes, des drogues naviguant autour d’une Patti Smith étonnamment sobre pour l’époque et le milieu, et j’en ressors avec un goût raffermi pour les témoignages littéraires (dans un genre parallèle, avec un point de vue qui a fait couler beaucoup d’encre : L’Autobiographie d’Alice B. Toklas de Gertrude Stein).

Beaten Generation

Je suis une femme de 47 ans hantée en permanence par un sentiment d’impermanence. Si le temps ressemblait à un morceau de musique, on pourrait le rejouer jusqu’à en saisir la moindre nuance.

Issue d’une famille juive de la petite bourgeoisie new yorkaise conformiste, Joyce Johnson (née Glassman) a grandi à quelques pas de Broadway, de Columbia et du Village.  À l’âge de 20 ans, elle rencontre Jack Kerouac (alors âgé d’une trentaine bien passée), auteur d’un roman inconnu, fauché, alcoolique, pour qui elle nourrira une passion obsessionnelle pendant près de deux ans, deux ans qui verront ce fantôme de la Beat Generation publier son roman phare, Sur la route, puis sombrer dans une soudaine et déflagrante célébrité.

Aussi ce livre témoignage est-il, il est vrai, la promesse de connaître les coulisses des Beats, promesse ô combien tenue. Mais c’est aussi le récit d’autres personnages, ces Personnages secondaires éponymes qui naviguèrent autour de ces écrivains survoltés, subirent leurs frasques, les entretinrent coûte que coûte pour les garder à flot, et, pour un certain nombre d’elles et eux, sombrèrent dans la folie, le suicide, la maladie. Joyce Johnson, qui le dit dans cette citation clôturant son livre, aurait voulu engloutir la vie autant que les autres : mais une retenue profondément ancrée en elle la maintient à la marge, et c’est ce qui lui permet de raconter l’existence oubliée de sa meilleure amie sacrifiée à cette génération pleine de vie et de mort.

Johnson entame son histoire par la sienne propre, celle de son milieu modeste et calme, celle de son quartier, Manhattan, et entreprend de conter sa lente progression, de fille tranquille et obéissante, vers l’état de sécession spirituelle puis physique, elle qui ne cesse de regretter appartenir à la Génération silencieuse, une génération qui ne vit pas, qui attend le déclic. De dix ans la cadette des consorts de la Beat Generation, elle se laisse porter par une époque attendant des jeunes filles qu’elles fassent leurs études avant de se ranger. Mais à l’adolescence, quelque chose lui manque : les activistes trotskistes qu’elle croise dans la rue constituent sa première rencontre avec un monde souterrain de marginaux, d’exclus, de parias. Pourtant, Johnson colle partiellement à la description d’un idéal bourgeois : peu bravache, assidue à l’école puis à l’université – Barnard College, dépendance de l’université de Columbia où Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs et Lucien Carr se rencontrèrent dix ans auparavant –, elle pressent avec acuité son enfermement quotidien, le besoin d’émancipation d’une génération. Mais jusqu’à ses 19 ans, elle se contente de regarder avec envie la vie débridée de ses quelques amies dont elle s’entiche avec force, puis des compagnons de ses amies sur lesquels elle transfère son admiration. Elle prend tout de même le soin de sécher des cours lors de sa quatrième année à Barnard et n’obtient jamais son diplôme, ce qui ne l’empêche pas de décrocher très rapidement un boulot de dactylo dans l’édition (une belle époque), puis de job en job, de finalement monter l’échelle éditoriale.

Parmi ses amies, il y a Elise Cowen, profondément atteinte d’un mal existentiel et psychanalytique, qui se lie avec Allen Ginsberg en 1953, quelques années avant la percée de celui-ci à San Francisco et la Renaissance poétique de Berkeley menant à l’émergence de la Beat Generation. Lorsqu’en 1956 paraissent les premiers articles couvrant ce mouvement littéraire (dont l’apparition a en réalité été savamment orchestrée durant des mois par Ginsberg, Kerouac et autres chantres), Johnson remarque le visage de Kerouac – encore relativement inconnu – sur les épreuves d’un reportage de magazine : elle s’intrigue à sa vue, puis tombe par hasard sur sa première publication chez l’agent littéraire pour lequel elle travaille.

Ginsberg et Cowen, qui (se) tapera le manuscrit de Kaddish à la machine

On ne peut cesser de déplorer, à la lecture de ce livre, combien l’attention et les choix de vie de Johnson (ou de ses comparses) tournent bien trop souvent autour de leurs idoles. Quand, à 21 ans, Johnson voit l’un de ses projets de manuscrit accepté pour publication par Random House et qu’un poste d’assistante éditoriale lui est offert chez Farrar, Strauss and Cudahy par le directeur littéraire Robert Giroux (celui-là même qui finira par diriger la maison d’édition), elle lâche tout pour rejoindre Kerouac au Mexique – et échoue en chemin, puisque Kerouac finit par rentrer en Amérique une semaine avant qu’elle parte le rejoindre. On a envie de lui hurler entre les pages de cesser d’être aussi écervelée. C’est bien entendu sans compter la mémoire que l’on perd de nos 20 ans, ces années de fulgurance où les émotions nous submergent, où le désir d’aventure chez certain.e.s surpasse tout.

Mais le témoignage qui m’a le plus surprise est la description des événements menant à l’encensement de Sur la route. Car, on l’oublie, ce manuscrit a été rédigé par Jack Kerouac en 1951, en l’espace de deux semaines, par un Kerouac probablement sous influence. Les années suivantes, l’auteur essaye de le refourguer à des éditeurs, sans succès, car son tout premier ouvrage publié en 1950, The Town and the City, n’a pas rencontré le public. Quand Viking Press accepte enfin de publier Sur la route, nous sommes en 1957 : l’époque est enfin prête à recevoir cette prose virevoltante, frôlant avec le non-sens, mais Kerouac n’est plus du tout le même. Ses années d’errance l’ont fatigué, il est habité par un sentiment de solitude inextinguible où qu’il aille, il n’est plus en si bons termes avec Neal Cassady, dépeint à ses côtés dans son road-trip. L’auteur n’est plus celui de 1950 et regrette presque sa publication imminente, tandis que les étoiles s’alignent du côté de la critique new-yorkaise :

Quelque part à Cape Cod ou sur le Sound, Orville Prescott, critique littéraire conservateur et vieillissant du New York Times, prenait ses congés annuels. Durant la période creuse du mois d’août, le compte rendu de Sur la route échut à une homme plus jeune nommé Gilbert Millstein, qui suivait la carrière de Jack depuis des années – depuis qu’il était tombé sur l’expression “Beat Generation” dans le romain de John Clellon Holmes intitulé Go, et, cherchant à mieux définir le mouvement naissant, avait demandé à Holmes d’écrire un article sur le sujet.

Apparemment, cette coïncidence relevait de la chance pure et simple – même si l’on vanta ensuite la stratégie éblouissante de Viking Press.

Et, de fait, Gilbert Millstein n’y va pas avec le dos de la cuillère du panégyrique, jugez vous-même :

« Sur la route est le deuxième roman de Jack Kerouac, et sa publication un événement historique dans la mesure où l’apparition d’une œuvre d’art authentique est de quelque importance […]

… la déclaration la plus claire, la plus importante et la plus belle faite jusqu’ici par la génération que, voici des années, Kerouac lui-même qualifia de “beat”, et dont il est le principal avatar.

De même que Le Soleil se lève aussi, plus que tout autre roman des années 1920, fut considéré comme le testament de la Génération perdue, il semble certain que Sur la route deviendra celui de la Beat Generation. »

Gilbert Millstein, New York Times, 5 septembre 1957.

Écriture moins ébouriffante que celle de Just Kids, c’est aussi parce que là où Patti Smith écrivait son époque du point de vue d’actrice, Joyce Johnson la raconte depuis le poste d’observatrice. Ces deux livres se répondent néanmoins, puisque celui-ci s’achève en 1959 dans le Village, moment où une jeune Patti Smith y fait sa première incursion, fraîchement débarquée de son New Jersey natal. Le final tragique de Personnages secondaires m’a saisie, car on avait oublié en pleine lecture que beaucoup des personnages primaires et secondaires ont péri, parfois avec fracas, souvent avec pathétisme et sordidité. Une fin qui vous fait relativiser la nostalgie de ces années-là.

Les Contes du Marylène et l’eugénisme féministe

À peine quelques jours après sa sortie, alors que je le gardais précieusement à mon chevet et patientais le plus longtemps possible avant de le découvrir, j’ai finalement craqué hier soir et ai lu L’Institut des Benjamines, le dernier tome paru de la série d’Anne Simon.

Car c’est ce genre de série, où l’on guette des signes d’avancement en trépignant ; où l’on surveille l’Instagram de l’autrice pour apercevoir des bribes de ses travaux en cours et se rassurer sur la sortie effective du prochain tome ; où l’on calcule le nombre d’années séparant chaque parution, afin de deviner la date de sortie de l’opus suivant… Oui, je suis certainement un peu accroc.

Pour rappel, que sont les contes du Marylène, cette série dont je vous avais déjà parlé en 2020 ? Il s’agit de la chronique d’un pays et des dérives inhérentes à sa gouvernance changeante : à chaque ère, son monarque/tyran/dirigeant plus ou moins éclairé ; à chaque ère, son régime politique qui, même avec les meilleures intentions du monde, finit toujours par échouer.

Dans ce pays fantastique, l’autrice dessine avec humour des espèces imaginaires cohabitant les unes avec les autres. Chaque tome se fait un plaisir de tirer les fils esquissés : qu’il s’agisse de raconter l’histoire d’un personnage mineur aperçu précédemment, de revenir sur un épisode obscur avec moult détail… Le tout dans une ambiance satirique, drôlatique, politique et psychanalytique. Sans oublier ce petit quelque chose de Tolkien (la cosmogonie qui s’étend, s’étend, s’étend…), de Zola (la dégénérescence biologique et sociale) et de médiéval dans la mise en scène graphique.

La Geste d’Aglaé contait le renversement du tyran Von Krantz et le règne de la reine Aglaé, assistée de sa fidèle Simone ; Cixtite l’impératrice est un interlude durant le règne d’Aglaé et conte la guerre opposant Aglaé et Cixtite, le pays de Marylène contre la Tchitchinie (un pays faisant notamment la guerre aux hommes).

Boris l’enfant patate met en scène la déchéance d’Aglaé et l’installation de la dictature de Boris, l’enfant roi (une dictature également libérale avec le monopole capitalistique de la frite) ; Gousse et Gigot revenait sur l’existence des deux filles du tyran Von Krantz, ces dommage collatéraux de la politique, jadis maltraitées par leur père, puis par tous les gouvernants qui lui succédèrent.

Enfin, L’Institut des Benjamines montre à voir l’expérience (ratée) de Simone Michel, féministe aveuglément engagée dans la résistance et le renversement de la dictature de Boris, jusqu’à en perdre son humanité.

Bon, le tableau est très pessimiste quand je vous le présente de cette manière, mais le tout est savamment conté ! C’est une véritable fable, à l’humour et la mise en scène lumineux.

Quelques mots sur ce dernier tome : et si le renversement de la dictature patriarcale passait par l’endoctrinement féministe ? Mettez d’innocentes petites filles ensemble dans un manoir isolé, ôtées à leur famille, élevées dans la discipline et les idées révolutionnaires, donnez-leur la meilleure éducation possible, avec des enseignantes inspirantes… Que peut-il mal se passer ?! Ajoutez par-dessus tout cela de l’emprise (comme toujours chez Anne Simon, les plus forts sont toujours les plus faibles, sujets à l’emprise de leur entourage), de l’eugénisme, des figures du passé agissant en sous-main et un peuple désœuvré… Vous obtiendrez une passionnante et instructive chronique de ce pays versatile.

À suivre, dans la série : probablement l’épisode se déroulant sur l’île des Douk-Douk, où des exilés des dictatures successives tentent de trouver refuge…

Erratum : après réécoute de l’émission de France Culture de 2020, le prochain tome ne portera pas sur l’île des Douk-Douk (il s’agira là du tome encore d’après, un hypothétique tome 7), mais sur la relation entre James Kite, le directeur du cirque, et Henry the Horse, son fidèle ami et cheval. Cerise sur le gâteau, Anne Simon précise que ce sera un volume tout en couleur.