Les fossiles des sans faux-cils

En 1811, une gamine ouvrière du nom de Mary Anning vivant sur les côtés de Lyme Regis découvre le premier fossile anglais d’Ichtyosaure. C’est une révolution dans le monde scientifique : ce squelette d’un animal qui ne serait plus en existence met à mal les théories d’Histoire naturelle et secoue les croyances religieuses des scientifiques les plus fervents. Si en France, Georges Cuvier avait commencé à introduire une théorie de l’extinction des espèces, il est encore loin le temps où l’on peut envisager que Dieu n’ait pas créé le monde en six jours, heure pour heure, et que le monde soit en tantinet plus vieux que son âge biblique, soit 6 000 ans.

C’est l’histoire passionnante de cette jeune femme, peu créditée par l’intelligentsia qui se servit pourtant de ses trouvailles pendant plus de 30 ans, que Tracy Chevalier décide d’exposer dans Prodigieuses créatures. Le quotidien miséreux d’une famille endettée, rejetée par nécessité sur les bords de mer et aux creux des falaises, en quête de curios – belemnites, ammonites, gryphées, crinoïdes – qu’ils cueillent ou extraient de la roche avec une relative facilité, puis vendent dans leur froide boutique à des amateurs éclairés ou des collectionneurs. Mais c’est la découverte de plus larges vestiges qui vont leur apporter une renommée internationale et les inscrire à une discrète postérité : des vestiges de l’ère préhistorique gravés dans les minéraux. Si sa prime découverte d’ichtyosaures – des « crocodiles », comme la population les appelle alors prudemment – intéresse et attire les géologues et futurs paléontologues, l’extraordinaire trouvaille du premier plésiosaure (en dehors de l’Allemagne, nous souffle wikicopain) crée un trouble sans précédent.

Il y  a quelque chose d’à la fois plaisant et tragique dans cette histoire si banale, d’une femme pénétrant l’Histoire malgré elle : tous ces squelettes qu’elle a dénichés, extraits, nettoyés, puis vendus tardivement à de grands collectionneurs ou institutions, ont tout d’abord porté le nom de leurs propriétaires, qui n’ont pas crédité la main qui a permis leur récupération, ni l’artisane qui travailla à les excaver. Chevalier rend parfaitement cette injustice, en décrivant la pauvreté ouvrière de cette famille : le froid à endurer en bord de mer pour permettre ces découvertes historiques, la considération prosaïque du pain sur la table et de l’achat de charbon, ayant guidé de telles découvertes. On doit au bon vouloir de scientifiques et d’aristocrates, tels William Bauckland et Thomas Birch, le souvenir de son nom : en la créditant à quelques reprises, dans des discours à la Geological Society de Londres ou lors d’une vente aux enchères de ses spécimens au Museum of Natural Curiosities de William Bullock, cette poignée de scientifiques dont la renommée fut – elle – largement établie permit sa discrète traversée du siècle, jusqu’à ce que son histoire soit remise au goût féministe du jour (car il faut reconnaître que cette vieille fille n’ayant jamais mis d’anneau à son doigt, sa descendance put difficilement la rappeler à la vie mnémonique ; là où son acolyte bourgeoise, Elizabeth Philpot, chassant les fossiles de poissons à la même époque, bénéficia du souvenir de ses neveux et arrière-neveux, qui prirent bon soin de conserver son héritage). Leur existence et leur travail croisèrent celui de George Cuvier, le « baron » célèbre pour ses interventions sur l’extinction des espèces et sur le catastrophisme, pour ses trouvailles et ses démonstrations d’inhumanité (Sarah Baartman a quand même fini sur sa table de dissection), qui mit en doute la véracité du plésiosaure avant de se rétracter et reconnaître son authenticité.

Il y a comme un paradoxe chez Tracy Chevalier, passeuse de l’ombre à la lumière, jeteuse de coups de projecteur sur des épisodes et des figures oubliés : La Jeune fille à la perle, La Dame à la licorne, Prodigieuses créatures, La Dernière fugitive… Les sujets de ses romans font toujours tant d’effet sur le papier : la mystérieuse femme peinte par Vermeer, la mystérieuse (bis) Dame à la licorne brodée sur la tapisserie éponyme, la fuite des quakers ou encore des femmes paléontologues amateures qui découvrirent les premiers fossiles d’envergure en Angleterre. Qui sont-elles, ces rejetées de l’Histoire, ces ovariennes n’ayant pas réussi à grimper l’échelle sociale de la mémoire collective ? L’écrivaine est éminemment sympathique : il n’y a qu’à l’écouter discourir à la sortie de son roman.

Et pourtant. Un paradoxe lugubrement énoncé : c’est qu’il faut reconnaître que sa lecture est fastidieuse. Mais que de romance, que de trop de romance. Ça piaille, ça discourt, ça gémit. La psychologie est quasi-inexistante, les personnages sont tous caricaturaux, rustres, faussement subtils. Le roman à proprement écrit est prévisible, le flux de pensées est une redite des dialogues, et vice-versa, et les poncifs du genre croient échapper à eux-mêmes en reproduisant et détournant des motifs du romantisme sardonique austenien ; mais il n’en est rien, si ce n’est le sentiment que l’on salit un peu le modèle en le méprenant. Comme dirait l’auteure elle-même : « If I could do the research and never have to write, I’d be very happy. » Tracy Chevalier, ou l’heureuse recherche : je crois que nous nous sommes comprises.

Un passionnant compte-rendu est également publié en ligne dans Femmes savantes : femmes de science, par l’Association science et bien commun.

Relativisme, relationnisme et pluriréalisme

Je pense que l’on opèrerait, en s’extrayant du geste scientifique, une « re-narcissisation » du réel. Autrement dit, en se fermant à l’altérité (au sens de quelque chose qui dépasse nos seules créations) mise en lumière – ou en clair-obscur – par les sciences, c’est la capacité du réel à nous étonner qui serait finalement niée. Les postures religieuses, mystiques ou spiritualistes (…) la psychologie et les neurosciences l’ont largement montré, (…) constituent pour l’essentiel une projection de nos angoisses du moment. Elles traduisent nos peurs et nos désirs. La science est un effort (…) pour tenter de lire dans le monde autre chose que ce nous y avons nous-même instillé. Récuser cette démarche, ce n’est pas seulement se priver des richesses d’un monde protéiforme, c’est aussi – je le crains – faire preuve d’arrogance en oubliant que l’Univers ne se réduit pas à ce que nous souhaitons qu’il soit ou à ce que nous percevons directement de lui.

Dans De la vérité dans les sciences, Aurélien Barrau – astrophysicien et philosophe – s’attaque au principe de vérité lié aux sciences et défend sa non-irréductibilité. Sa lecture, parfois dense dans son entremêlement de concepts scientifiques et philosophiques, nous laisse le sentiment que quelque chose nous échappe. Comme si être astrophysicien donnait à s’apercevoir d’une immensité trop impénétrable, qu’à l’échelle à laquelle ces scientifiques œuvrent, force est de se rendre compte qu’on ne sait pratiquement rien de ce qui est, que le doute, le relativisme, la certitude d’incertitude sont les seuls postulats valables pour ces scientifiques étranglés par l’immense, dont ils ne percevront jamais tous les mystères. Plus l’on en sait, moins l’on en sait. Et la philosophie paraît essentielle à Aurélien Barrau pour garder pied face à ces échelles infiniment grandes et petites, qui disparaissent sous toutes les tentatives de les approcher.

Un relativisme exigeant et militant, à l’inverse d’un laxisme, permet d’opérer des choix tout en demeurant conscient du fait qu’ils ne sont pas nécessairement les seuls possibles. (…) Sans doute faudrait-il en fait plutôt parler de relationnisme pour éviter la connotation souvent péjorative du relativisme. Ou, mieux encore, de pluriréalisme : ni l’irréalisme qui nie l’existence d’une réalité hors soi, ni le réalisme absolu qui entend tout réduire à un seul mode d’être (qui peut être, suivant celui qui le défend, la science, la religion, etc.)

Cet essai m’a fait réfléchir sur mon propre relativisme. Car Barrau, si l’on caricature sa pensée, considère qu’il y a du bon à prendre (presque) partout. De même, j’ai tendance à souvent trouver du bon un peu partout. Je n’apprécie pas grand chose avec le cœur, mais j’apprécie principalement – presque dans sa valeur marchande – avec la tête. Mon réflexe est d’être décortique (ou analytique) avant de me constituer critique. Dans mon cas propre, je me dis que je manque d’opinions, et peut-être d’intelligence globale. J’ai le nez sur les choses et je ne parviens pas à les replacer dans un système plus large, pour les analyser autrement, pour les utiliser afin d’analyser un contexte, pour les utiliser analogiquement et faire progresser d’autres situations.

Mais lorsque je vois ce même système d’exposé décortique – analytique chez quelqu’un d’autre, et surtout dans le contexte de l’immensité indécidable, je songe que c’est peut-être autre chose qui guide cette fausse prudence, cette fausse indécision. Est-ce la compréhension – ou plutôt la perception – que la captation est impossible ? Que tout nous échappe ? Qu’il ne s’agit pas de penser en bon ou mauvais, mais en comment ? Par quoi ? Vers quoi ?

Dans une défense de la pensée et de la prose qu’il s’est choisie pour la révéler au monde, Aurélien Barrau mentionne Jacques Derrida et sa posture d’incertitude, son droit à énoncer la multitude de vérités qui cohabitent en permanence, et explique en quoi cela relève de l’exigence scientifique :

Je crois qu’il est opportun de penser la vérité avec le philosophe Jacques Derrida. Certains pensent parfois qu’il s’agit d’un ennemi des sciences, voire de la rationalité en général. Rien en saurait être plus faux. Il s’agit au contraire d’un esprit d’une singulière exigence et d’une grande humilité qui, face à chaque question ou problème, eut le courage de considérer les diverses manières de l’aborder et les incomplétudes de chaque réponse possible, y compris les siennes. Ce n’est donc certainement pas par goût de l’étrange ou du confus qu’il me semble intéressant de référer ici à cette figure mais, tout au contraire, en tant que symbole de précision quant au niveau de nuance requis pour aborder ces questions complexes.

Est-ce qu’un sentiment comme celui du tournis peut être expérimenté dans des sphères où la gravité est abolie ?

Ces années dont raffoler

Quoi de mieux, en plein mois de mai, entre flâneries et déambulations littéraires, que de se plonger dans le Paris des années 20, en pleine effervescence artistique ?


En accord avec mon humeur du mois (qui était aux antipodes de celle d’Emilie Simon), je me suis plongée dans la lecture de Shakespeare and Company, le récit que Sylvia Beach fit en 1952, plus de dix ans après sa tragique fermeture pendant l’Occupation, de sa librairie mythique tenue rue de l’Odéon. Il s’agit là de mes badaudismes littéraires favoris ! Découvrir le récit de ces années passées entre la rue Dupuytren, l’Odéon et la rue Jacob (et en poussant un peu, jusqu’à la rue de Fleurus), pénétrer à l’intérieur de ces librairies qui accueillaient écrivains, peintres, musiciens, américains, anglais et français… renifler l’odeur de ces livres et de ces cases, se faire bousculer dans son fauteuil par les nouveaux arrivants, tenter d’arracher un mot à la libraire, Sylvia Beach, trop occupée elle-même à s’y retrouver parmi toutes ses feuilles volantes, à coup sûr des parties des chaotiques épreuves d’Ulysse !


Pour ceux qui ne seraient pas entièrement familiers avec l’histoire de cette librairie, il faut donc tout de suite éliminer un possible quiproquo : cette librairie n’a rien à voir avec l’actuelle Shakespeare and Company se trouvant rue de la Bûcherie, sur les quais Saint-Michel face à Notre-Dame, et qui fait le délice de milliers de touristes ! Leurs noms sont l’unique point commun : en réalité, l’actuelle Shakespeare and Co est née après-guerre, à l’initiative de George Whitman (descendant ou non de Walt Whitman ?) et a été nommée ainsi en hommage à l’originale librairie créée par Sylvia Beach. De même, l’actuelle tenante, Sylvia Whitman, s’est vue prénommée Sylvia également en hommage à l’originale. Enfin, pour que tout cela soit aussi limpide que l’eau de la Seine : retenez que Sylvia Beach était américaine, que toute sa famille y est restée et qu’elle ne mangeait pas de ce pain hétéro-normé. Maintenant, nul doute ne subsiste : aucun lien aucun entre tous ces agents.

Née dans une famille passionnément francophile de la côte est des États-Unis, Sylvia Beach a tout simplement décidé, à l’orée de ses 18 ou 19 ans, qu’elle allait déménager à Paris et tenter d’y ouvrir une librairie. Adrienne Monnier, libraire de la Maison des Amis du Livre ouverte rue de l’Odéon, liée à tous les jeunes écrivains de renom, lui apporte son indéfectible soutien (et plus car affinités) dès l’instant où la petite Américaine met les pieds dans sa boutique. Sur son modèle, elle ouvre son propre fonds de prêt de livres et revues anglophones : tout d’abord rue Dupuytren, qui devient presque instantanément le point de chute d’Américains de passage à Paris, puis rue l’Odéon, pour se rapprocher de sa librairie amie. Il faut dire qu’en 1919, à l’ère de la prohibition, une génération (perdue ?) avait mis le cap sur la vieille Europe et redonnait un coup de jeune à notre capitale un peu vieux jeu.

Les écrivains américains fuyaient la prohibition, chassaient l’esprit de liberté et la ferveur des années folles à Paris. À Shakespeare and Company, ils pouvaient alors souscrire aux abonnements que Sylvia Beach avait mis en place et découvrir des auteurs classiques et contemporains, qui ne leur étaient pas forcément accessibles à une époque où les livres coûtaient plus qu’un paquet de cigarettes. Les auteurs venaient s’y cultiver, s’immerger, consulter les revues littéraires qui publiaient alors les œuvres les plus expérimentales, s’en inspirer et en discuter avec la libraire, qui les conseille et les oriente vers telle ou telle lecture. Ainsi se fait et s’étoffe rapidement le carnet d’adresses d’une jeune Américaine à Paris. Dans ce carnaval de figures des lettres, on pourra voir défiler : James Joyce, Valery Larbaud, Léon-Paul Fargues, Robert McAlmon, Ernest Hemingway, ou encore André Gide, Ezra Pound, Dos Passos, Sherwood Anderson, George Antheil, les Scott Fitzgerald, Natalie Clifford Barney, Janet Flanner, Ford Maddox Ford, Paul Valéry, Raymonde Linossier… Que du beau monde. Je garde précieusement noté dans un coin de ma tête un nouveau nom qui m’a particulièrement intriguée : Marguerite Radclyffe Hall.

portrait_adrienne_sylvia1 Sylvia Beach la brindille, à gauche ; Adrienne Monnier la robustesse, à droite.

C’est un livre écrit un peu maladroitement, mais qui m’a tellement réjouie ! On sent que Sylvia Beach était un formidable bout de femme, très réservé, qui se trouve presque malgré elle à l’avant-centre littéraire parisien de la première moitié du XXe siècle. En sa qualité de noyau, elle fut témoin d’énormément d’épisodes marquants, qu’elle tente de retranscrire dans une suite d’anecdotes, récits, vignettes, mises bout à bout les unes aux autres, et c’est ce patchwork éclairant qui en constitue toute la saveur (moins les qualités d’écriture qui démontrent que la libraire n’était pas libraire pour rien). Le récit paraît bien partiel par moments : toutes les figures défilant dans sa librairie sont des « amis » ; des brouilles sont parfois mentionnées, vaguement, mais dans l’ensemble tous ces écrivains sont formidablement sympathiques et intéressants. Beach a l’air de représenter une épaule sur laquelle se reposer, ainsi qu’un pied-à-terre, en transformant une partie de sa librairie en bureau de poste, pour tous les Américains expatriés. Toujours heureuse de pouvoir rendre service, elle n’apporte que peu de commentaire sur la profondeur des uns des autres, du contexte, de la réception de leurs œuvres : ils sont pour elle, avant toute chose, des clients, avec lesquels converser, s’informer et servir.

Fun times ! Sylvia hébergeait même des écrivains en galère à qui elle ne donnait pas les clefs (pas folle la guêpe).

L’un des points forts de son témoignage est bien sûr tout le récit de l’édition d’Ulysse, le monstre tentaculaire de Joyce, que les Américains, Anglais, Irlandais refusaient d’éditer (ou tentèrent d’éditer au péril de leur commerce) et que Sylvia Beach se proposa de fabriquer. Cette entreprise faillit avoir raison de la librairie, par le temps, l’argent, l’énergie que la librairie dût investir dans la prise en charge du manuscrit colossal et illisible de son auteur quasiment aveugle, dans la dactylographie, dans la fabrication (avec des imprimeurs qui faillirent mettre la clef sous la porte en son nom), puis la vente et la livraison impossible à l’étranger… Tous les maillons de la chaîne de production (hey you, old pal !) risquèrent la prison et y laissèrent des plumes. D’autant que même lorsque cette histoire d’édition fut enfin mise derrière elle, la librairie dût se transformer en bureau de secrétariat de Mr James Joyce lui-même. Elle est franchement bonne patte cette Sylvia.


Dans le même genre, mais d’une inventivité plus affirmée, j’avais pu lire il y a quelques années l’Autobiographie d’Alice B. Toklas, qui est un livre formidable dans sa forme pour ce qu’il dit, pour ce qu’il ne dit pas et pour ce qu’il sait pertinemment qu’il révèle malgré lui. Un billet un peu poussiéreux doit être dénichable quelque part dans les bas-fonds ancestraux de ce site.
C’est avec moult éclats de ravissement que j’ai accueilli ce compte-rendu, parallèle à celui du salon tenu par cette forte tête de Stein : l’autre Amérique parisienne, celle plus observatrice et moins jaugeante de Sylvia Beach, avec toutes les récupérations face aux manques de la rue de Fleurus (Joyce et Hemingway, en premières lignes). Une lecture qui peut être poursuivie avec l’avers de la médaille américaine, en lisant le récit qu’Adrienne Monnier fait dans Rue de l’Odéon (une suite d’interventions, compte-rendus et petits articles publiés au cours des années actives de sa librairie), où l’on retrouvera les fidèles Valéry Larbaud, Paul Fargues, André Gide et autres jazzeurs et non-jazzeurs tels Ernest Hemingway.

Bis repetita placent

Ma réponse au bandeau que Flammarion a installé en facing du livre de Laure Murat, Relire : enquête sur une passion littéraire, va à l’encontre de cette évidence, partiellement déconstruite par les résultats de l’enquête sociologique menée auprès d’une foule d’écrivains, journalistes, acteurs divers et variés du livre… Je crois garder mes livres avant tout par fétichisme, que je le veuille ou non. En seconde position, seulement, viendra la nécessité de les consulter, de temps à autre, quand le temps le permet, ce qui n’est pas courant au cours d’une existence d’embauche. Mais Laure Murat nous le dit bellement : « Une bibliothèque, ce serait donc d’abord cela : un réservoir à relectures potentielles. » La bibliothèque, ou le RÉRELPO.

Cette enquête sur les pratiques de relecture s’est révélée être une véritable madeleine de Proust. Non contente de faire appel à mes souvenirs brumeux, tronqués, calcinés, elle a entrepris, à l’aide des anecdotes de tierces personnes, qualifiées de « grands lecteurs », d’ordonner ces images et mots qui ont refait surface. Ce compte-rendu sur la lecture et la relecture m’a immergée dans le passé, en quête des origines de la lectrice que je suis aujourd’hui. Car je dois reconnaitre avec tristesse combien ma mémoire déficiente (comptez les années d’insomnie comme tributaires de cet état) se débat en vain pour formuler une frise chronologique et descriptive sur la question. Mes parents, ces charmants gredins qui pourraient alors voler à sa rescousse, sont en réalité tout autant incapables de me brosser le portrait de la surgence de ce hobby (ou bien fut-ce une construction ?). Ils ne m’ont jamais serinée à coups d’anecdotes un peu nigaudes sur mon enfance, faisant de moi ce triste sire usant de la blase comme d’une pirouette, ne sachant jamais trop quoi faire d’un compliment (Le manger ? L’enterrer sous une pile de vêtement dans le panier à linge ? Le passer à son voisin ?).

À l’origine de Relire est la volonté de son universitaire d’auteure d’élaborer une typologie imparfaite du grand lecteur. Une questionnaire envoyé à plusieurs centaines de destinataires va servir de base à son étude sociologique. Le maître de la majorité des répondants à l’enquête, la figure tutélaire, le ponte des pontes, c’est Proust, bien sûr. Parce que son œuvre dense, fleuve, invite à une interminable lecture et relecture, que le degré de profondeur se redécouvre à chaque ouverture, que la phrase atteint un niveau de perfection jamais égalée. Les maîtres de ces spécialistes incluent Flaubert, Stendhal… Pratiquement jamais Balzac. Quant aux femmes, elles sont peu lues et relues : Jane Austen, Marguerite Duras, Madame de La Fayette, Virginia Woolf, sont de celles qui  tirent leur épingle du jeu. Mais sur les auteurs sujets à relecture, cités dans l’étude effectuée par Murat, 93 % sont des hommes, 7 % des femmes ; et aucun homme interrogé n’a cité de femme (à l’exception de René de Ceccatty, traducteur de Marguerite Duras). « Cette oblitération des femmes sur la scène littéraire » commente Murat, « - alors que deux tiers du lectorat de romans sont féminins – est un problème vieux comme l’universalisme français. » Un rappel, s’il en faut, que la lecture de Mona Ozouf, et de Martine Reid, n’a été que trop repoussée.

Lire à propos des maîtres des spécialistes à fait de moi comme l’observatrice d’un tableau aspirant à quelque cours de peinture. Leur passion se communique. Et les témoignages de ces grands lecteurs (vs grands électeurs ?) m’ont fait me questionner sur mes habitudes, mes pratiques, mes blocages. Pourquoi je relis finalement peu et pas souvent pour le plaisir (heureusement, je ne suis pas seule : bonjour, Julia Deck). Il va m’arriver d’ouvrir un livre et de relire un passage, mais j’ai vite l’impression de perdre mon temps, devant l’immensité de la tâche et des livres demeurés, encore, inconnus. Je suis d’un genre obsessionnel et compulsif, et je ne prétendrai jamais que la lecture est pur plaisir. Elle est intrinsèquement mêlée à des émotions et des calculs plus cérébraux, si je puis dire, plus froids et pragmatiques, tout comme il est rare que je parvienne à m’installer devant un film et à m’arrêter de réfléchir et d’analyser ce que je vois. Lire est une mixité de ressentis. Que cette conséquence soit une déformation de l’université ou non, je m’y plie en lectrice consciente de l’acte et ne cherche pas à débrancher ce qui ne peut jurer de l’existence même d’un branchement. Mais que la lecture ne soit pas simple plaisir par tout temps, beaucoup l’envisagent et Deck, parmi d’autres, pointe du doigt sa plausible usure :

J’avais lu en traduction L’Attrape-coeurs de Salinger, et j’ai soupçonné que l’original devait être supérieur. Mais lire une traduction puis l’original ne constitue pas une relecture, car la première est nécessairement une réinterprétation. The Catcher in the Rye est devenu mon livre de chevet, que j’ai relu à toutes les rentrées scolaires pour me donner du courage. Je dois reconnaître qu’il y a une forme d’usure du texte : chaque fois, j’arrêtais la lecture un peu plus tôt.

Lire Relire m’a fait me rappeler d’anciennes lectures adolescentes très marquantes. Et pourquoi ne pas rouvrir Le Monde d’hier ? Voilà plus de dix ans qu’a eu lieu mon dépucelage de Stefan Zweig. Que vais-je en penser ? À l’époque, le livre faisait écho à un dynamisme, un idéalisme, un intellectualisme que je portais en étendard. Je m’étais reconnue dans beaucoup de passages. Mais aujourd’hui, qu’en penserai-je ? Quels passages me parleront le plus ? La prévision de Murat, « Le relecteur cherche à se souvenir du lecteur qu’il fut et/ou qu’il est devenu », va-t-elle me mener à une déception de mon moi d’antan et/ou de mon moi présent ? Est-ce Agnès Desarthe ou Évelyne Bloch-Dano, qui disent ne jamais se hasarder à relire dans une édition différente, par crainte de perdre contact avec le texte cognitivo-originel ? Mais peut-être qu’une traduction différente révèlerait une perspective et une appréciation différentes ? Je m’aperçois que je partage cette crainte : je souhaite acheter le Folio, alors que je me souviens avec précision combien mon Livre de Poche est barbouillé de mes impressions de l’époque. À la lumière des années de pratique, force est de s’apercevoir que je suis devenue difficile, voire intraitable, avec le sujet de certaines traductions ; à commencer par Shakespeare, que je n’explore que chez Déprats, le texte original en vis-à-vis.

Volonté de se rapprocher d’un ressenti, d’une émotion, d’un état d’esprit du passé… Relire, c’est aussi vouloir faire appel à sa mémoire. Et bon sang, que la mienne est sale et partielle. L’entreprise est opaque. Je salue le charme des souvenirs des autres, qui font ressurgir les miens. De la mémoire individuelle à la mémoire collective, il n’y a qu’un pas : la relecture serait également une réponse aux livres condamnés à ne pas laisser d’empreinte définitive. « Élisabeth Ladenson, professeure de littérature française, en est convaincue : »

J’avais lu Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq à sa sortie. Je l’avais trouvé intéressant, sans toutefois l’adorer, une première fois. Or quelques années plus tard, j’ai dû l’enseigner, et cette deuxième fois, de surcroit avec obligation de le commenter, j’ai été impressionnée par sa nullité. Mon métier, qui exige une relecture régulière de beaucoup d’œuvres, m’a incitée à contempler ce phénomène depuis des années, et j’ai fini par conclure que l’idée – le poncif – que c’est à la relecture qu’on reconnait le vrai génie littéraire est exacte.

Les habitudes et raisons de lecture des grands lecteurs sont mises à jour : parmi ceux interrogés, des pontes, de plus jeunes auteurs, des universitaires, des journalistes, des librairies, etc. Il y a donc une première partie de l’enquête qui cherche à savoir ce que relisent en priorité/majorité ces lecteurs, avant de s’intéresser à la question concomitante du leitmotiv. Murat demande à ses répondants d’associer la relecture à l’une et/ou l’autre des cinq idées suivantes : répétition, reprise, réinterprétation, redécouverte, refuge. Des idées de « clôture », comme le souligne François Bon, mais qui ouvrent sur une première réflexion pour beaucoup.

Et la réponse est très éclairante. Certains relisent exclusivement pour le plaisir, d’autres uniquement pour le travail. On voit se dessiner chez les lecteurs des luttes intérieures : ceux qui ont du mal à aimer les livres d’un amour saint, naturel, allant de soi, et qui sont constamment en lutte avec leur passion. Ceux-là lisent pour grandir ou rester grand, pour s’informer, pour savoir… pour se faire du mal ? Certaines relectures sont des confort, des puits à inspiration, des exercices intellectuels : relire incite à écrire, à réfléchir, ou même à fléchir. L’immersion dans la conscience de l’autre aiguise notre empathie, émousse notre égocentrisme. Lire donne à être autre. « La relecture est une courroie de transmission », assure Murat, une « imprégnation ». Linda Lê raconte comment sa lecture des Misérables lui a donné de rêver une terre d’exil, un Paris exotique, sans se douter que la vision écrite était déjà passée.

La relecture est également une ancre à un temps et à un lieu, notamment lorsqu’il s’agit des relectures enfantines, premières lectures compulsives, qui se transportent d’espaces en époques et accompagnent les déplacements, en procurant une nécessaire sensation d’ancrage et de stabilité. Le monde se déplace, mais heureusement certains éléments internes au monde se retrouveront toujours, images figées et rassurantes comme immuable contre-pouvoir de la fugacité.

Pour (ou contre) une récupération féministe

Chimamanda Ngozi Adichie is back, ladies & gents. L’auteure de We Should all be Feminists, retranscription de sa conférence TED, qui a remporté un succès phénoménal, revient avec une publication à potentiel multi-best seller sur un thème similaire : le féminisme de masse, le seul et l’unique qui atteindra tous les cœurs de foyer. Cette fois, il s’agit de partir des fondations de l’esprit et d’imaginer une éducation féministe qui favoriserait l’ouverture sur la diversité du genre, dans cette lettre intitulée Chère Ijeawele, adressée à l’une de ses amies.

Ce court opus de 70 pages (comptez 20 lignes à peine par page) s’engouffre à la pause thé-café-biscuits, ou lors d’un simple trajet de moins de 60 minutes. On y retrouve Adichie dans une verve olympique et dans un format dans lequel elle excelle depuis son premier essai. C’est drôle, droit, concis. Les propos sont pragmatiques, les exemples sont toujours tirés de son vécu, mais la vérité y est universelle. Elle sait là où le bat le plus banal blesse, quand la sauce pique, et parvient avec une adresse toute naturelle à déjouer les retenues et réfutations à l’encontre des arguments qu’elle formule. Adichie a un talent pour se montrer à la fois compréhensive et intransigeante avec son sujet de prédilection.

Éduque-la à la différence. Fais de la différence une chose ordinaire. Fais de la différence une chose normale. Apprends-lui à ne pas attacher d’importance à la différence. Et il ne s’agit pas là de se montrer juste ou même gentille, mais simplement d’être humaine et pragmatique. Parce que la réalité de notre monde, c’est la différence. Et en l’éduquant à la différence, tu lui donnes les moyens de survivre dans un monde de diversité.

Avec ce petit manifeste, c’est 15 des piliers de la pensée féministe qu’elle énumère et illustre de ses anecdotes, qui par leur solidité et la force positive de leur auteure, parviennent à se loger durablement quelque part entre la tête et le poitrail.

Son entreprise globale est de désamorcer les préjugés mis en branle malgré nous, qui contribueront à l’empêchement féminin : préjugés trop ancrés, presque invisibles, transmis de génération en génération ou par notre exposition quotidienne aux idées sociétales, dans les journaux, dans la culture, dans l’Histoire.

La puissance des modèles alternatifs ne pourra jamais être exagérée. Parce qu’elle en aura côtoyé régulièrement, et que cela l’aura rendue plus forte, elle sera en mesure de s’opposer à l’idée selon laquelle les « rôles de genre » seraient figés.

Ses propos liminaires portent sur le travail, et la nécessité de ne pas s’excuser de travailler, en tant que femme. C’est pour elles-toutes que la pression sociale liée à la famille sera la plus lourde, et ce sont elles qui intérioriseront cette pression en la transformant en culpabilité, dès l’instant que l’enfant pourra paraître en souffrir ; tandis que les hommes, peu souvent – voire jamais – ne percevront leur occupation comme une source de culpabilisation, ou même de jugement, sur leur rapport à l’éducation des enfants. Rentrer tard ne sera qu’une conséquence logique et nécessaire de leur dévouement à enrichir le foyer, à des fins confortables. Elle met en garde contre les discours qui entoureront ces jugements : « Apprends-lui à questionner la façon dont notre société utilise la biologie de manière sélective, comme « argument » pour justifier des normes sociales. » Cette volonté de déculpabiliser la femme, et la mère, de sa volonté d’indépendance, d’entièreté qui s’allient au souhait de faire comme il faut, s’exprime parfaitement dans son injonction : « Accorde-toi le droit d’échouer. »

Adichie s’attaque ensuite au langage commun : « Et, je t’en prie, bannis le vocabulaire de l’aide. Chudi ne « t’aide » pas quand il s’occupe de son enfant. Il fait ce qu’il est censé faire. » Les tâches doivent être partagées, et la langue d’usage participe de cette égalité et de ce changement de point de vue. De même, elle encourage son amie à toujours laisser un champ libre de possibilités, de tenir son langage loin des contraintes, notamment de genre ; les valeurs qu’elle prône sont humanistes, il s’agit d’enseigner la bienveillance et l’assertion de soi, et contextualiser chaque doute, chaque conflit, pour ne pas croire qu’il y a une seule et même réponse à chaque question émergeant dans les relations de sexe : « Quand tu lui apprendras ce qu’est l’oppression, fais attention à ne pas faire des opprimés des saints. »

Mais quand même. N’en restons pas à d’heureuses (auto-)congratulations (pour lire ce livre) car il y a critique. Oui, critique. Et la chose n’est pas facile car je porte Adichie haut dans ma tête, et ses livres (y compris celui-ci) trônent fièrement, dans leur éventail d’éditions, éditions pas seulement acquises parce que les couvertures sont irrésistiblement géométriques.

C’est la périphérie de cette publication qui m’a posé problème. L’autour. Et pour être plus précise (si mes restes de Génette étaient plus frais, l’ultime précision aurait peut-être été atteinte, mais la flemme de plonger dans les sous-sols de ma bibliothèque a coupé l’alimentation à mes veines de jambes), plus précise, disais-je, l’appareil marketing. Alors, que le marketing nous martèle et nous empêche, ce n’est nouveau pour personne. Que diable me donne-je donc cette peine qui n’en vaut pas ? Eh bien, c’est que je ne peux jouir d’un plaisir sans ombre à cette lecture, tant la crainte m’apparait que cette auteure chérie ne se transforme, malgré elle : car cette publication pose la question de l’auteure marketing. Adichie, devient-elle une sorte d’évangéliste ultra-populaire pour vendre cette idée de féminisme aux couleurs changeantes ?

Le livre est, à l’origine, une lettre rédigée à la requête d’une amie nigérianne, Ijeawele, interrogeant Adichie (comme de nombreuses personnes le font désormais, depuis qu’elle incarne cette figure de féministe messianique) sur la façon adéquate d’offrir une éducation féministe à sa fille. Cette lettre fut ensuite publiée en statut Facebook, sous une forme légèrement altérée.

Certes, il n’est pas inhabituel, ou contraire à l’éthique imaginaire de la création, qu’un auteur utilise ses productions à titre personnel (lettres, notes, morceaux de journal, etc.), pour en tirer profit. L’écrivain écrit, mais s’il veut en vivre, il doit vendre ses écrits, ça ne peut pas constituer une aberration, et ce serait vite oublier la normalité d’une telle pratique : depuis 25 ans, Amélie Nothomb (que j’affectionne également, #ToughLove) sort quelques feuillets de son tiroir et les refile en couronne à la Rentrée littéraire. Mais la valeur de l’auteure, sans vouloir tomber dans l’amalgame de celles et ceux qui vendent leur âme au profit du profit, tient en partie à son authenticité. Quand le filon commence à être exploité plus que de mesure, la foire aux vanités tient ses quartiers.

Aussi, on peut parler, en ce qui concerne ce manifeste, d’une écriture rapide, d’une production éclair et d’un objet à destination des masses, dans tout ce qu’elles ont de plus gros, c’est-à-dire un pouvoir massif d’achat commun, à condition que le prix soit petit et l’objet lestement digestible. Que se passe-t-il dans la tête de l’auteure lorsqu’elle accepte de publier, sous forme imprimée, son statut Facebook, et de le transformer en livre légèrement étoffé ? Joue-t-elle le jeu de l’éditeur, lorsqu’elle accepte cette publication, vendue à presque 15 euros, pour quelques feuillets non-inédits (le prix tout d’abord affiché) ? A-t-elle conscience de sa pleine valeur marketing (la marque Boots avec laquelle elle a signé un contrat pour représenter un rouge à lèvres aurait tendance à corroborer) ? Souhaite-t-elle exploiter son potentiel marketing pour établir un complément de revenus ? S’est-elle entichée de cette posture de porte-parole, de communicante sur un principe en lequel elle croit, dont elle est devenue l’image, l’incarnation ? Et d’un autre côté, le monde n’a-t-il pas fait d’Adichie une si parfaite porte-parole en raison de sa pleine féminité, de son physique glamour et de son charisme qui, au-delà de la compréhension des principes mêmes qu’elle porte, donne un sentiment de fierté aux suiveurs qui s’y identifient ?

So in the past few years, she has become something of a star, flourishing at the unlikely juncture of fiction writing and celebrity. Her position was on full display during her visit to New York, where she started her book tour last week. She took the stage in front of a sold-out crowd at Cooper Union, and there was “this kind of unanimous scream,” said Robin Desser, a Knopf editor who has worked with Ms. Adichie for 12 years.

rapporte le NY Times, alors que son slogan a été récupéré et s’est imprimé sur la pop-culture, utilisé et détourné sur des t-shirts, des mugs et tout un tas de goodies. Idem pour L’Express « style », qui se demande qui est Chimamanda Adichie Ngozie, cette « icône » féministe ? Voilà qui nous fait dériver vers le concept de « Femvertising », le féminisme comme argument de vente, ni plus, ni moins : de Konbini à Madame le Figaro, le sujet soulève quelques interrogations.

Et de fait, Adichie a toujours unis les concept de féminisme et de féminité, en appuyant sur le fait que l’un et l’autre ne devaient pas s’opposer mais régner ensemble, dans la mesure de la volonté de féminité de la femme. Il y a une dichotomie entre féminisme et réflexion sur le genre, cette dernière ne rentrant que très peu dans le discours d’Adichie. La construction sociale de la féminité n’est pas réellement remise en question, quand bien même l’auteure précise qu’il ne faut pas encourager cette construction en insinuant qu’une chose (une activité, un vêtement, un aliment) est féminin ou masculin. Elle s’en prend, d’ailleurs, à la dichotomie des couleurs dans sa dernière publication :

Je ne peux pas m’empêcher de m’interroger au sujet du petit génie du marketing qui a inventé cette distinction binaire entre rose et bleu. Il y avait aussi un rayon « unisexe », avec toute une gamme de gris blafards. Le concept d’ « unisexe » est idiot, puisqu’il se fonde sur l’idée que le masculin est bleu, que le féminin est rose et qu’unisexe est une catégorie à part. Pourquoi ne pas simplement ranger les vêtements des bébés par taille et les présenter dans tous les coloris ? Les nourrissons, garçons ou filles, ont tous des corps semblables en fin de compte.

(Mona Chollet dans Beauté fatale, revenait également sur cette idée marketing de génie émergée au milieu de XXe siècle, car traditionnellement, le rose – et le rouge – avaient été jusque-là associés aux hommes)

Elle développe cette thèse, en discourant sur le rapport du vêtement et de la morale qui, selon elle, est nul :

Ne fais jamais le lien entre l’apparence physique (…) et la morale. Ne lui dis jamais qu’une jupe courte est « immorale ». Fais de ses choix vestimentaires une question de goût et de charme, plutôt qu’une question de morale. (…) Parce que les vêtements n’ont strictement rien à voir avec la morale.

Mais elle défend le goût des femmes pour le rouge à lèvres, les talons et les robes. Et quelque part, c’est ce qui est plaisant chez elle : elle véhicule des idées progressistes, le féminisme, mais n’effraie pas car elle ne remet pas en cause la base, les fondamentaux. Adichie secoue, mais ne dérange pas, ne révolutionne pas. La société dans ses fondations n’est pas remise en question. Elle plait parce qu’elle est consensuelle, parce qu’elle est féminine et féministe.

Prenons le contre-exemple d’Adichie, prenons sa presque nemesis : Jessa Crispin. Crispin a récemment publié un livre qui a fait un formidable tollé, Why I’m not a Feminist. Ce sont des idées de l’ordre du féminisme anarchique, révolutionnaires, grandioses. Impraticables ? Des idées qui mettent mal à l’aise parce qu’elles vont vers le déracinement des repères de sexe et de genre auxquels nous sommes habitués, malgré nous, des repères qui nous jalonnent sur toute une vie et sans lesquels nous serions pris complètement au dépourvu. Parmi ces repères, la féminité donc, le rapport hommes-femmes mais aussi la famille.

Dans son interview avec Flavorwire – qui est un must, pour celui ou celle qui a une heure à tuer et un malaise existentiel à se créer – elle va à l’encontre de tout ce que porte Adichie, comme intrinsèquement fallacieux et contre-productif de la cause qu’elle porte. Il s’agit pour elle de redescendre des fausses idées de féminisme appliquées au quotidien, à la culture. La famille est un leurre qui perpétue des stéréotypes de genre ad vitam eternam, la pop-culture est un outil de masse pour perpétuer les stéréotypes de genre. Buffy est en première ligne de ces attaques, car porteuse justement de cette idéologie prêtant à la culture un emploi féministe. Crispin remet fondamentalement en doute les prétentions de la série de Joss Whedon en s’en prenant à ce qu’elle considère être le tronc de la série : le caractère intrinsèquement charmant de Buffy. Le personnage féminin duquel tous les autre personnages tombent amoureux.

Qu’Adichie soit le porte-étendard du féminisme, cela n’est pas forcément un souci pour le mouvement qu’elle s’est appropriée et dont elle souhaite répercuter les idées, mais l’impact véritable du noyau dur demeure en suspens. Et ce qui pose tout autant question, c’est la machine, éditrice dans le cas de son dernier livre, qui est à l’œuvre derrière, machine à laquelle elle participe, en cautionnant un tel tarif pour un tel objet (même si là n’est originellement pas la place de l’auteur, puisque l’espace commercial appartient à l’éditeur). Ce petit livre, bien écrit, bien pensé, est fait pour circuler. Sa structure, sa taille, font de lui un objet de circulation, posté aux caisses, comme à Paris où Gallimard a mis en place des PLV. Gallimard qui a d’ailleurs exploité cette pépite avec une rapidité fulgurante : rapidité de traduction et d’édition, pour un petit objet bien confectionné avec soin (gaufrage, couverture à rabais + bandeau glacé) et sorti dans la collection Nrf pour 8 sous et 50 centimes. À la Librairie de Paris (qui appartient au groupe), les exemplaires foisonnent. Toutes les meilleures raisons d’abaisser son prix, puisque le tirage initial doit être diantrement élevé, ici et ailleurs.

Un livre au contenu pertinent et nécessaire, mais entaché par la volonté unanime de vouloir tirer profit de tout ce qu’Adichie touche, sans que celle-ci ne s’en émeuve particulièrement. Nonobstant ce coup de pif passager, je souhaite que ce livre lâché dans le monde ait désormais les meilleures répercussions possibles. On se souvient qu’un exemplaire de Nous sommes tous des féministes avait été offert à chaque adolescent suédois de 16 ans. Soyons follement optimistes : peut-être la Suède va-t-elle poursuivre sur sa lancée progressiste et offrir la version parentale, Chère Ijeawele, à tous les nouveaux parents de 2017 ?

Oralité et bancalité

Il y a des livres qu’on prend en grippe, pour une raison ou pour une autre, qui au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, voient leur portrait à charge empirer. Dès l’instant où l’on remarque les petits détails qui nous asticotent, on ne voit qu’eux. L’espoir de redresser la barre du plaisir s’amoindrit progressivement et l’on ne voit guère plus que la délivrance de la dernière page pour nous sauver de ce simili-naufrage.

Je partais pourtant avec un bon a priori. Je ne connaissais pas l’auteur mais j’avais lu des propos élogieux sur son petit livre, Mr Gwyn, que je me suis procuré et que j’ai lu avant d’entamer City. Et force est de constater que si j’ai passé un sympathique moment, j’ai finalement retrouvé les mêmes défauts : hélas, sur un roman de 500 pages, ça ne pardonne pas autant que dans une liasse de 150 feuilles en corps 18 (Folio, whassup with that?). Cet étrange Mr Gwyn, sorte de Bartleby moderne, sans la puissance quasi-métaphysique du personnage énigmatique de Melville, avait un soupçon d’intrigant et de résilient, dans son cadre moderne : mais l’écriture, parfois cousue de gros fil et empêtrée dans de lourds sabots,  m’avait désarçonnée. Le genre d’auteur qui me laisse un peu indécise…

city

City n’a de ville que le titre, cherchant à conceptualiser un projet fouillis. On y suit Gould, un ado surdoué un peu schizo, qui vit seul, au milieu des histoires qu’il se raconte. Il fait la rencontre de Shatzy, presque trentenaire, une fille bizarre qui décide de devenir sa gouvernante, sans trop poser de questions. Gould suit des cours à l’université et son entourage place en lui tous ses espoirs pour l’obtention du prix Nobel, tandis que Shatzy ne vit de rien et passe sa vie à fabriquer le récit d’un western spaghetti. Mais au fond, Shatzy qui veille sur Gould à sa façon jmenfoutiste-badass, s’aperçoit que l’ado ne se remet pas du départ de ses parents, et ne cherche qu’à s’évader en créant des personnages avec lesquels converser.

Après un vrai faux départ, mon attention a vite lâché. Je n’étais pas du tout concentrée pendant les 50 premières pages : je me suis alors aperçue que mon attention dérivait quasiment à chaque paragraphe. Pendant trois semaines, dès que j’ouvrais ce livre, je me baladais entre le lycée et le cimetière de Sunnydale, j’essayais de faire marcher mon couple avec Ryan Gosling tout en m’acharnant à me faire un nom à Hollywood, ou je me retrouvais à nouveau, après un hiatus de deux ans, dans un Brooklyn post-hipster très en forme et prometteur… et puis ça m’a frappée : le coupable est ce livre ! Je n’étais pas juste victime d’un trouble de l’attention, je cherchais simplement à m’évader dès que mes yeux touchaient la cellule de la page.

Ma présence a été inégale dans cette lecture. Parfois, mon attention est captée : ça parle alors de Monet, ça décompose ses Nymphéas, dans une sorte de mini-conférence, un peu cliché mais qui frappe juste, par un universitaire qui pleure en classe. Et puis pof, la baby sitter du jeune surdoué, de quinze ans son aînée, vient le border puis l’embrasse à pleine bouche dans son lit, et je recommence à penser que le récit est gluant et englué (il y a aussi une scène extraite du western qui m’a gravement rebutée, où une prostituée se fait violer par un révolver, scène un peu gratis à mon sens…).

L’histoire donne l’impression que Baricco a voulu entreposer tout plein d’idées, d’expérimentations qu’il faisait, tout un tas d’inspirations et de voies qu’il avait envie d’explorer, et que plutôt que de leur donner un espace à chacune, plutôt que d’explorer et de décortiquer l’une de ces voies après l’autre,  il a opté pour l’assemblage. Assemblage qui serait la recette de ce roman. La quatrième de couverture me conforte d’ailleurs dans mes soupçons.
L’écriture n’est pas expérimentale à proprement parler, mais elle se laisse énormément de liberté : elle s’essaye à la juxtaposition des tons, des styles, des idées… une juxtaposition qui à l’arrivée n’accroche pas. Pourquoi cela ? Superficielle, facile, souvent cliché sans déployer la force de le dépasser. Si on n’accroche que moyennement au tout, ça tourne vite à la diatribe.

La littérature, c'est du sérieux. #hairspray

Il y a une bonne tentative de faire état du discours, de transcrire l’oralité : une part importante du livre est dédiée aux conversations téléphoniques et aux silences, aux monologues de Gould qui s’adonne aux commentaires sportifs de matchs fictifs, aux conversations entre Gould et ses deux amis imaginaires qu’il incarne de sa seule voix, au récit du western que Shatzy crée en temps réel. L’oralité de Shatzy et Gould est d’ailleurs très marquée : ils changent de ton, de registre, de rythme. Ils répètent, miment, crient en lettres majuscules. Et puis il y a l’oralité propre au sport, propre aux conférences de classe, etc. Au fond, c’est là que le bat a blessé, car je n’ai pas été convaincue par chacune de ces oralités, qui s’alternent et reviennent à la charge régulièrement dans le récit. Au contraire, leurs faiblesses se sont amplifiées à mesure des retours. Quand Baricco se montre érudit, il maîtrise les sujets et leurs véhicules narratifs ; quand il explore d’autres registres que le sien, il tombe dans un mimétisme surfait. Ces petites faiblesses finissent de scinder le lecteur attentif et le lecteur passif.

Au premier abord, on songe à Queneau (et même à Calvino), et par extension aux expérimentations des Oulipiens, afin d’oublier cette comparaison au niveau de laquelle Baricco s’efforce de se hisser. Shatzy évoque une Zazie grandie, adulte, dont la familiarité n’est plus fantasque et acceptablement transgressive, mais s’est plutôt ancrée dans un caractère bizarre qui crée un malaise chez les adultes. Pourtant, si j’aurais aimé suivre cette piste, Baricco n’insuffle pas assez de sophistication dans son style, pas assez de génie dans ses trouvailles linguistiques et de maîtrise dans les changements de registre, pour mériter cette affiliation artistique : pour ce dernier aspect notamment, on sent qu’il y a moins d’étude, car Baricco – peut-être en cherchant par là le langage improbablement mimétique de l’enfant ? – s’essaye au parler des gens bobos, des gens babas, des sportifs, des professeurs. Et si la maîtrise de la langue du professeur est impeccable (Faut-il en rester à ce que l’on connait ? Grand débat), si les commentaires sportifs connaissent quelques envolées, la modalité du commentaire tient à beaucoup d’insultes mises bout à bout. C’est plus rustique que lyrique.

Ce roman a pourtant conquis une foule d’adeptes italiens, et des gens du monde. Le Guardian en dit du bien (et en profite pour se lâcher un peu) :

Not only is City a much bulkier tome, it’s a knotty ragbag of wanton circumlocution and narrative anarchy. It is like slipping out of a kimono and pulling on a hairshirt. [T]he place is packed with weird caricatures and unreliable narrators, none of whom are interested in giving intelligible directions. […] It is this kind of authorial sleight of hand that will endear Baricco to some and infuriate others. But City stands as a laudable attempt to create a 21st-century Tristram Shandy.

(Une comparaison avec Tristram Shandy est une aberration dont l’audace me dépasse, Guardian.)

Il y a par moments de très bonnes idées, des phrases qui font mouche, des associations imaginatives. Mr Gwyn en était une : l’idée était canalisée et développée sur une forme courte. Là, tout se côtoie. De ce fourmillement nait une perte de pertinence et les bonnes idées, au milieu de ce bazar, sont des lourdeurs de plus.

Carton rouge.

Plus grands que nurture

La nouvelle année commence et avec elle un nouveau round s’ouvre. Moi qui ai rédigé quelques notes courant décembre, je dois pourtant avouer brasser beaucoup d’air avec mes rames pour faire avancer la barque à notes de janvier. Il fait froid, on s’emmitoufle sous des heures de contemplation ahurissante, on ronfle purement et simplement…  Allez, observer les premières émulsions de l’année m’a fait roidir le poing, et à défaut de m’en servir pour réchauffer des causes valeureuses, je vais gratter ma première allumette sur le Bingo.

Les deux premiers livres de mon année ont des destins jumeaux. L’année 2017 devrait être pour moi une année russophile, voilà qui a été unanimement décidé par décret interne. Par un étrange coup du sort, ce sont deux auteurs affiliés que je m’apprête à pousser sur le devant de l’écran, deux auteurs originaires du bloc de l’est, qui se sont élevés dans l’intelligentsia littéraire française, si haut qu’ils en sont devenus des étendards. Drôle de destin, pourrait être le titre de leur biographie un peu cheap et très peu fact-checkée, que l’on trouverait à la caisse du supermarché.

promesse-de-laube
Jadis, j’étais une petite fille, fraichement émancipée de la proche et aliénante banlieue, catapultée dans une chambre sous les toits parisiens, avec pour intime voisin une armoire à glace, dont la voix revêtait la force du plus banal mégaphone, lorsqu’il décrochait son infâme téléphone. Ces jours-là sont bien loin désormais, et mes nuits de nouveau complètes. Mais enfin, en ces temps-là, certains Bingo-membres se souviendront qu’il fallut bien bénir les lieux, et cette bénédiction se tînt en grande pompe, avec moult  chiffonades & chansonnades ; c’est précisément à cette occasion que je reçus mes premiers Romain Gary (sic). Pendant plus d’un an, le beau cadeau enrubanné a trôné sur le devant de ma bibliothèque, jusqu’à ce matin hivernal de 2017 où enfin, enfin ! l’existence d’une certaine catégorie Bingo empêchait de repousser plus longtemps sa lecture. J’arrête ici la chansonnette de la vie, et passe aux choses sérieuses immédiatement.

Romain Gary, Kacew, de son réel patronyme, est né à Vilnius en 1914. De famille, il n’a véritablement connu que sa mère, titanesque petit bout de femme au caractère de battante qui, au moment-même de sa naissance, hisse son fils jusqu’au plus haut piédestal seul à ne jamais avoir vu le jour sur cette terre, voire l’univers tout entier dans lequel se balade la dite terre. Madame Kacew/Gary est juste un phénomène de vie, de cris, de palabres, d’hyperactivité, d’orgueil, de dévotion maternelle (emphase mise sur la dimension religieuse du mot), qui se donna entièrement au destin qu’elle voyait son fils accomplir avec une croyance inébranlable.

Gary a grandi entre la Lituanie, la Pologne et la Russie, avec pour unique compagnon de vie cette femme habitée par la certitude que son fils était divin. Conversant principalement en français, sa mère lui répète en boucle depuis qu’il est enfant qu’il est fait pour être ambassadeur de France. Ambassadeur et musicien. Ou ambassadeur et danseur. Ou bien ambassadeur et écrivain. Cette femme qui lui assène à tout bout de champ qu’il est comme la réincarnation du Christ le hantera toute son existence : être aussi aveuglément aimé ne pourra jamais lui arriver deux fois. Cette mère lui fait affreusement pitié et honte, cette mère le mène à la baguette, il souhaite à la fois grandir le plus vite possible pour la protéger à son tour et s’en éloigner le plus loin possible, pour s’en émanciper.

Mommy dearest

La vie qu’a menée Romain Gary est d’un incroyable burlesque. Le premier chapitre revient sur les treize premières années de sa vie passées en Europe de l’est, à tenter d’échapper à la pauvreté, réussir à s’élever socialement en Pologne par le biais d’une superbe supercherie inventée par sa mère, avant de re-sombrer à nouveau dans un état de pauvreté relatif. Et la mère de Gary semble un monument d’énergie, animé par une foi en l’effort et le travail que l’on ne peut qu’admirer avec une sorte de peur dans les yeux… La seconde partie du livre se déroule à Nice, où Gary et sa mère émigrent finalement (si le rêve d’ambassadeur de France doit se réaliser, il faut plier bagage) ; c’est le moment pour Romain d’ouvrir les yeux sur la vision fantasmée qu’entretient sa mère sur le pays natal, la patrie qu’ils se sont choisis depuis une décennie, et ses petites boursouflures qui n’échappent pas à un œil plus aiguisé. La troisième et dernière partie, traite de son entrée dans la Guerre. Il ne fait usage que de ce filtre burlesque, en racontant ses souvenirs sur le ton des mésaventures, avec une absence de gravité, qui n’aurait pas fait rougir Chaplin et évoque le Woody Allen de Guerre et amour. Il faut préciser qu’il y a tant de morts que pour leur redonner un peu de couleurs, il faut pouvoir les évoquer avec vivacité.

On ne sait pas trop où l’on met les pieds en entrant dans La Promesse de l’aube, récit centré sur les origines, rapport à la mère, rapport au pays adoptif, rapport à la guerre, rapport à l’écriture, rapport à soi… Mais de fil en aiguille, tout finit par tenir très solidement, malgré la pléthore de très courts chapitres, qui démontrent d’ailleurs un vrai talent pour l’écriture épisodique. Et puis il y a tout ce discours sous/sur-jacent sur l’espoir, le rapport à la vie et l’envie de vivre malgré soi, l’impossibilité à désespérer, cette tendance – presque inée – pour mettre de la distance entre les faits et soi, qui le pousse à toujours user de l’auto-dérision pour traiter des situations. Cela donne voie (et voix !) à des moments très poignants où une description humoristique traite en réalité d’un événement tragique. La Guerre, certainement pas mon genre d’histoire préférée avant de m’endormir, mais Gary a su me rendre impatiente et passionnée par les récits de ce déserteur au grand cœur espérant, qui mourrait d’espoir.

enfance

Un livre que je termine à l’instant, les pages encore toutes chaudes de ma fébrile prise en main dans la ligne 13 en heures de pointe. Enfance porte une démarche similaire à celle de Romain Gary, et au même titre que La Promesse de l’aube, se place comme récit de filiation, un genre que je dois reconnaître beaucoup apprécier (tout comme avec les biopics, je m’empiffre de la vie des autres suivant une tendance qu’on pourrait qualifier de boulimique). Mais là où Romain Gary effectue une dramatisation et un hommage, où il désire transcender la vie avec sa plume, Nathalie Sarraute cherche, fouille, part explorer les bribes du passé qui restent en sa possession pour comprendre ce qui lui a échappé : son enfance.

C’est d’ailleurs la forme qu’elle choisit pour dépoussiérer les étagères, pour ouvrir les tiroirs et ôter les draps des meubles : un dialogue. La Nathalie écrivain se voit apostrophée par la Nathalie enfant, à mesure qu’elle déroule les souvenirs, anecdotes, réflexions sur tel ou tel événement, qui cherche à lui faire se souvenir, mieux, à analyser, à mettre des mots sur les traumatismes enfouis. À l’inverse de Gary, la démarche penche du côté de la psychanalyse.

Nathalie Sarraute est née Natalia / Natacha Tcherniak, à Ivanovo, en 1900. Contrairement à Gary, c’est la solitude qui semble habiter l’enfance de Sarraute, l’impression d’un rejet de tous côtés : elle est un peu le bébé dont on cherche à se débarrasser. Ainsi, Enfance retrace les 14 premières années de sa vie, suivant le divorce de ses parents à l’âge de 2 ans, puis d’un déménagement à l’autre, entre la Suisse, la France où l’entraîne sa mère en quittant la Russie. Puis de retour en Russie, quand celle-ci se remarie ; et enfin, de retour en France, quand sa mère la renvoie en France, où son père a parallèlement émigré et fondé un nouveau foyer à son tour, cherchant à la fois à se délester d’un poids l’empêchant d’être une femme pleine, et à éloigner cette petite chose dont elle ne parvient pas complètement à s’amouracher.

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Le ton avec lequel Sarraute s’intéresse à son passé est neutre, atone, analytique. Son écriture cherche à épingler les événements non-importants qui ont compté malgré eux dans la formation de sa personnalité : ces petites phrases, ici et là, de rejet ; le comportement de sa belle-mère, portrait de la marâtre, que l’enfant défend pourtant ; la figure fantasmée d’une mère simplement trop égocentrique pour s’occuper d’un enfant, fut-il le sien. Et puis, comme Gary, mais de nouveau dans un style amplement différent, il y a la découverte de l’écriture et surtout de l’école, qui rappelle cette même portée qu’a connue Annie Ernaux, et même Janet Frame : celle des enfants déplacés, qui trouvent un sens profond à leur vie lorsqu’ils se découvrent aptes aux études. Cette mesure de ton au plus près des choses, du vrai, du simple, donne lieu à quelques poignances lorsqu’elle découvre les accrocs d’un pan de son passé. Les phrases sont tournées avec un équilibre majestueux d’apparente simplicité, la syntaxe est infaillible, et l’usage de la ponctuation est des plus particuliers, comme si la narration se servait des points de suspension pour proposer une troisième voix au dialogue…

Deux lectures, si pareilles et si dissemblables (l’une spectaculaire, l’autre stupéfiante), qui m’ont fait toutes deux passer un excellent moment. Foncez les champions, la Russie (et les fondants au chocolat) est une bonne piste pour traverser cette trouée sibérienne.

La perspective du temps

Et l’on pense à ce phare, à ce phare dont Roger Fry demanda à Virginia Woolf qu’elle lui en dévoilât la signification.

De quoi est-il le symbole ? Questionna-t-il.

De rien, mon ami, de RIEN.

La Double vie de Virginia Woolf, de Geneviève Brisac et Agnès Desarthe

Si Flush fut une partie de plaisir de pattes en l’air et de truffe en terre, et que ses essais lus en milieu d’année restaient courts et digestibles, Vers le Phare est une toute autre histoire, si « histoire » est une étiquette que l’on peut se risquer à lui coller, tant sa forme expérimentale est une gageure.

L’intrigue tient un peu de signes : dans les Hébrides au début du siècle dernier, sur une île où séjournent la famille Ramsay et ses proches, un petit garçon – James Ramsay – rêve de faire une promenade au phare. Sa mère, encline à lui autoriser cette faveur, voit son projet contrecarré par le patriarche, Mr Ramsay, qui prévoit qu’il y aura de la pluie, d’une façon aussi unilatérale que son statut. Dedans et dehors, les gens vaquent à leurs activités ; dehors et dedans, les pensées se promènent, se rencontrent, se séparent et tissent un monde.

Retranscrire le passage du temps, saisir les fils de la mémoire

On l’aura compris, il ne se passe pratiquement rien, si ce n’est le temps qui passe, qui est en réalité le sujet central du livre : comment rendre, en mots, les durées, les espaces ? Retranscrire le passage du temps, saisir les fils de la mémoire, voilà les prises de vue auxquelles s’essaye Vers le Phare. Le roman est composé de deux chapitres principaux (« La fenêtre » et « Le phare »), et d’un troisième très court (« Le temps passe »), servant d’entracte, de passage entre la soirée d’été du premier chapitre, et l’excursion au phare du second chapitre, se déroulant dix ans plus tard.

Tout se joue en l’espace de quelques heures, avant le diner et après le dîner. La narration, à la fois omnisciente et plurielle, va comme un courant d’air passer d’une personne à une autre, rentrant par les interstices, pénétrant jusqu’à la conscience de chacun, puis quittant l’habitat au gré des silhouettes s’approchant. Une narration flottante, comme un esprit occupant tel ou tel corps, venant en sucer la pensée, et dont les va-et-vient ne semblent motivés par rien d’autre que la proximité des corps qui se côtoient.

Le second chapitre, le plus court, est magnifique : c’est un pur exercice de forme, à la fois concret, abstrait, balayant les recoins de la maison qui se vide et va rester ainsi, désertée, pendant près de dix ans. Le point de vue s’élève au-dessus du sol et se projette dans les airs, pour observer la poussière s’amasser sur les meubles, les ombres riantes des passants, l’immuable stature des domestiques vacant à leurs tâches au gré des saisons. Il faut rendre la traversée des vivants et des morts interceptés par la pantière du temps.

Une dimension autobiographique : un besoin de purger, d’exorciser

Virginia Woolf a reconnu (dans ses lettres ou dans son journal, ma mémoire me joue des entourloupes) que Vers le Phare était une entreprise psychanalytique : on y retrouve beaucoup de sa biographie familiale. Il y a ce père obsédant et tyrannique, cette mère irréelle, parfaite jusque dans sa mort, qui a lieu entre parenthèses dans l’inter-chapitre. D’autres tragédies se font écho, comme celle du personnage de Prue Ramsay, morte en couches, rappelant Stella, la demi-sœur aînée de Virginia décédée trois mois après ses noces ; son frère Thobby, ainsi que son neveu Julian Bell, tous deux partis si jeunes, sont retrouvés dans le destin d’Andrew Ramsay, tombé au champ d’honneur ; sa sœur, Vanessa, et elle-même s’incarnent toutes deux en enfants, dans James et Cam, et dans des figures extérieures, comme celle de la peintre célibataire, Lily Briscoe, offrant une alternative de vie à celle plus traditionnelle, prônée par Mrs Ramsay.

Woolf emprunte, voire plagie, la vie de son père, pour donner forme à Mr Ramsay : un être bridant ses enfants, inspirant en eux des sentiments contraires et puissants, tour à tour fascinés, subjugués, puis haineux, dégoutés et enferrés. De son père, Virginia dira d’ailleurs :

Anniversaire de Père. Il aurait eu quatre-vingt-seize ans. Quatre-vingt-seize ans. Mais Dieu merci, il ne les a pas eus. Sa vie aurait absorbé la mienne. Que serait-il arrivé ? Je n’aurais pas écrit, pas un seul livre. Inconcevable.

Il y a cela aussi, dans Vers le Phare, des clefs de lecture qui ouvrent différents tiroirs de la psyché de son auteure. De fait, le père de Woolf décède alors qu’elle a vingt-six ans ; tyran victorien qui ne permit pas à ses filles d’aller à l’école, il leur laissa toutefois le libre accès à sa colossale bibliothèque, que Virginia lira de bout en bout dès son plus jeune âge ; quant à la peinture, il ne la considérait qu’avec circonspection. Ses filles se construisent contre lui, ou bien s’éteignent dans son giron, comme leur demi-sœur, Stella, que l’on prétend à moitié folle, peut-être d’avoir été bridée par ce second père. À la mort de leur père, ses filles se mettent à respirer la vie, l’art et le cosmopolitisme. L’une se mettra à publier frénétiquement, l’autre s’adonnera à la peinture.

Je suppose que je fis ce que les psychanalystes font pour leurs malades. J’exprimai une émotion très ancienne et très profondément ensevelie.

Pietro Citati dressa un beau portrait des années pendant lesquelles Virginia Woolf rédigea Vers le Phare.

Le souci de la création

Cet effort de création est l’un des sujets du roman, dans ses motifs, ses personnages, ses paysages. Woolf s’interroge : qu’est-ce que la composition ? Qu’est-ce que la création ? Qu’est-ce que l’art ?

Que ce soit l’écriture ou la peinture, il y a le même effort de création de composition, d’observation et d’élévation. Elle révèle, aux travers des mouvements de sa narration, la multiplicité et la simultanéité du point de vue : le regard en écriture et en peinture est conjoint. Cette question esthétique était prégnante dans la vie et l’œuvre de Woolf, qui se rendait toutes les semaines au musée, dans des galeries, allait écouter des concertos, observait attentivement la vie se dérouler dans les jardins londoniens où elle se promenait presque quotidiennement. Une question qui transparait dans la tenure de son journal : comment formuler, rendre sa phrase étanche à la tentation de la logorrhée ?

Woolf est une écrivaine exigeante, aux mot pointus, retournés cent fois avant d’emprunter le chemin de la page imprimée. Une auteure cérébrale, qu’on méprend souvent pour tout autre chose, comme le disent si bien Agnès Desarthe et Geneviève Brisac :

Les lettres de Virginia Woolf l’ont rendue immortelle, elles ont fait d’elle la plus fragile des mortelles immortelles.

Elles ont, comme elle le devinait d’avance, faussé ses relations avec nous, comme elles faussaient ses relations avec ses contemporains. Elles l’ont désacralisée, la faisant du même coup sortir de la cohorte des géants. Elles ont enfin élevé un mur d’incompréhension entre les lecteurs trop familiers de Virginia, et une œuvre formaliste, si exigeante et difficile qu’ils viennent s’y casser le nez et, déçus, s’en éloignent. Personne ne leur avait dit que c’était une œuvre qui, à l’instar de celles de Lowry, Joyce, Proust ou Faulkner, se méritait.

La Double vie de Virginia Woolf, de Geneviève Brisac et Agnès Desarthe

Aparté finale. Brisac et Desarthe articulent avec brio l’une des plus grandes injustices faites à l’œuvre de Virginia Woolf, une affaire similaire collant aux basques de Jane Austen : leurs œuvres sont tombées dans le creux de l’œil public, qui pense déjà les connaître et se fait une idée préconçue de leurs écrits.

Le cas de Jane Austen est d’une simplicité quasi-absolue : on s’attend, en ouvrant ses romans, à découvrir du sirupeux, des histoires d’amour contrariées qui finissent bien. Et l’on se « casse le nez » sur une écriture sardonique, une écriture du détail domestique, l’une des premières écritures qu’on qualifiera de « purement féminine », car elle aura tiré ses sujets de la sphère féminine. Une simili-évidence aujourd’hui : on oublie pourtant qu’au XVIIe siècle, les femmes n’ont que des hommes pour modèle, leur style à singer, et leurs sujets à épouser. Au contraire, choisir une écriture du domestique, des rapports intérieurs et extérieurs se tramant entre femmes, de la domesticité, et, plutôt que de l’amour et du romantisme, de la nécessité de mariage en milieu de survie sociale, choisir de se pencher sur ces questions en se départissant des nœuds d’intrigue masculins comme le fait Jane Austen, en docte de l’espace féminin, est une grande première. Loin d’être une féministe, bien que ses personnages féminins aient du caractère, l’écriture d’Austen est conservatrice : il ne faut pas détonner, mais trouver le moyen de concilier, avec le plus de loyauté possible, soi et les autres. Elle est largement le produit de son temps.

Si elles ont souffert de préjugés frères, Austen et Woolf ne sont pas faites du même moule. Un autre problème se pose pour les écrits de Virginia Woolf, dont les spécificités sont différentes : tout comme on croit, en ouvrant un roman de Jane Austen, se retrouver uniquement dans le récit des affres amoureuses d’une héroïne romantique, on pense, en ouvrant un livre de Virginia Woolf, en prendre un peu plein la tête d’histoires féministes, engagées, peut-être romanesques. On ne saurait pas mieux se tromper. Les romans de Woolf sont des ovnis, ils l’étaient hier et le demeurent aujourd’hui. Des livres expérimentaux, abstraits, concrets, des voix se chamaillent le devant de la page, le temps passe ou ne passe pas. On ne sait pas toujours en quel lieu on se trouve, on ne sait pas toujours qui émet une pensée, on ne sait pas toujours où l’on se dirige, ni pour quels motifs. C’est l’écriture pour l’écriture, avec la volonté première de parvenir à créer, à concevoir quelque chose de réellement neuf, par-dessus des siècles de création littéraire. La volonté de retourner les manches du roman et d’en éclater la doublure.

Esquisser Meurisse

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Catherine Meurisse (Meumeu, de son surnom) est une dessinatrice de presse « à l’ancienne ». Le simple fait qu’elle fasse partie du staff de Charlie Hebdo en dit déjà un petit morceau sur son trait et sa liberté de ton : un dessin vif, impertinent, avec, toujours, le sens de la formule, la phrase en flèche. Quiconque a lu l’une de ses bandes dessinées ne peut être que soufflé par son sens de la répartie, par son dessin fouillé et par sa faculté de mettre en scène l’histoire, les arts et les lettres. Avec Meurisse, on s’écroule de rire, que ce soit pour plonger dans des siècles de littérature française (Mes Hommes de Lettres), l’impressionnisme et le cinéma (Moderne Olympia) ou bien la Critique d’art (Le Pont des Arts). Elle raconte avec autant de vivacité et de verve les origines de la chanson de geste, les déboires sexuelles des trentenaires que la désorientation existentielle et artistique après les attentats de Charlie et du Bataclan (La Légèreté). Le style de Meurisse est avant tout une vulgate sensiblement drôle.

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Sa toute première œuvre, Alexandre Dumas – Causerie sur Delacroix, est publiée aux éditions Drozophile-Quiquandquoi en 2005, alors qu’elle vient tout juste d’intégrer Charlie, du haut de ses 25 ans. Basée sur un hommage que prononça Alexandre Dumas à l’occasion d’une exposition posthume des œuvres d’Eugène Delacroix, j’y ai vu l’esquisse fondatrice de ce que seront toutes ses œuvres suivantes. Sans couleur aucune (faut pas déconner, elle vient de décrocher son diplôme et n’a pas un rond), ce discours illustré reprend et adapte le texte original, et exprime toute l’admiration de Dumas/Meurisse pour l’art et les lettres, en repartant de cette époque chérie du XIXe siècle et des Salons, où l’un et l’autre ne faisaient qu’un. Le texte de Dumas revient sur toute la carrière de Delacroix et le chemin de ses découvertes artistiques : les refus et insultes, les simili-succès critiques, la succession de salons :

Il fallut une révolution, celle de 1830, un renversement de dynastie, un changement de ministre, le triomphe de la bourgeoisie sur l’aristocratie, pour que Delacroix vendît un tableau.

On a dit que l’homme qui tient une espingole à la droite de la Liberté était le portrait du peintre. De là à dire que Delacroix s’était battu comme un sauvage, il n’y avait qu’un pas. Aussi se répandait-il que Delacroix était un Républicain furieux. Pauvre cher Delacroix ! Nous avons passé toute notre vie à être de la même opinion en art, mais ennemis jurés en politique !

Le portrait de l’homme armé, celui de Delacroix ? Allons-donc ! L’homme à l’espingole est un véritable homme du peuple, et tout au contraire, Delacroix était une nature aristocratique s’il en fût !

(Terrible sort que connut ce tableau : accroché puis décroché en 1830 pour être remisé au grenier, il fut de nouveau monté puis démonté en 1848, direction le grenier pour une seconde sieste, avant d’être de nouveau récupéré en 1855.)

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… et ponctue son portrait d’une multitude d’anecdotes croustillantes (ah, ce bal costumé que servit Dumas chez lui, où il somma tous ses potos gribouilleurs, futurs pontes des Arts, de venir badigeonner les murs de son quatre pièces, entre deux binouzes et une quenelle !). Servi par les illustrations, le récit fait limite office de post de blog tant il est facile d’accès. Au final, pour une œuvre de « jeunesse » (qu’on qualifiera plus facilement de « maturité jeune »), la Causerie de Meurisse est bougrement maîtrisée, bien rythmée et instructive. Alors que le ton est à la badinerie pendant tout le discours, la fin surprend par sa brusque gravité. J’en ai presque eu la gorge étranglée, sacré Dumas, il savait s’y faire !

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Note actu : vous pouvez également opter pour des passeurs plus modernes.

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Scènes de la vie hormonale est un recueil de strips en 6 cases, parus dans Charlie Hebdo entre fin 2014 et mi 2016. C’est sympa sans plus (même si Meurisse visant la moyenne me paraît toujours au-dessus du standard médian) : des histoires très courtes avec des chutes sur le thème du désir de l’autre, de soi, des enfants, avec en guest star la GPA (j’ai limite pas compris que ça prenne autant de place dans le recueil, mais j’imagine que ça va avec la publication hebdomadaire dans Charlie) et multiplie les références aux classiques psychanalytiques. Une lecture facile et le cadeau passe-partout pour les fêtes (cet oncle ou ce membre de la belle-famille qu’on connait mal), et certainement pas ma préférée de l’auteure… Celle que j’ai le moins aimée, en fait (mais bon, difficile de passer après La Légèreté).

L’Europe en exil

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Janet Frame était l’un de mes objectifs de l’année 2017, soit des lectures sur le thème de la Nouvelle-Zélande, cette terre qui me fait rêver depuis des années. Ayant finalement entamé le premier tome de son autobiographie, Un ange à ma table, qui fut portée à l’écran en 1990 par la formidable Jane Campion, je m’empresse de rendre hommage à cette nouvelle année avec cet aperçu insulaire.

L’histoire de Janet Frame est un peu dramatique : elle est célèbre avant toute chose, comme Katherine Mansfield, pour être originaire de Nouvelle-Zélande, mais également pour avoir été « profondément marquée par la mort de deux de ses sœurs par noyade à dix ans d’écart. Très introvertie, elle est diagnostiquée schizophrène en 1945. Internée huit ans en hôpital psychiatrique où elle subit quelque deux cents électrochocs, notamment au Sunnyside Hospital de Christchurch, elle réussit tout de même à écrire. »

Ce premier tome de 230 pages porte sur les 16 premières années de sa vie, entre la petite ville de Wyndham et la cité balnéaire d’Oamaru (dont l’industrialisation effraie les membres de la famille Frame lorsqu’ils y déménagent : pour un petit choc sympathique des civilisations, je vous propose de taper « Oamaru, NZ » sur Google et de juger par vous-même de ce degré effrayant d’industrialisation). Je dois avouer que les villages et les villes par lesquelles Janet (Jean) Frame a transité dans son enfance et son adolescence font office d’aires dépeuplées et ne sont pas aussi attrayantes que les paysages des brochures auxquels on est habitué lorsqu’on s’imagine la Terre du Milieu et le reste du pays annexant le Comté.

Retour à cette autobiographie : la quatrième de couverture promet quelques révélations qui n’auront donc pas lieu dans ce premier tome, puisque le traitement que subit l’auteure n’est pas le moins du monde abordé. Il s’agit de parcourir avec elle une bonne dizaine d’années qui la voit accumuler des bêtises d’enfant, mener une vie presque idyllique à la campagne, au sein d’une famille peu fortunée, jusqu’à ses débuts d’écolière qui se prend de passion pour les études et la poésie.

jane-campion-toutes-les-janetLes Janet de l’adaptation de Jane Campion

Force est de s’apercevoir qu’après deux cent pages, on ne sait finalement pas grand chose de l’auteure / la narratrice. Son excellente mémoire dépeint dans les détails ses mésaventures enfantines et adolescentes, mais l’introspection s’arrête là où la psychanalyse pourrait prendre le relai : deuxième fille d’une famille de cinq enfants, des drames touchent pourtant ce pauvre foyer. Son frère aîné, unique garçon de la fratrie, se découvre épileptique à l’adolescence, maladie encore incomprise à l’époque, le rendant inapte au travail, l’amitié, les jeux, et le menant à l’alcool et aux jeux d’argent. Premier drame incompréhensible puisque impossible à résoudre à l’aide de coups de ceinture ou de douceurs maternelles, la maladie de Bruddie demeure planante et tabou. Tabou dans ce premier tome sera également le décès de sa sœur aînée, Myrtle, à l’âge de 15 ans, qui s’évanouit lors d’une banale baignade. Janet Frame rapporte l’événement en quelques pages, puis n’y fait plus trop référence, comme si la vie se poursuivait sans grande altération. De fil en aiguilles, on comprend pourtant que sa « poésie » se développe largement en réaction à cette mort inattendue et que la famille se replie peu à peu sur elle-même. Je n’ai pas trouvé exactement ce que je cherchais dans ce récit qui retrace ce début d’existence, de 1924 jusque la Seconde Guerre Mondiale. Malgré un début fastidieux, qui annonce une narration s’épanchant sur le quotidien dans son menu détail, j’ai pris beaucoup de plaisir à voir défiler les saisons dans ces petites maisons surpeuplées de Frames, encerclées de collines, de rivières, de chats, de vaches, d’animaux et de plantes en tout genre dont la majorité m’était inconnue. Néanmoins, à l’exception de la mention régulière des Maoris et des noms de lieux portant cette marque d’exotisme, je m’attendais (ignorante que j’étais) à plus de dépaysement, et certains chapitres auraient parfaitement trouvé leur place dans une autobiographie européenne. Ce premier volume s’interrompt avant le dénouement de la Seconde Guerre Mondiale, et Wikipedia promet déjà des rebondissements dramatiques dès le second tome, on peut donc me compter parmi les lectrices atteintes du syndrome Closer, animée par la curiosité de la déchéance mentale de l’auteure.

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Les dessous d’un duo

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Dupuy-Berberian. Derrière ce nom marital se cachent en réalité les sobriquets des deux auteurs de bande dessinée, Charles Berberian et Philippe Dupuy, quinquagénaires bien entamés. Le premier a fui la guerre civile au Liban, pour s’installer en France en 1975 : Du9 a publié un long entretien passionnant, qui revient sur son enfance et son adolescence, puis son arrivée en France (curieux comme il est difficile de ne pas faire le parallèle avec Riad Sattouf) ; le second a grandi en France et a contribué à l’essor de la culture bd underground. Ils se sont rencontrés dans les années 80, à Paris, tous deux des connaissances du cercle de l’Association. Leur collaboration assez féconde démarre rapidement, dont on retient notamment la série des Henriette, et bien sûr des Monsieur Jean, une série bd drôle, intelligente, absolument délicieuse, traitant du quotidien d’un jeune trentenaire.

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Le Journal d’un album est une sorte de making-off de plusieurs choses : de l’écriture et du dessin de Monsieur Jean, qu’ils co-signent, ; du Journal en lui-même ; et de leur quotidien alterné, avec leurs proches, leurs non-aventures et leurs questionnements artistiques.

La lecture du Journal est l’occasion de s’apercevoir que derrière ce duo, il n’y a pas d’harmonie parfaite, pas de symétrie : il y a, en réalité, un manque d’équilibre. Le terme « duo » signifie d’une part la théorie (quand ils travaillent sur Monsieur Jean, ils scénarisent, croquent, encrent, et les planches vont et viennent entre eux) ; d’autre part, il implique la pratique. L’un des deux est plus productif, plus à l’aise avec les histoires, plus à l’aise avec sa pratique, plus à l’aise dans sa vie. Moins torturé, plus équilibré et plus stable, et plus « respecté » des autres membres du groupe de l’Association, Berberian est un peu le frère chéri, dont Dupuy n’arrive pas à se distancier dans son admiration et sa jalousie. Ou plutôt son sentiment d’infériorité. C’est d’ailleurs Berberian qui propose le projet du Journal à Dupuy, qui finira par en faire sa raison d’être. Berberian a compris qu’il s’agissait d’un projet vital pour l’art et la vie de Dupuy, qui perd complètement pied au milieu d’une dépression, de problèmes de couple et de remise en question de son état d’artiste mâle indépendant, après l’arrivée d’un bébé…

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Un contraste intéressant à la lumière de la biographie de Berberian (qui a fuit le Liban, etc…). On sent que Dupuy est aux prises des démons de son époque, de l’Occident où les hommes sont perdus dans leurs aspirations, en conflit avec l’idée de liberté, de masculinité (qui se retrouve dans sa façon de se dessiner, costaud, comme un super héros) et de sensibilité, de fragilité et de famille à laquelle il faut apporter un soutien, une présence, qu’il croit en opposition avec son désir égoïste de pratique plastique, d’Art.

Le Journal met donc en évidence deux personnalités, deux façons d’envisager la pratique artistique. Celui qui la pratique instinctivement, avec une certaine facilité, sans se poser trop de questions. Et celui qui est en constante lutte avec elle, qui dépend de son inspiration, qui peut bloquer devant la page blanche et se torture l’esprit. Dupuy à la fois aime et déteste son sort. Sa pratique est plus personnelle, psychanalytique, thérapeutique (il réitère d’ailleurs en 2005, solo cette fois, avec un album qui sera sélectionné à Angougou).

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La dualité / binarité de ce duo est joliment retranscrite dans Journal d’un album, avec les turpitudes routinières de Berberian, très bien contées, mais dont on n’entrevoit de sa psyché que le vestibule. Les défauts de Berberian se limitent à une irrésistible propension à emmagasiner et tout collectionner, tout dévorer avec avidité (au moment du Journal, il vient de découvrir Batman et se laisse mentalement et physiquement envahir par sa nouvelle passion). Berberian fait office de good guy, avec la guerre qu’il a traversée et dont il ne fait pas grand cas, son tempérament calme et conciliant, sa manie de la collection qui constitue son principal défaut… Berberian se présente toujours avec pudeur, sous un film de protection, qui contracte avec la personnalité dramatique et pathétique de son collègue, la capacité qu’a Dupuy de tordre l’âme et d’en retranscrire les plis noirs, de se payer le luxe d’une mise en abyme complète, de dévoiler ses penchants égoïstes sans faire montre de politiquement correct.

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Une œuvre introspective, qui a un côté croquis, non-abouti. C’est très spontané. La structure n’est pas fixe, Berberian raconte quelques anecdotes, puis passe le flambeau à Dupuy, qui rend la plume à Berberian, comme dans un exercice de cadavre exquis : ce qui peut, à l’arrivée, aussi bien convenir au projet (l’aspect imparfait de la réalisation contribue à sa perfection) comme le desservir, en donnant l’impression au lecteur qu’on lui sert un met qui n’aurait peut-être pas dû figurer à la carte.

Fun, sincère et chouette, clairement pas égal au niveau du rendu entre les deux personnalités, Journal d’un album offre une lecture atypique et furieusement sympathique, dont le contraste qui s’en dégage, entre les deux hommes, leurs deux modes de vie et leurs deux pratiques, est diantrement captivant.

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« Crois-tu qu’Oz me donnerait un peu de cervelle ? »

Milieu du 19e siècle, dans le Kansas. Un violent cyclone vient heurter la maison dans laquelle Dorothy vit avec sa tante Em et son oncle Henry. Alors que ces deux derniers sont sortis pour trouver de quoi protéger leur simple logis, Dorothy se retrouve emportée, aux côtés de Toto, son toutou chéri, dans le cœur du cyclone, qui entraîne la maison loin dans les airs, jusqu’aux confins d’une contrée lointaine : le Pays d’Oz, tenant son nom du terrible magicien qui le gouverne. Dans ce pays divisé en quatre régions, chacune gouvernée par une gentille ou une vilaine sorcière, Dorothy devra trouver son chemin jusqu’à la Cité d’Émeraude, où siège le Magicien, afin de quémander son aide pour retourner au Kansas.

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Je n’ai jamais été très familière avec l’histoire du Magicien d’Oz, dont j’ai fini par saisir les grandes lignes à force de regarder des séries américaines et d’y entendre des références à ce classique jeunesse. J’avoue pourtant que je ne savais pas trop à quoi m’attendre en ouvrant le conte : une histoire féérique ? Un ton adulte ? Une grande épopée ? Nope, rien de tout ça : un ton assez neutre de conte classique (avec son absence habituelle de psychologie), quelques épisodes sanglants sans véritable hémoglobine et un style qui se lit sans aucune difficulté (là où, l’année dernière, la lecture de Coraline m’avait gênée sur le début ; une lecture qui était aussi beaucoup plus effrayante). L’auteur le précise d’ailleurs en préambule : c’est en l’honneur des contes tels ceux de Grimm ou Andersen, dont on a perdu la filiation, qu’il souhaite offrir ce conte sans morale, où la péripétie reprend le dessus.

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Un aller-retour post-lecture sur Wiki m’apprend bien des choses sur l’auteur qui, semble-t-il, était un vrai boute-en-train à la fibre entrepreneure. Le Magicien d’Oz fut publié en 1900, Lyman Frank Baum écrivit pas moins de 13 suites (oh ?) et « fit de nombreux efforts pour porter son travail à l’écran » (ce type est mort en 1919, autant vous dire qu’il n’a pas perdu de temps). De fait, si j’en crois sa « filmographie », il a joué et réalisé des films autour de l’univers de Oz, entre 1910 et 1918. Je donne l’une de mes étoiles à celui qui me trouve l’un de ces films (deux si c’est celui dans lequel il interprète également) ! Mais la précoce industrie du film n’a pas été son unique hobby, puisqu’il a partagé la seconde moitié du 19e siècle entre son activité d’éditeur et de comédien, sans oublier la multitude de contes et romans qu’il a publiés en son nom, ou sous de nombreux autres pseudonymes (féminins).

L. Frank BaumCe type a l’air juste super sympa

Une lecture sympathique, avec une structure franche et directe (les personnages se trouvent un but, rencontrent des obstacles en chemin et obtiennent gain de cause, tout en se découvrant un nouveau but, etc.), la tristesse est éphémère, même lorsqu’elle touche à la perte d’un compagnon d’armes et on dézingue quand même quelques créatures ici et là, sans émoi ni effluve. S’il n’y a pas de grande surprise, l’histoire n’est pas si facile à prédire, puisque les éléments classiques du conte sont bel et bien revisités. Le ton est cependant un poil trop classique pour que le coup de cœur frappe (bien que le personnage de l’Épouvantail à lui seul ait bien failli valoir la lecture).

L’héritage austiennien

Stella Gibbons est une découverte amicale. Lors d’une échappée dans un comptoir de papier, l’acolyte était revenue toute guillerette, tenant sous le bras un livre au titre un peu ballot : La Ferme de cousine Judith. Ravie de sa lecture, elle en a ensuite vanté les mérites : un ton caustique, dans la lignée des Jane Austen, un humour juteux et des situations ridicules. Puisque la donzelle me devait une recommandation, selon les règles implacables de cette marotte littéraire à laquelle je consacre généralement ma fin d’année, j’ai pu récupérer le volume dans son giron.

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Ce n’est qu’alors que la connexion s’est établie, dans ce méli-mélo médusien de neurones emmêlés : La Ferme de Cousine Judith n’est autre que la traduction infortunée du célèbre classique britannique Cold Comfort Farm ! Celui-là même dont je voyais régulièrement se faufiler dans les listes des livres les plus drôles de tous les temps : Esquire, le Telegraph, le Guardian… Remarquez que Le Guide du voyageur galactique se paye également le haut de l’affiche humoristique de ces listes (oui, toi Bingo-copine qui souffre encore de quelques réluctances à toucher à la SF, je te regarde de mes yeux charbonneux). Ce Gibbons est donc une excellente nouvelle et c’est avec moult anticipation que je m’engouffre avec Flora Poste dans le récit de ses déconvenues sociales à Cold Comfort Farm, la Ferme de Froid Accueil.

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À 21 ans, Flora Poste se retrouve orpheline et sans le sou. Une seule certitude : elle est déterminée à bien ne jamais travailler une seule minute de sa précieuse vie. La solution qui s’impose est de faire appel à la charité de parents éloignés du Sussex, les Starkadders. La jeune femme est enchantée par cette perspective : voici le « projet de vie » idéal pour tromper son oisiveté. La Ferme de Froid Accueil est habitée par une branche très lugubre de la famille de Flora : des rustres mal-fagotés pataugeant dans une crasse permanente, avec nulle envie aucune de se civiliser un tant soit peu. En digne représentante de l’héroïne austiennienne, la vaniteuse Emma, Flora décide qu’il est de son devoir de mettre de l’ordre dans ce chaos campagnard.

Derrière cette histoire simplette, dont l’intrigue n’a pour but que d’occuper l’espace des pages, se cache un livre anti-sentimental : le sirupeux devient une sorte de moquerie, qui va devenir indispensable dans la vie de chacun des personnages. Le maître de maison, à Starkadder, est un prêcheur raté, qui va rencontrer sa destinée d’évangéliste (et quitter femme et ferme) ; la cheffe de famille atterrit dans une maison de repos en Suisse, pour une psychanalyse +++ ; le fils chéri, séducteur acharné, finit par être enrôlé par un producteur de cinéma ; la jeune sœur un peu souillon est une Cendrillon, qui match avec le meilleur parti du coin… Aucun personnage n’échappera à sa destinée romanesque à la ferme de Froid Accueil : en un coup de baguette magique et trois bons mots sur l’absurdité de la vie, le sort de chacun est envoyé paître au pays du happy end. Pas de temps à perdre avec la psychologie, au vu du peu de temps qui nous est imparti sur cette terre, boudiou, on est là pour se détendre – semble nous dire l’auteure ! La fin, mièvre au possible, fait écho aux (effroyables) dernières pages d’Orgueil et préjugés : La Ferme de cousine Judith oscille souvent entre une intrigue un peu neuneu, et la moquerie permanente de son récit, de ses personnages et de ses situations, qui manquent capitalement d’importance.

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Un livre léger qui m’a plu, mais avec lequel j’ai eu du mal parfois, butant sur la (mauvaise) langue : l’édition de Belfond Vintage a ressorti une traduction franchement vétuste du texte, sans réellement la peaufiner, et le texte est malheureusement criblé de formules approximatives, de collages anglais/français ou de contresens. Le plaisir de lecture s’en est un peu ressenti. M’est d’avis les amis qu’il vaut mieux en rester au texte dans sa langue originale (un texte assez simple, au demeurant), pour profiter pleinement de l’humour !

Le scandale de la modernité

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L’amant de lady Chatterley est un titre que l’on fait souvent figurer en tête des listes des livres les plus scandaleux et de la littérature érotique. Scandaleux car l’histoire de son procès à la fin des années 50 a marqué les esprits et fit jurisprudence en matière de « d’atteinte aux mœurs ». Un coup d’éclat que l’on doit en partie à la personnalité de son éditeur de l’époque, car si le texte avait des relents de scandale dans ses thèmes et sa crudité, il pouvait largement prétendre à moins d’obscénité que l’un de ses congénères qui était passé entre les mailles du filet judiciaire : j’ai nommé Lolita, bien entendu.

Nous vivons dans un âge essentiellement tragique ; aussi refusons-nous de le prendre au tragique. Le cataclysme est accompli ; nous commençons à bâtir de nouveaux petits habitats, à fonder de nouveaux petits espoirs. C’est un travail assez dur : il n’y a plus maintenant de route aisée vers l’avenir : nous tournons les obstacles ou nous grimpons péniblement par-dessus. Il faut bien que nous vivions, malgré la chute de tant de cieux.

Telle était à peu près la situation de Constance Chatterley. La guerre avait fait écrouler les toits sur sa tête. Et elle avait compris qu’il faut vivre et apprendre.

Ainsi débute le roman de D.H. Lawrence, avec emphase et optimisme. On comprend immédiatement que l’on va se trouver en joyeuse compagnie, au fin fond de la campagne anglaise : le monde actuel court à sa perte, le bonheur est derrière nous, la guerre et les machines ont fait s’écrouler le monde. Un boute-en-train ce Lawrence !

Il a l'air tout penaud… Peut-être que la modernité de l'appareil lui faisait peur ?

Ce livre est assez atypique, du point de vue de sa structure, de son histoire, de sa publication. Il fait penser aux œuvres d’écrivains comme Zola, où l’intrigue narrative se mêle à de longs passages descriptifs ou argumentatifs, où les personnages sont parfois les récipients des opinions véhémentes de l’auteur. Dans L’amant de lady Chatterley, c’est un peu pareil : à part Constance, qui est l’incarnation d’une Mère Nature à l’écoute de ses instincts et ne prête jamais sa voix à des opinions marquées, les autres personnages ne dialoguent souvent que pour arguer de manière philosophique. Écrit dans les années 20, le livre est très déstabilisant sur la part qu’il donne aux femmes, qui y sont des créatures hautement supérieures aux hommes (plaît-il ?), petits enfants manipulés par leur orgueil et leur cupidité, qui se sont perdus dans l’Histoire. La femme de son côté ne doit rien à personne, ni à son père, ni à son époux, ni à la communauté, et fait – littéralement – corps avec son environnement, puisqu’elle trouve dans la forêt et dans son garde-chasse, deux moyens de contrecarrer le déterminisme social qui aurait fait d’elle une Lady.

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C’est un roman souvent décrit comme foncièrement moderne et conservateur : le lord que Constance épouse, Sir Clifford Chatterley, est un handicapé qui a perdu l’usage de ses jambes dans la première guerre mondiale, et qui de retour sur ses terres, se jettera à corps perdu dans la modernisation des mines environnant son domaine. Une mission décrite comme patriarcale et artificielle par Lawrence, Clifford étant une coquille vide d’aristocrate qui se trouve des occupations pour ne pas faire face au néant qui l’occupe, et qui représente la partie obscure de la lutte décrite entre nature et industrialisation, entre les mines et la simple forêt arpentée par le garde-chasse, entre Clifford et Constance. Il y a une scène formidable où Clifford, qui ne jure que par la machine et les innovations techniques, abruti toute la journée au son de son transistor, voit son fauteuil électrique d’handicapé bloqué, lors de la montée d’une petite pente raide dans la forêt, et refuse totalement qu’un humain aide la machine à se remettre en marche. Cet homme, impuissant dans sa voiture, se retrouve empêtré dans ses croyances modernes, incapable d’accepter l’intervention d’un peu d’humanité, qui le secourrait. C’est le choc des cultures !

Le début du roman est particulièrement frappant de ce point de vue. Ce qui fait que l’on se demande ce qui a vraisemblablement été le plus choquant pour la société qui lui fit procès : le sexe (peu probable) ? La relation entre un ouvrier et une aristocrate ? Ou toute cette langue libertaire, pas simplement dans la chair mais dans les idées, les envies, les aspirations ? Les femmes, et Constance particulièrement, jouissent d’une liberté de mœurs sans limite, tandis que les hommes sont fréquemment rabaissés à leur état de dépendance presque infantile. Il est assez évident, lorsqu’on lit des comptes-rendus de son procès en Angleterre, que le livre inspira la méfiance et la désapprobation du fait que les parties de jambes en l’air de Constance sont complètement libres de jugement. Il n’y a aucune contextualisation, aucune justification des penchants qu’elle aurait (qui sont, en conséquence, dépeints comme naturels), et c’est bien entendu ce qui manquait principalement au livre pour les bien pensants de l’époque : une morale qui viendrait contrebalancer toute cette liberté, afin de mettre en garde les jeunes et les tempéraments influençables (les femmes et les servants) contre l’exercice d’une telle liberté, qui serait puni par la société.

2nd November 1960:  British publisher Sir Allen Lane (1902 - 1970) displays a copy of D H Lawrence's 'Lady Chatterley's Lover', which was the subject of a celebrated obscenity trial.  He resigned from the Bodley Head in 1935 to found the massively successful Penguin Books Ltd, who published the controversial book.  (Photo by Central Press/Getty Images)

L’amant de lady Chatterley fut publié pour la première fois en 1928, à Florence. Son roman était alors disponible en forme plus ou moins abrégée et purgée, mais rarement autrement. Les éditions intégrales du texte furent sporadiques en Angleterre et presque systématiquement interceptées aux douanes jusque dans les années 60, date à laquelle Allen Lane, le fondateur des éditions Penguin, se décida à fêter dignement les 30 ans de la mort de l’auteur avec une première véritable édition britannique du texte : une édition non-censurée.

Des œuvres aussi variées que Madame Bovary, Moll Flanders, le Décaméron, ou même Tristram Shandy, avait payé de leurs pages cette obscénité chassée par l’esprit du Obscene Publications Act et des « chastes » années 50. Pour les éditeurs de ces publications maudites, il fallait compter des amendes parfois très salées, des interdictions de publication, des peines de prison, et bien sûr, les livres saisis et souvent brûlés.

Moult péripéties juridiques ont suivi la publication en poche de cette œuvre subversive de Lawrence, et c’est finalement devant les tribunaux que les éditions Penguin et Allen Lane vont se retrouver, devant faire face à un juré de 12 lecteurs, qui liront le livre durant les quatre jours de procès. L’État finit par perdre la face, à force d’en critiquer son langage trop ordurier pour les jeunes filles, les servants et autres publics sous influence, et à la faiblesse de ses rares témoins. Lady Chatterley’s Lover fut jugé non coupable d’obscénité. Les éditions Penguin vendirent jusque 3 millions d’exemplaires du livre, et la décision du procès ouvrit la voie à une plus libre publication d’œuvres impertinentes et aux sulfureuses années 60.

Dans l’air du temps

L’année 2015 avait été l’occasion de lire un livre que j’avais acheté pour sa charmante couverture et que je pensais condamné à jaunir et gondoler sur une étagère trop exposée à la moisissure… Autant dire que j’ai brandi mon V de la victoire quand je suis tombée sur le titre de ce petit pingouin de la collection Great Ideas, sûrement parti pour suivre le même sort.

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C’est donc le retour de cette chère Virginia, avec laquelle vous êtes dorénavant plus qu’accointés, puisque j’en ai fait mon sujet principal de l’année 2016 (… vous n’êtes pas au bout de vos peines !), ayant même entrepris de contaminer un peu mon entourage.

M’enfin, Virginia, tout cela lui passe bien au-dessus du chignon, ai-je envie de vous dire ! J’ai donc marqué un temps d’arrêt dans la lecture de ses journaux pour m’acquitter de cette lecture qui prenait de l’épaisseur poussiéreuse.

C’est le premier chapitre, « Thoughts on Peace in an Air Raid » (que Folio a traduit en français sous le titre « Pensées sur la paix dans un raid aérien » dans ses Essais choisis) qui donne son titre au recueil. On retrouve d’ailleurs dans ce volume traduit bien plus épais, d’autres essais que j’ai pu découvrir à l’occasion de ma lecture : parmi eux « Par les rues : aventure londonienne » (Street Haunting), « Fiction moderne » (Modern Fiction), et d’autres dont je vais vous dire quelques mots ci-après. Pour les insoumis aux Folios, le Bruit du Temps a également entrepris une (meilleure ?) traduction des essais.

Ce premier essai est celui qui m’a le plus marquée ; c’est également le plus aisé à approcher. Woolf l’initie en dépeignant les sentiments et comportements qu’engendrent les raids aériens allemands, en plein conflit de la Seconde Guerre Mondiale. Allongé dans un lit, quelles pensées nous viennent ? Dans les méandres de son esprit lui vient l’image des jeunes soldats anglais et allemands, qui dans d’autres circonstances, trouveraient complètement absurde de se taper dessus. L’esprit se raccroche à cet imaginaire où l’oppresseur a un autre rôle, où d’autres temps surgissent. Tout à coup, une évidence : il faut libérer l’homme du joug de la machine. Mais avant cela, le rôle de la femme surgit, ce rôle qui a changé en temps de nécessité : que se passera-t-il, quand la Guerre prendra fin ?

Woolf procède à la mise en scène de sa pensée. Comme si ce réveil féministe s’était fait de lui-même, un processus déclenché pour démontrer un naturalisme de la pensée (au lieu d’argumenter de façon traditionnelle, point par point, je montre de quoi découle ma réflexion, baignant naturellement dans son courant, jusqu’au réveil de la conscience façon Kate Chopin). Je suis moi-même convaincue par mon environnement, par la force des éléments qui m’environnent, et en aucun cas je ne suis le bretteur lui-même. En d’autres termes, celui qui convint se présente comme le premier des convaincus (et pof).

C’est une posture à l’unisson avec son argument : en tant que femme, je n’ai pas eu accès à l’éducation et donc aux méthodes classiques d’argumentation que les philosophes, écrivains, politiciens se sont vus enseigner. Tout comme sa littérature, Woolf cherche des voies de traverse pour véhiculer son propos. Elle fait donc mine d’être candide (« quelque chose cloche, non ? C’est probablement moi qui l’imagine, car je n’ai aucune légitimité [en tant que femme, la plupart du temps] pour le savoir. Je vais néanmoins poser la question, à tout hasard »), de s’étonner à l’excès et non sans ironie, pour se placer du côté de son lecteur et l’entraîner dans la nature de son étonnement, le tourner vers les dunes où s’éveille la conscience, jusqu’aux rives où souffle la brise du mécontentement.

La référence de la couverture prend tout son sens, après la lecture de ce premier essai (une affiche de propagande pour que les femmes contribuent à l’effort de guerre) (remarquez le détournement des éléments graphiques de cette affiche pour coller à l’esprit de la collection Great Ideas, et à l’ouvrage de Woolf) :

Dans le chapitre « The Art of Biography », elle s’en va questionner la valeur de ce nouveau genre, né au 18e siècle, développé plus amplement au 19e et intrinsèquement lié à son sujet d’étude et ses survivants. Woolf déplore qu’il n’y ait pas souvent eu de chef-d’oeuvre du genre, mais remarque de son ton exégétique que ce manque est inhérent aux contraintes – presque sociales – des biographes.

De fait, le biographe dont elle souhaite réellement bavasser s’appelle Lytton Strachey. Strachey était un écrivain, proche de Virginia Woolf, qui n’avait ni le génie du romancier, ni celui du dramaturge, et qui trouva un parfait compromis pour son désir d’écriture dans celle de la vie d’autrui. Qui plus est, pour cet art encore bien jeune, Woolf raconte comment c’est là l’occasion pour ce flamboyant briton de s’y distinguer, en explorant le genre au-delà de ses limites victoriennes. Cet essai donne lieu à un classique duel Craft Vs Art. Une question centrale dans l’entourage de sa mère, Julia Stephen, qui avait côtoyé tout le beau monde de cette Fin de siècle, dont les Préraphaélites n’étaient pas des moindres. C’est dans la gauche lignée de William Morris, John Ruskin et tutti quanti, que Woolf, en bonne critique britannique, se pose ces questions existentielles.

Mais de fait, Virginia Woolf décortique deux biographies rédigées par Strachey – l’une à son sens réussie, l’autre restant un échec – et analyse dans les détails les sources de ces dissensions critiques, pour en conclure que le genre, qui se doit d’être au plus vrai, a pour pour nécessité de grandes limites : les faits.

For the invented character lives in a free world where the facts are verified by one person only – the artist himself. Their authenticity lies in the truth of his own vision. The world created by that vision is rarer, intenser, and more wholly of a piece than the world that is largely made of authentic information supplied by other people. And because of this difference the two kinds of fact will not mix; if they touch they destroy each other. No one, the conclusion seems to be, can make the best of both worlds ; you must choose, and you must abide by your choice.

Mais les faits eux-mêmes sont le terreau de la créativité, les faits sont fertiles, nous dit Woolf, qui termine son essai sur une note presque transcendantale. La biographie est une fenêtre pour l’imagination et l’esprit, qui recherchent d’un commun accord le vrai, le réaliste, le palpable, et bien souvent vont les chercher dans la vie des autres. Car les faits du passé nourrissent et habitent l’imagination, qui se construit sur ce qu’elle sait. Ce passage final est assez fascinant et discute de notre goût pour l’intimité des autres, que ce soit celle des Brangelina, ou bien celle-là même de Woolf, qui a laissé une quantité phénoménale d’écrits, d’essais, de lettres et d’entrées de journal, matériau re-constitué moult fois par des biographes (parfois en herbe), extatiques à l’idée de plonger aussi concrètement dans la vie d’une morte (Hermione, Viviane, Alexandra, Geneviève et Agnès, pour n’en citer qu’une poignée).

Dans une tentative de mise en abyme, de jeu-ne-sais-quoi, Woolf s’est essayée elle-même au tracé des contours de la vie de Roger Fry, peintre et critique, pour mettre en pratique tout son discours sur le genre.

Dans son essai intitulé « Why », elle s’interroge, à la suite d’une conférence donnée par un orateur particulièrement ennuyeux, sur ce qui peut amener la société à faire monter un pauvre homme sur une estrade, plutôt que de le faire se mêler à la populace et débattre librement. Ce début de questionnement l’amène à répéter, au départ pétulante mais bientôt intenable, « pourquoi, pourquoi, pourquoi », en finissant par vouloir complètement chambouler l’ordre des choses, dont l’ordre paraît justement absurde :

… Why not create a new form of society founded on poverty and equality? Why not bring together people of all ages and both sexes and all shades of fame and obscurity so that they can talk, without mounting platforms or reading papers or wearing expensive clothes or eating expensive food? (…) Why not abolish prigs and prophets? Why not invent human intercourse? Why not try?

Bien sûr, Woolf fait de la provoc’ plutôt que de la réelle rébellion, puisqu’elle est bien loin d’être anarchiste, et a tôt fait de rappeler qu’elle parle de littérature. Et en littérature, pourquoi écouter les autres, quand on peut piocher soi-même, à la fois le matériel et le matériau ? Woolf prône l’auto-didactisme et oublie au passage que tout le monde n’a pas grandi dans une bibliothèque géante, avec un éditeur pour papa. Nonobstant cette petite remise en contexte, c’est un essai qui rappelle que c’est une auteure qu’on identifie souvent pour son féminisme, mais moins souvent pour son activisme littéraire « genre-free », et ses opinions indisciplinées, une plume qui aime à secouer la fourmilière de l’establishment.

Cependant, cette petite manie qu’a Woolf, d’à la fois reconnaître qu’elle fait partie de la fange aristocrate, et d’oublier que ses « acquis » sont issus de ses privilèges de classe, conduit au dernier essai intitulé « Why Should One Read a Book? » Sans développer plus avant sur ce dernier essai, je me paye le luxe d’une dernière défense de cette élitiste assumée en précisant qu’elle allait tout de même, à l’orée de sa vingtaine, à la rencontre nocturne d’ouvrières, afin de leur donner de petites conférences sur des sujets divers et variés de l’Histoire et de la culture.

Ce n’est clairement pas un recueil d’essais qui passionnera tout le monde, au vu de ses sujets souvent très contextuels ou confidentiels. Virginia Woolf était quand même une lectrice et écrivain autodidacte, qui n’alla jamais véritablement à l’école (un père tyrannique), qui s’éduqua toute seule, en piochant tous les jours dans l’immense bibliothèque familiale, et qui prit le pli de discuter en elle-même des problématiques soulevées (de la grammaire grecque à l’utilisation du point-virgule par Walter Scott, en passant par le ratage total qu’était pour elle l’Ulysses de Joyce). Le fameux Stream of Consciousness est palpable dans cette façon de se laisser guider dans ses réflexions, et certains essais s’en retrouvent fastidieux à la lecture, comme si vous vous retrouviez au poste de police et que l’inspecteur qui conduisait l’interrogatoire avait une façon plutôt trouble de vous amener à avouer (disons tellement trouble que vous ne sachiez plus vraiment pourquoi vous êtes là). Woolf oppose un style novateur et un découlement, plutôt qu’une argumentation plus classique, pour dévoiler une autre sorte de logique, servant des positions réformatrices.