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Récolter les paysages

Les nouvelles sont un genre que j’ai découvert relativement tard et que je connais mal. J’ai pu lire Edgar Allan Poe et Flannery O’Connor pendant mes études, certains textes il y a quelques années de Raymond Carver, d’Alice Munro, de Grace Paley. Mais dans l’ensemble, malgré des essais fructueux, je n’ai pas suffisamment accroché au genre court pour souhaiter l’explorer plus avant. Et puis l’année dernière, j’ai lu le recueil de Shirley Jackson, The Lottery and Other Stories, et tout cela a singulièrement changé : en quelques phrases à peine, Jackson réussit à pendre son lecteur captif à chacune de ses phrases, aux atmosphères hypnotisantes de ses nouvelles. Impossible de décoller ses rétines du papier. Toutes superbement écrites, décrites : le rien y est monumental. Alors quelle autre option que de continuer avec Katherine Mansfield, nouvelliste du début du XXe siècle d’origine néo-zélandaise, rivale intellectuelle que s’est proclamée Virginia Woolf ?

La Garden-Party

Les nouvelles de La Garden-Party sont comme des mini-romans. Elles ne demandent aucun effort pour rentrer dans l’histoire et nous intéresser à ses personnages (et ils sont parfois beaucoup). Elles ont un je-ne-sais-quoi de cinématographique dans leur façon de diriger leur attention vers un lieu, puis un personnage, puis un autre qui passe par-là, puis un autre passé dans l’autre sens, sans montrer aucune préférence et en leur accordant autant d’attention. Elles sont constituées d’une suite de scénettes amusantes, émouvantes, qui s’emboîtent parfaitement les unes dans les autres.

Et puis chez Mansfield, il y a un don de la métaphore, une capacité à projeter des images claires, poétiques, drôles, à faire des analogies qui portent avec humour les descriptions. Les mondes qu’elle croque sont rassurants. Les personnages ont des insatisfactions, des frustrations, des dérangements, des malaises… Mais rien n’est jamais tragique, tout est question d’un instant, un instant où les pensées pondèrent, puis la vie reprend son cours – le facteur sonne, les enfants crient, un mouton bêle – et on se rappelle à ce que l’on faisait avant d’être interrompu par son fil de pensées.

L’auteure donne voix à tous et à tout : dans « La Baie », la chatte prend la parole, les moutons ressentent des choses, les enfants s’expriment dans leur langue juvénile, la servante est invitée à prendre le thé, la veuve est indépendante et heureuse de l’être, le mari est mécontent d’être incompris par la foultitude de femmes l’environnant, la belle-sœur s’éclipse aux côtés de sa libre amie, la grand-mère occulte les questions gênantes des enfants… C’est un monde vivant que fait parler Mansfield, tour à tour, les voix ne se superposant jamais. Chacune trouve un moment qui lui est entièrement dédié, chacune a son importance. Le tout est dynamité par des locutions et expressions idiomatiques, des onomatopées, des personnifications qui donnent vie au décor.

Katherine Mansfield

On trouve parfois une pointe de noirceur, comme à la fin de « La Baie », qui nous fait soudainement croire au plus épouvantable des dénouements. De même, on ne s’attend absolument pas au face-à-face de la bonne et naïve Laura, organisant « La Garden-Party » éponyme, avec la mort ; ou encore celui des vieilles filles de feu le colonel de la troisième nouvelle, qui font face à un épisode post-mortem quasi-psychotique. Mansfield décrit avec brio une sorte de trivial drolatique au potentiel versatile.

Ce sont des mondes dans lesquels Mansfield nous donne toute une foule de repères, des mondes pétris de vieilles connaissances, de situations pérennes, de lieux familiers. Cependant, tous ces mondes sont faits de risques et tous peuvent basculer, à n’importe quel moment, si l’on ne prête pas suffisamment attention ; si l’on s’y risque un peu trop ; ou si l’on s’est tout simplement trop attendu à ce que rien ne change.