Apoeticalypse

À Toronto, dans un théâtre de renom qui présente une représentation du Roi Lear, l’acteur principal est victime d’un accident sur scène. De cette première scène qui plante le décor, dans laquelle s’affairent des personnages divers et variés, qui marque le début d’une terrible pandémie qui décimera la Terre plus promptement qu’une tragédie Shakespearienne bien rodée, Emily St. John Mandel nous propulse deux décennies plus tard, dans ce monde qui est le nôtre, mais qui n’a plus rien de reconnaissable. Les survivants sont des vagabonds, optant parfois pour une sédentarité éphémère, et parmi eux va et vient un orchestre et des acteurs, une compagnie du nom de Symphonie itinérante, qui chemine dans le cimetière qu’est devenu le monde, pour rappeler aux anciens et aux nouveaux, des bribes de la civilisation qu’ils ont laissée derrière eux. Dans ce monde nouveau, les plus jeunes foulent les vestiges d’une ère électrique et électronique qu’ils sont incapables d’appréhender ; cette nouvelle réalité désastreuse est comme une décharge abandonnée, où toute présence est un suspense, où chaque silhouette risque de s’évanouir sans laisser de trace.

Ce roman doux amer, qui suscite tour à tour frissons, élans d’espoir ou réflexions métempiriques, est conté d’une main de maîtresse absolue. Les allers-retours entre les quelques époques (proches) sont d’une clarté saisissante, les liens toujours fluides, les épisodes incontestablement haletants. Non seulement le lecteur n’est jamais égaré, mais – et dans mon cas, c’est une sorte de prouesse – il est passionné par tout ce qu’il lit et n’est jamais pris de cette impatience à vouloir rattraper l’une des trames narratives momentanément laissées de côté. Tous les fils se rejoignent naturellement, et tous donnent envie d’être tirés.

Ce récit réconciliera les plus réticents avec le genre de l’anticipation. Germophobes, vous succomberez également au charme de cette histoire de protagonistes héroïques ayant réchappé à l’épidémie la plus fulgurante qui soit, grâce à une combinaison de chance et de mesures préventives très efficaces (on ne touche rien à l’aéroport). Vous pourrez même citer, à vos progénitures un peu sceptiques devant vos sermons hygiénistes, quelques exemples probants tirés du livre.

Station Eleven cover

Comme les personnages survivants de Station Eleven, on se met à considérer d’un regard plus pesant, plus intense, plus existentiel, les œuvres qui nous entourent. Les livres, tout d’abord ; puis les films, les musiques, les objets, les matières ; les phrases, les répliques, les références, que l’on pourrait s’échanger éternellement, se raconter en continu, si tout venait à disparaître autour de soi et que l’on était voué à marcher pour une éternité à être. Alors que « Certains l’aiment FIP » passait l’extrait de Denis Lavant courant pour Juliette Binoche – dans le mauvais sens – sur Modern Love, je me suis imaginée, moi aussi, être aux prises d’une extatique fébrilité si j’avais entendu la voix familière du présentateur radio annoncer le titre choisi « pour Christophe, qui habite le Ve, de la part de Juliette, qui habite le Ier ». En cette saison de sec hiver si tôt entamée, comment ne pas se sentir un peu plus près de ce Toronto tempétueux qui enterre sous son élégante neige, en l’espace d’un éclair de secondes, des millions d’habitants ?

J’invite les mains moites comme moi (vous savez, ceux qui flippent au ciné au point de se couvrir tous les orifices quand une musique un peu stridente vient corser une scène un peu chill) à lire ce récit d’anticipation en écoutant de la musique un peu lyrique : on risque de s’y croire un peu trop et d’être pris de palpitations le soir, au moment d’éteindre la lumière, à la pensée que l’obscurité totale pourrait un jour se refermer comme un piège autour d’une humanité ayant épuisé toutes ses ressources. FIP, d’ailleurs, est vraiment la bande-sonore à sélectionner si vous optez pour l’offre « bad trip total / on va tous y rester » : au moment où j’entamais, fébrile, le dernier tiers du livre, ils passaient un extrait de la BO de 120 battements par minute (un film sur les rescapés du SIDA, et sur ceux qui rescapent pas…) en la commentant comme la musique sur laquelle on danse quand on sait que l’on va mourir (OLALA FIP MAIS NON). Probablement le moment où j’aurais dû considérer l’option RTL comme un peu plus viable. Malgré tout (enfin, malgré FIP surtout), le livre garde un ton toujours lumineux, grâce à une narration distanciée, qui maîtrise le récit de ces vies dispersées et de ces personnages qui s’entêtent, coûte que coûte, à avancer avec le recul de leur civilisation.

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