Récolter les paysages

Les nouvelles sont un genre que j’ai découvert relativement tard et que je connais mal. J’ai pu lire Edgar Allan Poe et Flannery O’Connor pendant mes études, certains textes il y a quelques années de Raymond Carver, d’Alice Munro, de Grace Paley. Mais dans l’ensemble, malgré des essais fructueux, je n’ai pas suffisamment accroché au genre court pour souhaiter l’explorer plus avant. Et puis l’année dernière, j’ai lu le recueil de Shirley Jackson, The Lottery and Other Stories, et tout cela a singulièrement changé : en quelques phrases à peine, Jackson réussit à pendre son lecteur captif à chacune de ses phrases, aux atmosphères hypnotisantes de ses nouvelles. Impossible de décoller ses rétines du papier. Toutes superbement écrites, décrites : le rien y est monumental. Alors quelle autre option que de continuer avec Katherine Mansfield, nouvelliste du début du XXe siècle d’origine néo-zélandaise, rivale intellectuelle que s’est proclamée Virginia Woolf ?

La Garden-Party

Les nouvelles de La Garden-Party sont comme des mini-romans. Elles ne demandent aucun effort pour rentrer dans l’histoire et nous intéresser à ses personnages (et ils sont parfois beaucoup). Elles ont un je-ne-sais-quoi de cinématographique dans leur façon de diriger leur attention vers un lieu, puis un personnage, puis un autre qui passe par-là, puis un autre passé dans l’autre sens, sans montrer aucune préférence et en leur accordant autant d’attention. Elles sont constituées d’une suite de scénettes amusantes, émouvantes, qui s’emboîtent parfaitement les unes dans les autres.

Et puis chez Mansfield, il y a un don de la métaphore, une capacité à projeter des images claires, poétiques, drôles, à faire des analogies qui portent avec humour les descriptions. Les mondes qu’elle croque sont rassurants. Les personnages ont des insatisfactions, des frustrations, des dérangements, des malaises… Mais rien n’est jamais tragique, tout est question d’un instant, un instant où les pensées pondèrent, puis la vie reprend son cours – le facteur sonne, les enfants crient, un mouton bêle – et on se rappelle à ce que l’on faisait avant d’être interrompu par son fil de pensées.

L’auteure donne voix à tous et à tout : dans « La Baie », la chatte prend la parole, les moutons ressentent des choses, les enfants s’expriment dans leur langue juvénile, la servante est invitée à prendre le thé, la veuve est indépendante et heureuse de l’être, le mari est mécontent d’être incompris par la foultitude de femmes l’environnant, la belle-sœur s’éclipse aux côtés de sa libre amie, la grand-mère occulte les questions gênantes des enfants… C’est un monde vivant que fait parler Mansfield, tour à tour, les voix ne se superposant jamais. Chacune trouve un moment qui lui est entièrement dédié, chacune a son importance. Le tout est dynamité par des locutions et expressions idiomatiques, des onomatopées, des personnifications qui donnent vie au décor.

Katherine Mansfield

On trouve parfois une pointe de noirceur, comme à la fin de « La Baie », qui nous fait soudainement croire au plus épouvantable des dénouements. De même, on ne s’attend absolument pas au face-à-face de la bonne et naïve Laura, organisant « La Garden-Party » éponyme, avec la mort ; ou encore celui des vieilles filles de feu le colonel de la troisième nouvelle, qui font face à un épisode post-mortem quasi-psychotique. Mansfield décrit avec brio une sorte de trivial drolatique au potentiel versatile.

Ce sont des mondes dans lesquels Mansfield nous donne toute une foule de repères, des mondes pétris de vieilles connaissances, de situations pérennes, de lieux familiers. Cependant, tous ces mondes sont faits de risques et tous peuvent basculer, à n’importe quel moment, si l’on ne prête pas suffisamment attention ; si l’on s’y risque un peu trop ; ou si l’on s’est tout simplement trop attendu à ce que rien ne change.

De l’incidence de l’Esclavage

Si ce n’était pour les récits d’esclaves qui nous sont parvenus aujourd’hui, il serait bien compliqué de connaître les conditions de vie (et de mort) de ces millions d’opprimés, leurs histoires, leurs pensées. Car les comptes rendus des populations blanches de l’époque, y compris les abolitionnistes, ne pouvaient être que basés sur du non-vécu. Aussi, le genre que l’on en est venu à connaître sous le nom de Slave narrative est devenu un genre précieux et irremplaçable d’un point de vue historique, mais pratiqué par des milliers d’Africains déportés, d’Américains, d’Anglais et des colonies, il est aussi devenu un genre littéraire à part entière avec ses codes, ses thématiques, ses détournements et ses mystères. Parmi tous ces récits, certains ont atteint nos rivages : c’est le cas d’Olaudah Equiano, de Frederick Douglass (il existe même une version Gallimard jeunesse), de Sojourner Truth (un bel effort des Presses de Rouen), ou encore Solomon Northup, ayant récemment connu le succès que l’on sait.

jacobstplarge

Et c’est aussi le cas de Harriet Jacobs, alias Linda Brent, dont on a d’abord cru qu’il s’agissait du pseudonyme d’une Nordiste blanche et abolitionniste, Lydia Maria Child (éditrice du journal National Anti-Slavery Standard), se faisant passer pour une esclave fugitive, afin de servir la cause du Nord. La confusion sur l’origine du texte est en réalité due à deux choses : d’une part, Harriet Jacobs devant officier sous un pseudonyme, la narratrice Linda Brent est bien entendu inconnue au bataillon terrestre. Une fois son récit écrit, il fallait également compter sur un éditeur, ce que fut Lydia Maria Child, qui intervint dans le texte avant de le publier, sans que l’on connaisse l’étendue de cette intervention. D’autre part, le récit haletant, bien structuré, exempt de misérabilisme, est superbement écrit : ce ne pouvait être l’œuvre d’une esclave, aussi lettrée soit-elle.

Le récit de Linda Brent [Harriet J.] sera le récit prêt à toucher et émouvoir les rangs des Nordistes (et Sudistes) blanches : par sa trajectoire atypique d’esclave née quasiment libre, par sa prose littéraire, par son caractère religieux et vertueux, et par sa complexion – car elle est née mulâtre et sa peau est exceptionnellement pâle –, elle a tout pour créer une proximité avec des lectrices nées dans l’ignorance de l’esclavage, et pour susciter de l’indignation auprès de celles dont la condition ne pourrait pas être plus éloignée. Harriet Jacobs sera pionnière dans le portrait qu’elle brosse de la femme et de la mère noire, faite de piété et de dévotion, rendant sa dignité et sa féminité à la femme esclave en se montrant tour à tour sensible, féminine, fragile et fervemment croyante.

Jusqu’à ses six ans, Linda vit dans une relative liberté et n’a pas le moindre soupçon de sa condition d’esclave. Sa mère est servante auprès d’une famille sudiste bienveillante ; elle-même est élevée aux côtés de la petite fille de leur maîtresse, dans le même respect des principes moraux et suivant la même éducation ; tandis que la grand-mère de Linda, ayant servi les anciennes générations avec une dévotion et une loyauté admirables, a même acquis sa liberté et s’est installée dans une modeste maison de ville, où elle accueille une société plutôt diverse. Mais à six ans, sa mère soudainement meurt et dans son sillon suit bientôt la « bonne » maîtresse. Les esclaves étant des biens de propriété, cette dernière lègue Linda et son frère à une petite nièce, jeune enfant encore dans ses langes, et c’est ainsi que l’heureuse fratrie se retrouve sous la coupe d’un total sociopathe qui va leur faire vivre un enfer : le Docteur Flint.

Incidents_VivianeHamy

Linda Brent revient longuement sur l’incertitude dans laquelle est jetée toute jeune fille esclave, qui souhaite mener une vie vertueuse et qui doit endurer les vicissitudes liées à la débauche des maîtres et de leurs voisins et amis. Dès son arrivée, Linda devient l’objet de toutes les convoitises du patriarche autoritaire, qui la courtise avec une violence inouïe, sous le nez d’une maîtresse furieusement jalouse. À l’aube de ses quinze ans, pour se mettre à l’abri de la cruauté de son maître, elle fait alors le choix délibéré d’abandonner sa vertu auprès d’un gentleman blanc et célibataire de la ville qui la courtise – mais qu’elle n’aime pas (on lui a refusé le mariage qu’elle désirait avec un homme libre). Cette stratégie donne naissance à deux enfants mais ne marche qu’un temps, tôt ou tard il lui faudra retourner auprès de son maître qui enrage de la voir bénéficier d’un peu de liberté auprès de sa grand-mère.

Linda finit par élaborer des plans pour fuir vers le Nord, qui s’avèrent trop dangereux ; elle se retrouve alors sous la protection temporaire d’une femme blanche esclavagiste ayant de l’amitié pour sa famille, cachée dans une petite chambre sous les toits, avant de devoir abandonner cette retraite trop exposée et se réfugier chez sa grand-mère. Là, on l’installe dans une soupente, sorte de réduit mesurant 2 mètres de long sur 1,50 de large, la partie la plus haute faisant 90 centimètres puis s’inclinant en pente raide. Linda Brent va rester cachée sept ans dans ce minuscule trou, où elle ne peut pas se lever, se tourner, s’étirer, où il n’y a ni lumière ni air, où le froid est source d’engelures au point d’endommager durablement ses pieds, et où sa physionomie générale (jusqu’à sa capacité de parler) sera entamée, la laissant presque handicapée.

Pourtant je préférais ce sort à celui d’esclave, bien que certains Blancs le considèrent enviable et il faut croire que le mien l’était comparé aux autres : je n’avais jamais vraiment sué sang et eau ; je n’avais jamais été lacérée de la tête aux pieds ; je n’avais jamais été battue au point de ne plus pouvoir bouger ; on ne m’avait pas sectionné le tendon d’Achille pour m’empêcher de fuir ; je n’avais jamais été enchaînée à un tronc d’arbre et forcée de le traîner avec moi pendant le travail aux champs ; je n’avais pas été marquée au fer ni déchirée par les chiens. Au contraire, on m’avait toujours bien traitée jusqu’à ce que je tombe entre les mains du Docteur Flint. Avant ça, je n’avais jamais souhaité être libre. Que Dieu ait quand même pitié d’une femme obligée de mener une telle vie même si en apparence, elle semble dépourvue de cruauté.

Je n’en dis pas plus de ce récit poignant, qui tient en haleine : Linda, échappera-t-elle à ce monstre infâme ? Réussira-t-elle à faire racheter ses enfants, qui bien que leur père soit blanc, ont hérité de la condition d’esclave de leur mère ? Son histoire se déroule dans le Sud, puis dans le Nord, qui est prompt à décevoir les esclaves fugitifs débarqués des vaisseaux pleins d’espoirs. Née en 1813 en Caroline du Nord, elle atteindra le Nord quelques temps avant le passage du Fugitive Slave Act de 1850, qui contraignaient les États du Nord à dénoncer et coopérer à la capture des esclaves en fuite, pour les rendre à leurs propriétaires sudistes. On peut aisément imaginer le peu de répit qu’a connu Harriet Jacobs.

Harriet_Ann_Jacobs1894

Harriet Jacobs aurait entreprit de raconter son histoire à Harriet Stowe (l’auteure de La case de l’oncle Tom) qui aurait finalement décidé de plutôt l’inclure à son roman, en cours de rédaction. Jacobs n’ayant pas apprécié cette petite manœuvre, cela l’aurait décidée à écrire elle-même sa propre histoire, qui par manque de timing approprié, parut à l’aube de la Guerre de Sécession et tomba dans l’oubli quasi-instantanément. Je suis contente de ne pas l’avoir oublié pour ma part, car j’ai lu ce texte il y a sept ou huit ans, dans le cours d’une fabuleuse professeure qui m’a fait découvrir des auteures aussi formidables qu’elle, et si j’avais eu le temps de relire Jamaica Kincaid cette année, comme j’en avais tout d’abord l’intention, j’aurais pu lui rendre un double-hommage : sorti de cette salle de classe, le texte de Harriet Jacobs n’a pas pris une seule ride, il s’est laissé dévorer avec autant de perplexité, d’indignation, et même de frénésie que la toute première fois. C’est un témoignage de survie qu’il faut avoir lu, de la trempe d’un Robinson Crusoé, tout en l’en surpassant largement (on pourra arguer du contraire et je me mêlerais à l’argument avec une vive inspiration).

G–r-l–r-s

Monique Wittig, emblématique figure du MLF aux côtés d’Antoinette Fouque, entre autres : un mythe, en quelque sorte (à déconstruire, toujours), car elle avait disparu de nos rivages pour aller s’exiler aux États-Unis dans les années 70 pour ne jamais en revenir. Là-bas, elle trouve la place qui lui est due dans les départements de women studies et peut développer sa notion de lesbienne radicale. Cette auteure, classique des gender et queer studies, me lorgnait en permanence dès que je m’aventurais vers le rayon des sciences humaines en librairie. La réédition de La pensée straight par les éditions Amsterdam était d’autant plus encourageante pour s’attaquer aux textes fondateurs de Wittig, qui portent majoritairement sur la question de la sexualité lesbienne et queer.  Ce sont ses quelques essais qui m’attirent mais c’est pourtant par l’un de ses textes fictionnels (autofictiodémonstratif ?) que j’entame mon expédition.

Les Guérillères est le genre de livre qui pourrait être écrit sous champi. L’ouvrage tout entier est un flux poétique, alternant entre des descriptions métaphoriques, avec l’incantation de noms d’héroïnes, femmes ou jeunes filles (tentative de rendre leur existence à toutes ces figures oubliées, en invoquant leur nom ?), et des cercles prophétiques. Cette suite de visions (les appeler « scènes » serait s’emballer tel un poney fougueux), où la nature, des silhouettes féminines (déesses, créatures du folklore, personnages de contes de fée, simples femmes, figures historiques…) se succèdent, prises dans l’œil de la caméra, gardant la pose le temps que l’œil se détourne pour se porter vers un tout autre horizon, sans continuité apparente, mais dont on perçoit une évolution saccadée dans le Temps.

« Elles disent que les références à Amaterasu ou à Cihuacoatl ne sont plus de mise. Elles disent qu’elles n’ont pas besoin des symboles ou des mythes. Elles disent que le temps où elles sont parties de zéro est en train de s’effacer dans leurs mémoires. Elles disent qu’elles peuvent à peine s’y référer. Quand elles répètent, il faut que cet ordre soit rompu, elles disent qu’elles ne savent pas de quel ordre il est question. »

Ce récit propose une immersion dans des paysages où les femmes vivent en toute liberté, dans des scènes d’outrages, dans des images qui tentent d’en découdre avec les stéréotypes. Le tout semble constituer une mémoire collective : mémoire des sens, mémoire de l’Histoire, mémoire des corps, mémoire émotionnelle et mémoire transgressive (« Fais un effort pour te souvenir. Ou, à défaut, invente. ») et celle des fantasmes collectifs. La voix narrative évoque en permanence un « elles » (et parfois des « féminaires »), un pronom générique qui se réfère à toutes et à chacune, qui englobe une masse unie dans ses expériences partagées. La phrase « Elles se couchent et s’endorment. » revient à intervalles réguliers, comme si ces femmes étaient des automates dont la conscience s’active, puis se met en veille, jusqu’à la prochaine nécessité.

Percer ces visions idylliques, bucoliques, métaphoriques n’est pas aisé et je peux tranquillement avouer que je me suis échappée de beaucoup d’entre elles. Certaines descriptions m’ont traversée, certaines m’ont hypnotisée par leur beauté ou leur mystère – et souvent les deux ; d’autres sont passées à côté, incapable que j’ai pu être à les deviner, et cet impérieux besoin de compréhension a été un malheureux frein à cette lecture, qui est une expérience naviguant entre la poésie pastorale, l’ode, le conte bucolique, l’essai, le témoignage – tour à tour contemplative, chimérique ou pragmatique. Certaines symboliques se révèlent plus volontiers : les ronds qui viennent occuper certaines pages représentent la perfection de la vulve que souhaite évoquer Wittig sous toutes ses coutures (une vulve désignée par un fer à cheval sur les parois paléolithique, comme elle le rappelle, mais pour laquelle « les féminaires privilégient les symboles du cercle, de la circonférence, de l’anneau, du O, du zéro, de la sphère. »). C’est poétique, cryptique, cosmique, céleste. Reste la horde sauvage de mystères persistant. L’un d’entre eux m’interpelle encore, alors que je referme le volume : c’est ce titre, Guérillères, avec un « r » et non deux, comme sa supposée racine. Pourquoi ? Ce seul mot inocule à lui-seul le sentiment de perplexité dans lequel cette lecture m’a profondément plongée, qui m’entraîne pourtant déjà vers son précédent, L’Opoponax.

Une ville mouvante

Paris est une fête est le livre qui s’est probablement le plus vendu à la suite des attentats du Bataclan et de Charlie Hebdo. Le titre explique à lui seul ce soudain besoin de refuge en masse et l’idée des libraires (et de Gallimard) de le mettre autant en avant (éditions collector à répétition bonjour). Je me suis toujours demandée ce qu’avaient pensé tous ces lecteurs anonymes, en ouvrant le petit volume et en découvrant qu’il s’agissait de vignettes plus ou moins confidentielles, sur les relations d’Hemingway, se déroulant entre 1921 et 1926 : ont-ils apprécié ce décalage ? Ont-ils été déçus, de ne pas trouver le réconfort tant espéré ? Se sont-ils pris au jeu, en s’échappant l’espace d’une lecture, du quotidien morbide dans lequel Paris était jeté ?

Paris est une fête

Pour ma part, j’ai fini par mettre le bouquin dans mon panier en refermant Shakespeare and Company de Sylvia Beach et Rue de l’Odéon d’Adrienne Monnier. Je trépignais d’impatience à l’idée de replonger dans le Paris littéraire du début du siècle dernier et j’avais déjà exploré la rue de Fleurus avec Gertrude Stein dans L’Autobiographie d’Alice B. Toklas. Mon opinion d’Hemingway étant limitée à ma lecture assez indifférente du Vieil Homme et la mer, j’espère bien pouvoir ressortir de ce recueil avec un souvenir plus prononcé.

Certes, il fait bon de se promener entre la montagne sainte Geneviève et le boulevard Montparnasse, de manger et de boire (ah, ça y va les huîtres, le vin blanc et les fine à l’eau) et se rencontrer entre expatriés, dans ce Paris après-guerre où déjeuner en terrasse est la norme et ne coûte pas bien cher. Le livre contient quelques anecdotes sympathiques : comme le fait que les personnages de ses histoires deviennent gloutons à mesure qu’il s’affame de plus en plus pour économiser ses ressources ; comment Gertrude Stein n’encensait que les auteurs qui l’encensaient elle-même ; comment sa première femme, Hadley, voulant lui faire une surprise, égara la totalité de ses manuscrits et de leurs quelques copies, en les emportant tous dans une valise dérobée dans une gare suisse (… adieu, œuvres de jeunesse !). Ou encore comment les Scott Fitzgerald étaient des gens turbulents, buveurs et les plus mauvais compagnons de voyage que vous verrez jamais. En filigrane, on y découvre un Hemingway qui n’était pas fêtard ; un bon buveur solitaire, qui rencontrait quelques personnes mais vouait ses journées au travail d’écriture, sur une table de son petit deux pièces ou dans des cafés ne faisant pas dans le tapage. Ernest se dépeint comme un bon bougre qui ne louvoie pas.

ernest_hemingway_paris_1924

Les textes assez triviaux sont éclairants sur le Paris après-guerre, le mode de vie bohème des auteurs, amusants par moments, confidentiels par d’autres : rien de franchement transcendant. Au croisement d’entrées de journal et de vignettes, certains semblent rapporter leur quotidien tel qu’il se déroule, sans grand chamboulement, avec des sorties récurrentes aux courses hippiques qui m’ont fait un peu bailler, ou le récit des séjours à Schruns, en Autriche, à faire du ski. Certaines parties de récit sont entraînantes ; d’autres, on ne comprend pas vraiment l’envie de nous décrire par le menu détail des journées où il ne se passait rien en dehors du passage d’une célébrité. Je reconnaîtrais quand même que j’ai une meilleure opinion d’Hemingway en refermant ce volume : toujours le mensch ombrageux et misanthrope que l’on sait, un moustachu viril traditionnaliste, mais doté d’un anti-conformisme intègre que je ne soupçonnais pas, ainsi que d’un esprit d’indépendance des plus sympathiques.

C’est comme si ce livre avait émané d’une mixture de difficultés à trouver des sujets sur lesquels écrire, et d’une certaine nostalgie pour un temps plus simple, des caractères plus francs, des conflits plus antithétiques. Je ne crois pas qu’il faisait bon d’être Hemingway penché sur sa table alors que les galops d’années lui passaient dessus. Ça sent l’homme tourmenté, voire littéralement désœuvré, et son suicide (peu après avoir laissé une première mouture de son manuscrit à un éditeur) donne du grain à moudre. Quant à mon avis pas chaud pineau, peut-être mes anciennes réticences sont-elles à la source de mes nouvelles résistances ; peut-être suis-je vouée à demeurer à la lisière des textes d’Hemingway, tout simplement.

Apoeticalypse

À Toronto, dans un théâtre de renom qui présente une représentation du Roi Lear, l’acteur principal est victime d’un accident sur scène. De cette première scène qui plante le décor, dans laquelle s’affairent des personnages divers et variés, qui marque le début d’une terrible pandémie qui décimera la Terre plus promptement qu’une tragédie Shakespearienne bien rodée, Emily St. John Mandel nous propulse deux décennies plus tard, dans ce monde qui est le nôtre, mais qui n’a plus rien de reconnaissable. Les survivants sont des vagabonds, optant parfois pour une sédentarité éphémère, et parmi eux va et vient un orchestre et des acteurs, une compagnie du nom de Symphonie itinérante, qui chemine dans le cimetière qu’est devenu le monde, pour rappeler aux anciens et aux nouveaux, des bribes de la civilisation qu’ils ont laissée derrière eux. Dans ce monde nouveau, les plus jeunes foulent les vestiges d’une ère électrique et électronique qu’ils sont incapables d’appréhender ; cette nouvelle réalité désastreuse est comme une décharge abandonnée, où toute présence est un suspense, où chaque silhouette risque de s’évanouir sans laisser de trace.

Ce roman doux amer, qui suscite tour à tour frissons, élans d’espoir ou réflexions métempiriques, est conté d’une main de maîtresse absolue. Les allers-retours entre les quelques époques (proches) sont d’une clarté saisissante, les liens toujours fluides, les épisodes incontestablement haletants. Non seulement le lecteur n’est jamais égaré, mais – et dans mon cas, c’est une sorte de prouesse – il est passionné par tout ce qu’il lit et n’est jamais pris de cette impatience à vouloir rattraper l’une des trames narratives momentanément laissées de côté. Tous les fils se rejoignent naturellement, et tous donnent envie d’être tirés.

Ce récit réconciliera les plus réticents avec le genre de l’anticipation. Germophobes, vous succomberez également au charme de cette histoire de protagonistes héroïques ayant réchappé à l’épidémie la plus fulgurante qui soit, grâce à une combinaison de chance et de mesures préventives très efficaces (on ne touche rien à l’aéroport). Vous pourrez même citer, à vos progénitures un peu sceptiques devant vos sermons hygiénistes, quelques exemples probants tirés du livre.

Station Eleven cover

Comme les personnages survivants de Station Eleven, on se met à considérer d’un regard plus pesant, plus intense, plus existentiel, les œuvres qui nous entourent. Les livres, tout d’abord ; puis les films, les musiques, les objets, les matières ; les phrases, les répliques, les références, que l’on pourrait s’échanger éternellement, se raconter en continu, si tout venait à disparaître autour de soi et que l’on était voué à marcher pour une éternité à être. Alors que « Certains l’aiment FIP » passait l’extrait de Denis Lavant courant pour Juliette Binoche – dans le mauvais sens – sur Modern Love, je me suis imaginée, moi aussi, être aux prises d’une extatique fébrilité si j’avais entendu la voix familière du présentateur radio annoncer le titre choisi « pour Christophe, qui habite le Ve, de la part de Juliette, qui habite le Ier ». En cette saison de sec hiver si tôt entamée, comment ne pas se sentir un peu plus près de ce Toronto tempétueux qui enterre sous son élégante neige, en l’espace d’un éclair de secondes, des millions d’habitants ?

J’invite les mains moites comme moi (vous savez, ceux qui flippent au ciné au point de se couvrir tous les orifices quand une musique un peu stridente vient corser une scène un peu chill) à lire ce récit d’anticipation en écoutant de la musique un peu lyrique : on risque de s’y croire un peu trop et d’être pris de palpitations le soir, au moment d’éteindre la lumière, à la pensée que l’obscurité totale pourrait un jour se refermer comme un piège autour d’une humanité ayant épuisé toutes ses ressources. FIP, d’ailleurs, est vraiment la bande-sonore à sélectionner si vous optez pour l’offre « bad trip total / on va tous y rester » : au moment où j’entamais, fébrile, le dernier tiers du livre, ils passaient un extrait de la BO de 120 battements par minute (un film sur les rescapés du SIDA, et sur ceux qui rescapent pas…) en la commentant comme la musique sur laquelle on danse quand on sait que l’on va mourir (OLALA FIP MAIS NON). Probablement le moment où j’aurais dû considérer l’option RTL comme un peu plus viable. Malgré tout (enfin, malgré FIP surtout), le livre garde un ton toujours lumineux, grâce à une narration distanciée, qui maîtrise le récit de ces vies dispersées et de ces personnages qui s’entêtent, coûte que coûte, à avancer avec le recul de leur civilisation.

Chiang et le sujet scientifique

Tour de babylone

La tour de Babylone est un recueil de nouvelles qui s’intéresse tout particulièrement au langage et qui rassemble des histoires balayant des sujets, des situations et des narrations complètement différents les uns des autres : Ted Chiang se glisse dans la peau d’hommes, de femmes, d’enfants, de professeurs ou de chercheurs, d’ouvriers, utilise une narration à la troisième personne, à la première personne, fait usage de flash-backs, de flash-forwards… Chaque nouvelle a son propre univers, ses thèmes, ses techniques. Il faut saluer la propension de Chiang à véritablement explorer les techniques narratives autant que les thématiques scientifiques : on navigue entre les sciences physique, mathématique, linguistique, génétique, théologique ou encore neurologique. Ces réflexions se sont révélées parfois un peu revêches, parfois très accessibles, mais toujours très fertiles !

Pourtant, j’ai vite failli laisser tomber après dix pages de la première nouvelle éponyme : dans la SF ou la fantasy, je suis le genre de lectrice qu’il faut prendre par la main, et si on me propulse dans un univers où la toponymie m’est inconnue, l’échafaudage très fragile de mon attention peut vite céder sous le poids des repères manquants. De fait, j’ai reposé le livre, et l’ai repris quelques mois plus tard, en m’apercevant que le recueil contenait la nouvelle ayant servi de base à Premier contact (The Arrival), un film qui m’a complètement captivée.

Arrival-1050x595

Pour ceux qui auraient raté le début : « L’Histoire de ta vie » et The Arrival racontent l’apparition de mystérieux vaisseaux monolithiques à la surface de la Terre et la tentative de l’armée, épaulée par des scientifiques de tous bords, pour comprendre les intentions des êtres extra-terrestres arrivés avec eux. En l’absence de ressemblance avec quoi que ce soit de possiblement imaginable, l’armée les caractérise d’« heptapodes » et dépêche une linguiste (Amy Adams) auprès d’eux pour établir un premier contact.

premier-contact-photo-5846830d200e8

Dans le livre de Ted Chiang, Louise – la wonder-linguiste – comprend en analysant leurs langues (A et B, une langue orale et une langue écrite, sans lien apparent l’une avec l’autre) que leur rapport aux événements est simultané et non séquentiel, comme c’est le cas pour les humains. Ce qui leur permet d’envisager la triade passé-présent-futur complètement différemment de nous. En parallèle, Louise se remémore des moments avec sa fille, quand elle est enfant, jeune adulte ; ces souvenirs surgissent dans tous les sens et sont empreints d’une âpre nostalgie puisqu’on apprend dès les premières lignes que son enfant n’a pas dépassé sa prime jeunesse.

arrival-writing-wall

Les réflexions sur le langage et la différence de rapports au temps et à l’espace sont très intéressantes, mais j’avoue avoir largement préféré son adaptation (sensiblement différente, d’ailleurs), pour son ambiance assez phénoménale (trop fort le Denis). Pourtant, la nouvelle est bien plus subtile à certains égards – le film apporte une réponse à ces flashbacks que n’apporte pas du tout le texte écrit, qui en reste à une suggestion quasi-cryptique, en jouant sur l’utilisation des temps dans le récit à la première personne de Louise. Mais le ton souvent cliché de Louise lorsqu’elle évoque sa fille ne m’a que tièdement convaincue.

cuisine-kafka-gauld

La seconde nouvelle, « Comprend », met en scène un homme s’étant réveillé d’un coma et qui intègre un essai clinique d’injection d’hormones décuplant ses capacités intellectuelles. Quatre injections l’éloignent progressivement de tout affect, toute émotion, pour atteindre un état de pur intellect. Cela l’entraîne vers la reconsidération de tous ses liens cognitifs, donc de sa perception du monde, et le ramène à la primauté du langage. La troisième nouvelle, « Division par zéro », fait le portrait d’une professeure de mathématique qui trouve le moyen de faire s’égaler 1 et 2 (sans passer par la valeur zéro) et voit tout s’effondrer autour d’elle. Les autres histoires traitent tour à tour de génétique (et si un nombre de fœtus bien précis était contenu dans les spermatozoïdes ?), d’automates risquant de remplacer la masse ouvrière, ou encore d’une opération-mystère permettant de couper les capteurs neurologiques sensibles à la « beauté » – opération réversible – qui soulève des questionnements autour du libre-arbitre et de notre conditionnement socioculturel. Le récit qui m’a plus le plu est une sorte de fable, en décalage avec le reste du recueil, qui rapporte les conséquences désastreuses des visitations des anges sur Terre, venant octroyer quelques guérisons miraculeuses. Les anges sont dépeints comme des benêts royalement étourdis, distribuant les guérisons comme des bonbons d’Halloween, au petit bonheur la chance, ne s’apercevant pas que leur puissante lumière cause des catastrophes naturelles, qui laissent autant d’estropiés que de miraculés.

Bref, un recueil assez divers dans les styles, tout en étant très consistant sur les thématiques. Pas répétitif pour un sou, mais parfois ardu. J’ai trouvé une critique qui recensait plutôt bien mes impressions après cette lecture, qui s’avère relativement positive… Mais qui n’égale pas Fondation dans le plaisir que j’en ai tiré.

Le diable au corps

Une amie à moi n’avait pas écouté les recommandations de sa très avisée grand-mère lorsqu’au début de l’année 2015, alors que sa matrice stomacale s’arrondissait tranquillement, elle s’était mis en tête de lire Rosemary’s Baby. Mal et bien lui en avaient pris, puisque d’irraisonnables frayeurs s’emparèrent alors de son quotidien, quand l’espace d’un instant, son esprit était porté aux rêveries cauchemardesques. Étrangement, ne pas s’aviser de lire des ouvrages portant sur la grossesse ou d’écouter les divers conseils que pourraient dispenser par des amies-mères est la parole prodiguée à Rosemary par son renommé obstétricien, le Dr Abe Sapirstein, chaudement recommandé par les nouveaux voisins, les invasifs Castevet.

Mais rembobinons un peu, si vous le voulez bien. Nous sommes à New York, en l’an 1965, et Rosemary et Guy Woodhouse sont fraichement mariés, en quête d’un nid d’amour un peu plus grand que la cage à lapins dans laquelle ils demeurent, en prévision d’agrandir leur famille. Alors qu’ils s’apprêtent à signer pour un moderne et large appartement, un logement se libère au Bramford, célèbre complexe du XVIIIe siècle au charme suranné hautement prisé de la classe moyenne new-yorkaise. Le cachet, voyez-vous. Bien que Hutch, un vieil ami un peu bourru mais bien intentionné de Rosemary, les mette en garde sur la pauvre réputation du bâtiment (des meurtres, suicides et autres affaires sordides intimement liées au lieu), le jeune couple emménage rapidement, faisant la connaissance de leurs voisins peu après, au cours d’une tragique nuit qui voit une jeune femme se défenestrer depuis leur propre appartement. Et quels énergumènes que ces Castevets, polonais d’origine, magistralement intrusifs, qui se prennent d’une affection indélébile pour Guy et Rosemary !

rosemarys-baby-2

Les Castevets fournissent tout, du pendentif porte-bonheur aux conseils personnalisés sur la carrière d’acteur de Guy, en passant par des bougies noires et des boissons vitaminées pour vitaliser la grossesse de Rosemary. Car Rosemary est enceinte ! Et la carrière de Guy décolle soudainement et puissamment ! Et l’on entend, parfois, de drôles de psalmodies de l’autre côté des cloisons ; les amis bien-intentionnés disparaissent mystérieusement, sans raison apparente ; et que dire de cette douleur abdominale, ces terribles crampes qui tiraillent et plient Rosemary en deux, à longueur de journée… ces crampes qui n’inquiètent pas le Dr Sapirstein le moins du monde et à propos desquelles il ne faut questionner personne, car « chaque grossesse est différente » ?

Rosemaryscrabble

Le livre d’Ira Levin est une lecture savoureuse, mais pour ceux qui auraient vu l’adaptation de Polanski, il est quasiment impossible de ne pas voir les grands yeux effrayés de Mia Farrow se frayer un chemin entre les lignes, d’entendre sa douce voix angélique dire amen à tout ce qui peut lui être infligé ou de l’imaginer pianoter avec panique dans la cabine téléphonique lui servant de refuge. Cours Rosemary, cours avec ton gros bidou ! Sauve Andy-Susan-Trucmuche, ton enfant qui a tous les noms et à la vérité qu’un seul et unique ! Le livre est le pendant cinématographique du film fait livre : tout est si visuel, presque scénarisé selon un principe de scènes. Les comportements des personnages évoluent et varient tranquillement, laissant une brume inquiétante et étrange s’installer entre eux, isolant Rosemary du reste du monde. Est-elle folle ? Est-elle plus perspicace et plus tenace que les autres ? Est-ce un conte fantastique brodant à partir de la poussée d’hormones de grossesse (ladies, you are crazy… or maybe not?) ? Rosemary, n’est-ce donc pas, après tout, qu’une Marie… rouge ? Et Guy juste un mec, un pion, une vitrine, un type trop facilement berné, qui derrière ses perpétuelles démonstrations de charme incarne tout de même l’instrument du viol sécrétant la mystérieuse grossesse de Rosemary. Tout n’est pas rose dans Rosemary’s Baby, plutôt majoritairement jaune et vert, des couleurs n’augurant absolument rien de bon, si ce n’est un bon moment de frissons duquel on ne devrait pas se priver.

Grève de guerre

Athènes, Ve siècle before Jesus. C’est la guerre et y en a ras le pompom. Lysistrata, femme turbulente s’il en est, décide de réunir la communauté ovarienne et de prendre des mesures drastiques pour obtenir un cessez-le-feu de la part des mâles guerriers : faire la grève du sexe. La proposition ne remporte pas le franc succès escompté, les femmes étant disposées à se fendre en deux pour mettre un terme à la guerre, mais sûrement pas à se passer de coït. Les arguments de Lysistrata ayant pourtant du sens, toutes acceptent de prêter serment sur une coupe de vin : si elles tiennent, alors la coupe se remplira de vin. Si elles cèdent, cette dernière se remplira d’eau. Autant vous dire que la vie à Athènes, au vu des priorités de ces gentes dames, a l’air tout à fait rock’n'roll.

Les hommes et les femmes se tirent dans les pattes et s’accusent de tous les maux du monde. Les hommes sont prêts à faire brûler l’Acropole si cela peut faire périr ces goujates qui osent garder les cuisses serrées. Ça se tease, ça intrigue pour outrepasser l’interdiction de Lysistrata, les hommes n’arrivent plus à marcher correctement et les femmes se frottent contre tout ce qui se trouve à portée de minou. Bref, de la comédie potache qui tâche. À noter que la traduction fait le choix de la modernité, mais s’avère carrément vulgos. Loin de la modernité des traduction de Déprats pour les Shakespeare, qui actualisent la langue en conservant une fidélité au contexte ; là on a le droit à des références modernes, de l’insulte de harcèlement de rue, des expressions limites-limites… qui peuvent ne pas être du goût de tous. Cette courte introduction à Aristophane aura éveillé un intérêt tout nouveau, mais malgré une note sur la traduction tout à fait pertinente (et comme on aimerait en lire plus souvent), je pense que j’irai traîner ma truffe du côté des traductions de Gallimard ou des Belles Lettres pour ma prochaine incursion chez ce turlupin grec.

« Macbeth does murther Sleep »

Macbeth, ce brave guerrier, est-il un couard devant ses ambitions ? N-a-t-il aucun courage pour lui-même, comme l’en accuse sa désireuse compagne, Lady Macbeth ? N’est-il qu’un homme moral, manipulé par des sorcières, éminences noires représentant l’ambition d’autres voulant renverser le roi d’Écosse ? Ainsi, Macbeth qui n’était qu’un loyal sujet aidant à la victoire du roi d’Écosse sur les Norvégiens devient-il, après une infortunée rencontre avec des sorcières lui prédisant un royal avenir, l’instrument de la tragédie. Bientôt, l’assassinat est résolu, leur plan mis à exécution. Macbeth, paranoïaque et sanguinaire, finit par transformer le royaume écossais en cimetière, obsédé par l’idée que sa sécurité viendra le jour où son règne ne sera plus sujet aux obstacles. Mais les Macbeth s’aperçoivent qu’il est bien difficile d’être calife à la place du calife quand on est rongé par la peur d’être découvert ou assassiné à son tour.

De multiples thèmes se côtoient dans cette courte et facile pièce de Shakespeare (ma dernière incursion chez le barde datait de l’année dernière, et j’avais manqué de persévérance après un début un peu âpre chez Les Joyeuses commères de Windsor). C’est tout d’abord une pièce sur la trahison. Peut-on faire confiance à un traître ? Faut-il trahir les traîtres ou ce catch-22 nous rend-t-il aussi imméritants et indignes de confiance ? C’est aussi la pièce des bravaches : les protagonistes fuient tous les uns après les autres, abandonnant femmes et enfants aux dagues des mercenaires mandatés pour faire couler le sang des rivaux. Et puis, c’est une pièce sur l’influence. Si les sorcières n’avaient pas, comme leur reproche leur maîtresse Hécate, lâché ces informations fatales, peut-être Macbeth n’aurait-il jamais tenté d’usurper la couronne, puisque de telles aspirations déloyales ne régnaient pas dans son cœur. Plus les actes passent, plus son comportement est imprudent, malavisé, périlleux ; il ne fait plus confiance qu’à la seconde prophétie, professée en milieu de pièce, probablement inventée de toutes pièces par l’une des sorcières (« Tu ne pourras périr que de la main d’un homme qui n’est pas né d’une femme », absurdité élaborée dans le but de le rassurer). La pièce se termine sur la critique d’une croyance aveugle, qui fait fi de toute raison.

Beaucoup de choses m’ont plu et m’ont rendu bien gaie dans cette pièce de théâtre qui ne perd de temps pour rien. Les spectres et les toqués sont toujours un régal chez Shakespeare (Le roi Lear est jouissif à cet égard). Ici, Macbeth a des hallucinations, il observe les couteaux venir à lui, comme s’il était forcé par des forces invisibles, par un destin trop fort. Il voit le sang perler, il croit que les pierres parlent lorsqu’il se déplace. Il est accusé d’être jusque l’assassin du sommeil, l’innocent sommeil… Superbe scène de banquet où Macbeth, ayant accès à une réalité supérieure, se juge téméraire de faire face aux spectres de ses victimes, tandis que Lady Macbeth vivant dans une tout autre dimension, celle du scalpel et des faits, de l’ambition et du pragmatisme, ne parvient pas à interagir avec lui et à le ramener à la raison devant leurs invités. Grosse gêne, le roi est barjo.

Lady Macbeth finit elle-même par succomber à la folie des actes. Son somnambulisme dans l’acte V révèle, pour la dame de compagnie et le médecin qui captent ses paroles, un cœur indigne de disposer d’un corps. Rongée par la culpabilité, somatisée par ses errances nocturnes, elle devient littéralement toquée et répète trois fois : « Au lit, au lit, au lit », avant de sombrer définitivement dans des ténèbres seyant son inhumanité.

On peut lire un merveilleux entretien à propos de Macbeth, avec la disparue Françoise Chatôt, metteuse en scène, et Jean-Michel Déprats, traducteur novateur de Shakespeare, publié dans la Revue électronique d’études sur le monde anglophone sur Revues.org.

Brontë d’âmes

Je raffole du quotidien des écrivains. Je suis tellement curieuse de savoir comment les choses se déroulaient (une curiosité perverse que les lecteurs assidus de Voici et Closer peuvent tout à fait comprendre) : cela va des ragots de la paroisse du coin aux détails peu reluisants d’insignes crises de foie, en passant par les problèmes de napperon à l’heure du thé. Aussi ce genre, et celui du journal, m’enthousiasme au plus haut point. De fait, il y a tellement de correspondances que je souhaite lire que c’est une vraie torture de choisir. Mais passer ce début d’automne en la compagnie venteuse et taciturne des Brontë était comme de voir pousser des arbres frêles et décharnés depuis les lattes du sommier et s’étendre jusqu’au plafond. Ces Lettres m’ont redonné la foi en la lecture dont le goût s’était sensiblement dissipé après ma prise de nouvelles fonctions : il faut dire que lorsqu’on lit et corrige à longueur de journée, le sens de la lecture se fait moins impérieux en sortant du travail, et la frontière entre loisir et labeur s’amincit. Je me suis aperçue que les lectures un peu exigeantes m’envoyaient directement chez Morphée, et les livres commencés dans l’intervalle estival m’ont majoritairement glissé des mains, jusqu’à terminer leur course dans une mare de poussière entre le mur et la table de chevet.

Les Lettres choisies ont changé tout ça. Dès la première lettre, on vit du drame ! Quel excellent choix de Constance Lacroix, traductrice et directrice de l’ouvrage, que d’inaugurer le livre avec une missive de la main du Révérend Patrick Brontë, rapportant avec tristesse l’épisode de la maladie de son épouse et de sa mort prématurée, avec flamme et roidissement. Le misérabilisme, trop peu pour ces grincheux de Brontë. Il y a presque un quelque chose de joyeux qui découlerait de cette écriture vivante, dynamique et qui ne s’apitoie pas dans le malheur le plus complet.

La première moitié des Lettres rend compte de la vingtaine d’Emily, Anne et Charlotte, de leur passage par plusieurs pensionnats, de leurs tentatives de s’établir en tant que gouvernantes dans des familles plus ou moins charitables, des séjours à Bruxelles d’Anne et Charlotte, de la vie (secrètement) débridée de Branwell, jusqu’au projet des trois sœurs d’établir leur propre pensionnat, afin de ne dépendre de rien ni personne sinon d’elles-mêmes. Projet qui sera avorté, d’abord par la déchéance de Branwell, puis par le décès prématuré de la fratrie. Une mélancolie durable va s’emparer de Charlotte, qui tente de tenir bon pour son vieux père de 70 ans qui a vu sa famille décimée par trois décennies (mais qui s’en sort avec humour, l’air de rien).

La famille… En vérité, très peu de lettres subsistent autres que celles tirées de la lourde correspondance qu’entretint Charlotte, en quasi-majorité avec sa grande amie Ellen Nussey, largement conservée et permettant l’existence de ce livre. Pour les curieux dont je fais partie, cet échange de lettres commençant dans la prime jeunesse de Charlotte et se poursuivant jusque son décès, permet d’assouvir la soif de détails. De l’âge de 16 à 36 ans, on assiste à la transformation du temps sur une jeune femme pétrie d’idées et d’un peu de légèreté, pour devenir une vieille célibataire résolue, aux opinions bien marquées et à la morale intangible. Les trois-quarts du livre mettent en scène une Charlotte aux prises du nord du Yorkshire, ses saisons lugubres, l’ascétisme du presbytère, l’absence de vie sociale, et la ribambelle de maladies que tout le monde choppe (il faut croire que les écharpes et les gants étaient des technologies trop avancées pour les pedzouilles du Yorkshire) : il faut parfois rester très alerte pour pas confondre Haworth avec l’Hôtel-Dieu.

La deuxième partie du livre, cependant, voit naître un regain de vie et d’intellectualisme : il faut dire que, quelques mois précédant la mort de ses trois frères et sœurs, Charlotte a fait publier un recueil de poèmes d’Emily, Anne et d’elle-même, sous les pseudonymes des frères Bell (Currer, Ellis et Acton), tandis qu’Emily fait publier ses Hauts de Hurlevent de son côté, et Anne son Agnès Grey et sa Recluse de Wildfell Hall. Charlotte essuie, elle, des refus pour son premier roman intitulé Le Professeur, tiré de son expérience à Bruxelles et de son amour non réciproque pour son professeur de français (marié avec enfants, sacrée Charlotte), Constantin Héger (dont on trouvera 4 lettres dans ce recueil, les seules lettres de Charlotte à Héger qui ont survécu, que Mme Héger avait subtilisées et qu’elle confiera à ses enfants sur son lit de mort, qui les confieront à leur tour à la British Library). Un peu avant le décès d’Emily et Anne, Charlotte réussira à faire publier Jane Eyre chez Smith, Elder & co, sous pseudonyme, et c’est ce qui lancera un second souffle de vie dans l’existence isolée et lugubre de Charlotte, dernière des Brontë à tenir debout.

Tout à coup, succèdent aux lettres routinières d’Ellen Nussey de multiples correspondances nouées avec ses éditeurs, le beau et dynamique George Smith (pour lequel elle se prend d’un béguin), le nerveux et emporté James Taylor (pour lequel elle aura aussi le béguin), le calme et pondéré William Smith Williams. Jane Eyre, accueilli de multiples façons par la critique (tour à tour immoral, trop prude, bien écrit pour un homme, mal écrit pour une femme, etc.), remporte un succès auprès du public qui se plie en conjectures quant à l’identité de son auteure et fait de Charlotte une figure que le Londres littéraire, la bourgeoisie et l’aristocratie s’arrachent. La voilà invitée à l’opéra, au théâtre, à l’exposition universelle (ou à la banque, la prison ou l’asile d’aliénés, quand on lui laisse le loisir de choisir ses visites), à séjourner aux quatre coins de l’Angleterre ; elle initie une correspondance avec Harriet Martineau, puis Elizabeth Gaskell ; William Makepeace Thackeray recherche sa compagnie, et l’existence de nonne menée pendant près de 35 ans se transforme en tourbillon de mondanités, qui l’épuisent et la ravissent.

La fin de vie de Charlotte prend des airs de romance, de mélodrame : un an et demi avant sa triste fin, elle découvre (enfin) que le vicaire, au service de son révérend de père depuis 7 ans, se meurt – presque littéralement – d’amour pour elle. Un être pour lequel elle n’a jamais eu grande considération (voir du mépris), à la situation inférieure à la sienne, un être un peu noiraud, rigoureux et peu loquace, qui perd complètement ses moyens dès qu’il l’approche. Mr Arthur Nicholls est l’amoureux transi tel qu’on se le figure : complètement déprimé, tremblant, souffrant, au point de s’attirer la compassion de l’entière congrégation, voir de tout l’arrière-pays, tant il est incapable de masquer son effroyable désarroi. Un prétendant complètement inattendu pour Charlotte, qui espérait au fond d’elle-même une petite déclaration de l’un de ses éditeurs (en vain), qui le refuse d’abord, jetant les foudres paternelles sur ce sacripant au sacré toupet (on ne lui retire pas sa seule et unique fille chérie comme ça). À la suite de moult péripéties au cours desquelles Nicholls est envoyé à l’autre bout du Yorkshire, puis rappelé presque en secret, Charlotte finit par accepter sa demande en mariage, faute de meilleur parti à 37 ans. Ses paroles, à l’aube de ses fiançailles, vendent du rêve…

Pourtant, la seule année de mariage qu’elle sera donnée d’avoir sera très heureuse, excepté du fait que son nouveau mari accapare beaucoup trop de son temps (madame avait ses petites habitudes) et commence à lui faire la leçon sur ce qu’il est bon d’écrire ou non dans ses correspondances (« Mais non, ma tendre, il ne faut pas raconter tout ce qui vous passe par la tête à cette chère Ellen, vous imaginez un peu ma réputation si elle s’avisait de livrer toute votre correspondance à Mme Gaskell à votre mort, pour que cette dernière puisse écrire votre biographie que pourront lire tous vos contemporains ?! »). (Malaise.)

Je ne peux pas m’empêcher d’être attristée par cette intégrité que ressentait le lecteur moyen de ces temps jadis : je vise, par ces paroles semant la confusion, les agents prenant part aux correspondances (littéraires) les plus prisées aujourd’hui, qui décidèrent d’honorer le vœu de chasteté posthume des célèbres défunts, ou qui par simple discrétion, détruisirent des dizaines, centaines de lettres, qui nous font désormais cruellement défaut. Looking at you, Cassandra Austen, sœur de Jane Austen, qui est la raison, la cause de tant d’incertitudes auprès de sa fanatique foule contemporaine ; et il en va de même pour les Brontë. Sans la diligence, la propension d’Ellen Nussey à conserver la majorité de ses échanges avec Charlotte Brontë, la vie de cet illustre presbytère qui vit jaillir de prodigieuses plumes, si inclassables, nous demeurerait entièrement brumeuse… Quelle perte cela aurait été !

L’art d’être un pion

Je suis très fan de Julia Deck. Fan du genre à mettre un rappel dans mon calendrier pour la sortie de son nouveau bouquin, et même à obtenir de ma libraire de quartier de me le refourguer la veille au soir, alors que je sais pertinemment que c’est illégal et qu’elle va devoir trouver une combine pour justifier cette sortie.

C’est simple, dès la sortie de son premier roman en 2012, Viviane Élizabeth Fauville, qui récolta une pluie d’éloges et une couverture médiatique d’autant plus efficace que Julia Deck bénéficiait du statut de primo-romancière (une carte joker malheureusement utilisable qu’une seule fois), je me suis sentie conquise. Conquise, prête à suivre cette sympathique auteure pour d’assez longues aventures. Sa lecture m’a procuré un sentiment que je n’avais pas ressenti depuis le lycée, enthousiasme hilare provoqué notamment lors de ma découverte de L’Hygiène de l’assassin. Tout à coup, une voix était née, dont l’impertinence et l’humour résonnèrent durablement en moi.

Amélie Nothomb, comme tant d’autres, j’en suis depuis revenue, semée en chemin après une dizaine d’ouvrages dégustés avec plus ou moins d’enchantement et de désenchantement. Mais Deck n’est pas Nothomb. Pour la quantité, déjà : si l’on a eu le plaisir d’obtenir un second roman deux ans plus tard, Le Triangle d’hiver, il a fallu trois années supplémentaires pour en livrer un troisième, Sigma. De fait, sans vouloir jouer à touche-maison, la pression de la création doit être tout autre chez Minuit (sans compter tous les spectres des reustas de la maison, à commencer par Echenoz, une influence majeure de Deck). Et puis, Deck s’éloigne d’elle-même et s’en va expérimenter du côté des genres.

S’ouvrant sur une citation en exergue tirée d’Un pur espion de John Le Carré, Sigma est une courte énigme chorale se déroulant autour de l’existence (hypothétique) d’un tableau du peintre suisse Konrad Kessler. Cette peinture au potentiel controversé pouvant bouleverser l’ordre public en encourageant le tout-venant à se poser des questions qu’il ne devrait pas se poser (pourquoi suis-je là ? que fais-je ? qui suis-je ? etc., tout ça juste en fixant une croûte), une corporation internationale décide de mettre la main sur le chef-d’œuvre et dépêche dans l’entourage local toute une kyrielle d’assistants qui ont pour principale fonction l’espionnage personnel. Ainsi, le directeur d’une banque d’influence, Alexis Zante, collectionneur d’art à ses heures perdues ; Pola Stalker, actrice de cinéma et sœur d’Elvire Elstir, gérante d’une galerie d’art à la recherche de cette œuvre subversive ; Lothaire Elstir, neuroscientifique aux idées quelque peu dangereuses : tous ces personnages sans lien apparent se retrouvent suivis comme leur ombre, dans le but de débusquer l’endroit où l’œuvre siège en secret. L’entreprise d’espionnage global œuvre ici à la tranquillité d’esprit de l’humanité, à la tenue de l’opinion, à la circonférence des comportements. Loin du matérialisme goulu des grandes corporations souvent mises en scène dans les complots, Sigma monopolise ses forces dans le but manipulatoire avoué et revendiqué de ne pas exciter les passions. Julia Deck a pris le temps de revenir sur cette notion dans un long et intéressant entretien avec Diacritik :

« Dans Sigma, je me suis intéressée aux discours officiels des puissants. Je suis toujours étonnée par le fait que les interviews de responsables politiques, de chefs d’entreprise, ou même de stars ou de sportifs de haut niveau semblent à ce point interchangeables. On dirait qu’ils sont complètement opprimés, qu’ils s’autocensurent volontairement pour ne pas sortir des clous. Donc je me suis demandé quelle était cette force obscure qui les poussait à lisser leur discours. J’ai imaginé que cela pouvait être un complot. Dès que vous accédez à un certain niveau de notoriété, une organisation secrète se chargerait de vous faire marcher droit pour que vous ne risquiez pas de perturber l’ordre établi. C’est très séduisant, le complot. Ça a l’avantage de gommer toutes les questions sans réponses, des mystères médiatiques au chaos financier. »

D’un ton léger, caustique et frappant, Julia Deck s’attache à faire entendre la voix des espions puisque c’est pas leur correspondance romancée, les rapports à destination des directions des opérations locales ou du siège mondial que l’on prend connaissance de toutes les pièces s’assemblant peu à peu. Et les espions aussi connaissent les doutes du métier, se révélant être souvent des caractères abusés d’un côté de la branche espionne comme de celle espionnée, souvent insatisfaits du manque de reconnaissance ou pris au piège du dévouement feint qui se transforme en véritable affection pour leur « cible ». Loin de l’image traditionnelle plutôt sérieuse, austère et méticuleuse prêtée aux espions (coucou La Taupe), les envoyés de Sigma sont parfois monsieur ou madame tout-le-monde en mission dans un pays pas poilant, bien emmerdés par toutes les corvées qu’ils se tapent, ne pouvant pas s’empêcher d’émettre des avis personnels. L’industrie de l’espionnage n’échappe pas à la crise de l’emploi et engage au rabais.

Une lecture très sympathique, peut-être moins coup de cœur que Viviane Élizabeth Fauville mais qui ne se faufile pas très loin derrière. Fun fact : Deck entame toujours l’histoire de son dernier livre à l’endroit où le précédent s’est terminé (Viviane s’achevait dans un port, Le Triangle d’hiver se déroulait dans des villes portuaires et se terminait sur une exposition de peintures, Sigma se passe dans le monde de l’art…), ce qui rend le lecteur évoluant dans cet univers fermé sur lui-même encore plus friand de toutes les références, y compris cinématographiques, artistiques ou littéraires, à glaner au fil de la lecture.

Recentrer le(s) débat(s) fuministe(s)

Autant vous dire que bell hooks a quelques comptes à régler avec le mouvement féministe. Si son premier livre, Ne suis-je pas une femme ? traitait du sort de la femme noire et l’obscurantisme qui l’entoure, ce second livre s’intéresse en profondeurs au mouvement féministe et ses travers, en particulier sa tendance à promouvoir un mode de pensée hégémonique et un point de vue unilatéral. hooks et son ton professoral hautement intelligible entreprennent de convoquer l’esprit errant de toutes les femmes qui ne sont pas rentrées dans le moule du mouvement féministe et de ses revendications, revendications fallacieuses qui ont favorisé l’avancement d’une classe moyenne et ont écarté de leur chemin les préoccupations de femmes plus pauvres, qui ne trouvaient pas voix au chapitre. Tout un programme pour défendre l’idée d’une révolution et rabattre le caquet aux réformistes qui se contentent elleux-mêmes.


Ainsi, De la marge au centre met l’accent sur le classisme et le racisme de ce « mouvement de libération », qui se serait approprié le vocabulaire radical de la lutte contre « l’oppression » (employé abusivement à la place de « sexisme »), pour faire référence aux situations, par exemple, d’enfermement des mères au foyer, quand le sens même du mot oppression doit tenir compte de son historicité et de la violence qui y est attachée. hooks reconnaît la valeur d’une telle lutte (analyser, critiquer et éliminer les constructions sociétales qui ont amené à associer systématiquement les épouses au foyer) mais souhaite dénoncer cet usage rhétorique du vocabulaire de l’oppression qui perd toute sa violence s’il est utilisé dans des contextes où les personnes ont un choix, aussi mince soit-il. C’est en premier lieu cet usage de la dialectique par les « féministes » à des fins de luttes qui ne sont pas radicales, et qui en réalité servent leur individualisme (voire leur individualisme de classe) que l’auteure dénonce et entreprend de démonter. Au nom de l’ « oppression », ces femmes éduquées, souvent aisées, servent leurs propres intérêts et leur avancement capitaliste de classe : elles cherchent à partager le pouvoir, et non à en critiquer les prises.

Une première partie s’intéresse à la place de la femme noire (et la femme blanche pauvre, dans une moindre mesure) dans les débats et problématiques féministes qui sont mis en avant. L’une des analyses auxquelles hooks a très souvent recours est que les femmes blanches de la classe moyenne ont mené un combat féministe qui est en fait un combat capitaliste, en phase avec leur envie d’être les égales des hommes de leur milieu, soit des hommes portant des idées (voire idéaux) de suprématie blanche. L’agenda féministe a en effet poussé ces femmes à réclamer l’égalité d’opportunités de travail, l’égalité salariale et l’égalité dans les tâches domestiques.

Cependant, hooks avance que cette problématique, ce souci, ne s’applique pas aux femmes noires : d’une part, elles ont rarement connu le chômage, et ce depuis le début de leur histoire sur le continent américain, ou une vie dédiée à leur propre foyer. La nécessité de travailler s’est imposée à elles, les alternatives rarement possibles, et elles ne considèrent pas le travail comme une possible source d’émancipation : c’est au contraire une source d’aliénation, puisque les travails les moins considérés et les moins rémunérés leur sont en général réservés, et elles expérimentent une autre forme d’oppression au travail que celle qu’elles pourraient rencontrer à leur domicile ou dans leur quartier. hooks déconstruit cette volonté des femmes de la classe moyenne de partager le pouvoir avec les hommes : elle la renvoie à la source illégitime du pouvoir qu’il faut critiquer, revoir et abolir, et avance qu’il faut reconsidérer ce rapport au pouvoir en général. Elle reviendra, en fin d’ouvrage, sur cette même conception, liée à l’éducation cette fois, et la notion de pouvoir que les parents ont et exercent sur leurs enfants à tort (leur imposant le bagage nécessaire qu’ils emmèneront avec eux à l’âge adulte, qui servira à faire tourner en boucle les rapports de pouvoir, d’autorité et d’oppression). Pour hooks, un parent qui assène plutôt qu’explique ne laisse pas à l’humanité de grandes chances de progresser.

Et les hommes dans tout ça, ceux qui parfois sont pensés par les sœurs marcheuses comme des ennemis de la cause des femmes, comme le « mal » ? hooks fait également des lettres et des mots sur leur indispensable ralliement à la cause, mais également sur la nécessité de se pencher sur leur propre aliénation. Elle revient sur la place des hommes dans ce mouvement et le discours égaré de certaines femmes mettant l’emphase sur la supposée condition de victime des femmes et d’oppresseur de la gente masculine. Si certains hommes oppressent, il est dangereux d’en faire des généralités et de faire rentrer ces idées reçues dans la tête du tout venant. Car les hommes doivent être aidés et éduqués sur ces notions de pouvoir, qui font d’eux des êtres aussi entravés que les femmes, sans qu’ils ne le soupçonnent. Après tout, qu’est-ce qu’il pourrait y avoir de mal à disposer d’un peu plus d’autorité, d’argent et d’espace que les autres ? Cra-zy. Pourtant, c’est une évidence, les hommes bénéficieraient de l’égalité des deux sexes : eux-mêmes sont enfermés dans des idées préconçues de ce à quoi tiendrait leur bonheur, leurs besoins, leur rôle dans la société ;  ces messieurs sont poussés, à coups de marteaux de plomb géants, à se comporter d’une certaine façon afin de correspondre à une identité qui serait la clef de voute de leur réussite, une réussite justifiant globalement leur existence. Les hommes sont victimes de cette oppression et leur situation est complexe car leur oppression est subtile et complètement assimilée. Leur liberté est d’autant plus réduite que la moitié (hum, le tiers ?) des possibilités humaines, étiquetées comme féminines, n’arrivent que rarement jusqu’au seuil de leur conscience.

Elle souhaite également réfuter l’absurde amalgame entre féminisme et refus des hommes, qui amèneraient certaines féministes à considérer que seul le lesbianisme peut engendrer une véritable critique et des changements radicaux dans les rapports de sexe. Comme la majorité des points qu’elle soulève, il est probant de constater que ces travers idéologiques sont précisément toujours d’actualité, presque 35 ans plus tard. Ces batailles de normes – hétérosexualité versus homosexualité – sont stériles et se risquent à établir une hiérarchie dans les préférences de chacun-e qui, cette fois, appartiennent aux individus et non au collectif. Un autre argument met d’ailleurs en avant la solidarité nécessaire, la sororité qui devrait faire loi dans les rapports entre femmes. Éliminer toute jalousie, éliminer toute concurrence ; créer un réseau de soutien, d’accompagnement et de sponsoring.

Quant à l’oppression sexuelle, hooks désire exposer comme nulle l’idée qu’elle ne serait faite que de violence, force et engendrée par le masculin. Car l’entravement et la suffocation se manifestent tout autant via la pression sociale de se conformer aux normes d’activité sexuelle : car soudainement, la société véhicule presque à outrance l’idée qu’une femme sexuellement active est une femme libérée de toute oppression, de tout mantra, de tous diktats. Certes, une femme qui choisit sa sexualité et l’exerce comme bon lui semble constitue indéniablement une femme libre ; mais l’idée qu’une femme n’ayant pas d’activité sexuelle est une femme réprimée, oppressée et que son sentiment d’accomplissement doit passer par la sexualité, est entièrement récusée par hooks, qui considère cette idée aussi aliénante que celle d’une femme obéissant au désir masculin avant le sien propre. Si désir il n’y a pas, c’est parce que le cerveau est fait d’une multitude d’hormones (& other stuff) et qu’il n’est pas obligatoirement monocen-trique. La volonté collective cherche à soumettre les femmes à ce jugement sexuel, que l’accomplissement personnel les oblige à s’intéresser à leur performance en rapport avec les hommes (ou les femmes) et le sexe, et les force à essayer de rentrer dans des cases avant tout profitables : profitables pour l’autorité qui les soumet à ses conditions, profitables au commerce qui instrumentalise et mise ses capitaux sur le désir sexuel, profitables à l’establishment, dont l’apocalypse révolutionnaire est repoussé chaque fois qu’un être humain acquiesce sans protester.

L’ouvrage, riche, est souvent répétitif, au point que ses propos deviennent incantatoires et collent à la rétine (peut-être la meilleure stratégie anti-intellectuelle et d’attrait du public, comme elle les prône de préférence ?). Ce sont des décennies de mouvement féministe qui se retrouvent décortiquées, décennies précédant la publication (l’ouvrage est publié en 1984), mais aussi les décennies l’ayant suivie. C’est le point le plus fort de hooks : sa vision critique et analytique était si pertinente, si aiguë, qu’elle a traversé le siècle sans prendre une ride. Les erreurs du féminisme, ses errances, ses possibilités pour le futur, sont dramatiquement semblables. Faut-il en déduire que lutte est en partie perdue d’avance ? Il y a un je-ne-sais-quoi désespérant à y regarder de plus près, surtout lorsqu’on voit resurgir les pensées à fléau(x) que l’on pensait définitivement repoussées, et qui trouvent un second souffle auprès de tempêtes opportunistes. L’analyse des rapports de pouvoir est plus essentielle que jamais.

Les fossiles des sans faux-cils

En 1811, une gamine ouvrière du nom de Mary Anning vivant sur les côtés de Lyme Regis découvre le premier fossile anglais d’Ichtyosaure. C’est une révolution dans le monde scientifique : ce squelette d’un animal qui ne serait plus en existence met à mal les théories d’Histoire naturelle et secoue les croyances religieuses des scientifiques les plus fervents. Si en France, Georges Cuvier avait commencé à introduire une théorie de l’extinction des espèces, il est encore loin le temps où l’on peut envisager que Dieu n’ait pas créé le monde en six jours, heure pour heure, et que le monde soit en tantinet plus vieux que son âge biblique, soit 6 000 ans.

C’est l’histoire passionnante de cette jeune femme, peu créditée par l’intelligentsia qui se servit pourtant de ses trouvailles pendant plus de 30 ans, que Tracy Chevalier décide d’exposer dans Prodigieuses créatures. Le quotidien miséreux d’une famille endettée, rejetée par nécessité sur les bords de mer et aux creux des falaises, en quête de curios – belemnites, ammonites, gryphées, crinoïdes – qu’ils cueillent ou extraient de la roche avec une relative facilité, puis vendent dans leur froide boutique à des amateurs éclairés ou des collectionneurs. Mais c’est la découverte de plus larges vestiges qui vont leur apporter une renommée internationale et les inscrire à une discrète postérité : des vestiges de l’ère préhistorique gravés dans les minéraux. Si sa prime découverte d’ichtyosaures – des « crocodiles », comme la population les appelle alors prudemment – intéresse et attire les géologues et futurs paléontologues, l’extraordinaire trouvaille du premier plésiosaure (en dehors de l’Allemagne, nous souffle wikicopain) crée un trouble sans précédent.

Il y  a quelque chose d’à la fois plaisant et tragique dans cette histoire si banale, d’une femme pénétrant l’Histoire malgré elle : tous ces squelettes qu’elle a dénichés, extraits, nettoyés, puis vendus tardivement à de grands collectionneurs ou institutions, ont tout d’abord porté le nom de leurs propriétaires, qui n’ont pas crédité la main qui a permis leur récupération, ni l’artisane qui travailla à les excaver. Chevalier rend parfaitement cette injustice, en décrivant la pauvreté ouvrière de cette famille : le froid à endurer en bord de mer pour permettre ces découvertes historiques, la considération prosaïque du pain sur la table et de l’achat de charbon, ayant guidé de telles découvertes. On doit au bon vouloir de scientifiques et d’aristocrates, tels William Bauckland et Thomas Birch, le souvenir de son nom : en la créditant à quelques reprises, dans des discours à la Geological Society de Londres ou lors d’une vente aux enchères de ses spécimens au Museum of Natural Curiosities de William Bullock, cette poignée de scientifiques dont la renommée fut – elle – largement établie permit sa discrète traversée du siècle, jusqu’à ce que son histoire soit remise au goût féministe du jour (car il faut reconnaître que cette vieille fille n’ayant jamais mis d’anneau à son doigt, sa descendance put difficilement la rappeler à la vie mnémonique ; là où son acolyte bourgeoise, Elizabeth Philpot, chassant les fossiles de poissons à la même époque, bénéficia du souvenir de ses neveux et arrière-neveux, qui prirent bon soin de conserver son héritage). Leur existence et leur travail croisèrent celui de George Cuvier, le « baron » célèbre pour ses interventions sur l’extinction des espèces et sur le catastrophisme, pour ses trouvailles et ses démonstrations d’inhumanité (Sarah Baartman a quand même fini sur sa table de dissection), qui mit en doute la véracité du plésiosaure avant de se rétracter et reconnaître son authenticité.

Il y a comme un paradoxe chez Tracy Chevalier, passeuse de l’ombre à la lumière, jeteuse de coups de projecteur sur des épisodes et des figures oubliés : La Jeune fille à la perle, La Dame à la licorne, Prodigieuses créatures, La Dernière fugitive… Les sujets de ses romans font toujours tant d’effet sur le papier : la mystérieuse femme peinte par Vermeer, la mystérieuse (bis) Dame à la licorne brodée sur la tapisserie éponyme, la fuite des quakers ou encore des femmes paléontologues amateures qui découvrirent les premiers fossiles d’envergure en Angleterre. Qui sont-elles, ces rejetées de l’Histoire, ces ovariennes n’ayant pas réussi à grimper l’échelle sociale de la mémoire collective ? L’écrivaine est éminemment sympathique : il n’y a qu’à l’écouter discourir à la sortie de son roman.

Et pourtant. Un paradoxe lugubrement énoncé : c’est qu’il faut reconnaître que sa lecture est fastidieuse. Mais que de romance, que de trop de romance. Ça piaille, ça discourt, ça gémit. La psychologie est quasi-inexistante, les personnages sont tous caricaturaux, rustres, faussement subtils. Le roman à proprement écrit est prévisible, le flux de pensées est une redite des dialogues, et vice-versa, et les poncifs du genre croient échapper à eux-mêmes en reproduisant et détournant des motifs du romantisme sardonique austenien ; mais il n’en est rien, si ce n’est le sentiment que l’on salit un peu le modèle en le méprenant. Comme dirait l’auteure elle-même : « If I could do the research and never have to write, I’d be very happy. » Tracy Chevalier, ou l’heureuse recherche : je crois que nous nous sommes comprises.

Un passionnant compte-rendu est également publié en ligne dans Femmes savantes : femmes de science, par l’Association science et bien commun.

Relativisme, relationnisme et pluriréalisme

Je pense que l’on opèrerait, en s’extrayant du geste scientifique, une « re-narcissisation » du réel. Autrement dit, en se fermant à l’altérité (au sens de quelque chose qui dépasse nos seules créations) mise en lumière – ou en clair-obscur – par les sciences, c’est la capacité du réel à nous étonner qui serait finalement niée. Les postures religieuses, mystiques ou spiritualistes (…) la psychologie et les neurosciences l’ont largement montré, (…) constituent pour l’essentiel une projection de nos angoisses du moment. Elles traduisent nos peurs et nos désirs. La science est un effort (…) pour tenter de lire dans le monde autre chose que ce nous y avons nous-même instillé. Récuser cette démarche, ce n’est pas seulement se priver des richesses d’un monde protéiforme, c’est aussi – je le crains – faire preuve d’arrogance en oubliant que l’Univers ne se réduit pas à ce que nous souhaitons qu’il soit ou à ce que nous percevons directement de lui.

Dans De la vérité dans les sciences, Aurélien Barrau – astrophysicien et philosophe – s’attaque au principe de vérité lié aux sciences et défend sa non-irréductibilité. Sa lecture, parfois dense dans son entremêlement de concepts scientifiques et philosophiques, nous laisse le sentiment que quelque chose nous échappe. Comme si être astrophysicien donnait à s’apercevoir d’une immensité trop impénétrable, qu’à l’échelle à laquelle ces scientifiques œuvrent, force est de se rendre compte qu’on ne sait pratiquement rien de ce qui est, que le doute, le relativisme, la certitude d’incertitude sont les seuls postulats valables pour ces scientifiques étranglés par l’immense, dont ils ne percevront jamais tous les mystères. Plus l’on en sait, moins l’on en sait. Et la philosophie paraît essentielle à Aurélien Barrau pour garder pied face à ces échelles infiniment grandes et petites, qui disparaissent sous toutes les tentatives de les approcher.

Un relativisme exigeant et militant, à l’inverse d’un laxisme, permet d’opérer des choix tout en demeurant conscient du fait qu’ils ne sont pas nécessairement les seuls possibles. (…) Sans doute faudrait-il en fait plutôt parler de relationnisme pour éviter la connotation souvent péjorative du relativisme. Ou, mieux encore, de pluriréalisme : ni l’irréalisme qui nie l’existence d’une réalité hors soi, ni le réalisme absolu qui entend tout réduire à un seul mode d’être (qui peut être, suivant celui qui le défend, la science, la religion, etc.)

Cet essai m’a fait réfléchir sur mon propre relativisme. Car Barrau, si l’on caricature sa pensée, considère qu’il y a du bon à prendre (presque) partout. De même, j’ai tendance à souvent trouver du bon un peu partout. Je n’apprécie pas grand chose avec le cœur, mais j’apprécie principalement – presque dans sa valeur marchande – avec la tête. Mon réflexe est d’être décortique (ou analytique) avant de me constituer critique. Dans mon cas propre, je me dis que je manque d’opinions, et peut-être d’intelligence globale. J’ai le nez sur les choses et je ne parviens pas à les replacer dans un système plus large, pour les analyser autrement, pour les utiliser afin d’analyser un contexte, pour les utiliser analogiquement et faire progresser d’autres situations.

Mais lorsque je vois ce même système d’exposé décortique – analytique chez quelqu’un d’autre, et surtout dans le contexte de l’immensité indécidable, je songe que c’est peut-être autre chose qui guide cette fausse prudence, cette fausse indécision. Est-ce la compréhension – ou plutôt la perception – que la captation est impossible ? Que tout nous échappe ? Qu’il ne s’agit pas de penser en bon ou mauvais, mais en comment ? Par quoi ? Vers quoi ?

Dans une défense de la pensée et de la prose qu’il s’est choisie pour la révéler au monde, Aurélien Barrau mentionne Jacques Derrida et sa posture d’incertitude, son droit à énoncer la multitude de vérités qui cohabitent en permanence, et explique en quoi cela relève de l’exigence scientifique :

Je crois qu’il est opportun de penser la vérité avec le philosophe Jacques Derrida. Certains pensent parfois qu’il s’agit d’un ennemi des sciences, voire de la rationalité en général. Rien en saurait être plus faux. Il s’agit au contraire d’un esprit d’une singulière exigence et d’une grande humilité qui, face à chaque question ou problème, eut le courage de considérer les diverses manières de l’aborder et les incomplétudes de chaque réponse possible, y compris les siennes. Ce n’est donc certainement pas par goût de l’étrange ou du confus qu’il me semble intéressant de référer ici à cette figure mais, tout au contraire, en tant que symbole de précision quant au niveau de nuance requis pour aborder ces questions complexes.

Est-ce qu’un sentiment comme celui du tournis peut être expérimenté dans des sphères où la gravité est abolie ?

Ces années dont raffoler

Quoi de mieux, en plein mois de mai, entre flâneries et déambulations littéraires, que de se plonger dans le Paris des années 20, en pleine effervescence artistique ?


En accord avec mon humeur du mois (qui était aux antipodes de celle d’Emilie Simon), je me suis plongée dans la lecture de Shakespeare and Company, le récit que Sylvia Beach fit en 1952, plus de dix ans après sa tragique fermeture pendant l’Occupation, de sa librairie mythique tenue rue de l’Odéon. Il s’agit là de mes badaudismes littéraires favoris ! Découvrir le récit de ces années passées entre la rue Dupuytren, l’Odéon et la rue Jacob (et en poussant un peu, jusqu’à la rue de Fleurus), pénétrer à l’intérieur de ces librairies qui accueillaient écrivains, peintres, musiciens, américains, anglais et français… renifler l’odeur de ces livres et de ces cases, se faire bousculer dans son fauteuil par les nouveaux arrivants, tenter d’arracher un mot à la libraire, Sylvia Beach, trop occupée elle-même à s’y retrouver parmi toutes ses feuilles volantes, à coup sûr des parties des chaotiques épreuves d’Ulysse !


Pour ceux qui ne seraient pas entièrement familiers avec l’histoire de cette librairie, il faut donc tout de suite éliminer un possible quiproquo : cette librairie n’a rien à voir avec l’actuelle Shakespeare and Company se trouvant rue de la Bûcherie, sur les quais Saint-Michel face à Notre-Dame, et qui fait le délice de milliers de touristes ! Leurs noms sont l’unique point commun : en réalité, l’actuelle Shakespeare and Co est née après-guerre, à l’initiative de George Whitman (descendant ou non de Walt Whitman ?) et a été nommée ainsi en hommage à l’originale librairie créée par Sylvia Beach. De même, l’actuelle tenante, Sylvia Whitman, s’est vue prénommée Sylvia également en hommage à l’originale. Enfin, pour que tout cela soit aussi limpide que l’eau de la Seine : retenez que Sylvia Beach était américaine, que toute sa famille y est restée et qu’elle ne mangeait pas de ce pain hétéro-normé. Maintenant, nul doute ne subsiste : aucun lien aucun entre tous ces agents.

Née dans une famille passionnément francophile de la côte est des États-Unis, Sylvia Beach a tout simplement décidé, à l’orée de ses 18 ou 19 ans, qu’elle allait déménager à Paris et tenter d’y ouvrir une librairie. Adrienne Monnier, libraire de la Maison des Amis du Livre ouverte rue de l’Odéon, liée à tous les jeunes écrivains de renom, lui apporte son indéfectible soutien (et plus car affinités) dès l’instant où la petite Américaine met les pieds dans sa boutique. Sur son modèle, elle ouvre son propre fonds de prêt de livres et revues anglophones : tout d’abord rue Dupuytren, qui devient presque instantanément le point de chute d’Américains de passage à Paris, puis rue l’Odéon, pour se rapprocher de sa librairie amie. Il faut dire qu’en 1919, à l’ère de la prohibition, une génération (perdue ?) avait mis le cap sur la vieille Europe et redonnait un coup de jeune à notre capitale un peu vieux jeu.

Les écrivains américains fuyaient la prohibition, chassaient l’esprit de liberté et la ferveur des années folles à Paris. À Shakespeare and Company, ils pouvaient alors souscrire aux abonnements que Sylvia Beach avait mis en place et découvrir des auteurs classiques et contemporains, qui ne leur étaient pas forcément accessibles à une époque où les livres coûtaient plus qu’un paquet de cigarettes. Les auteurs venaient s’y cultiver, s’immerger, consulter les revues littéraires qui publiaient alors les œuvres les plus expérimentales, s’en inspirer et en discuter avec la libraire, qui les conseille et les oriente vers telle ou telle lecture. Ainsi se fait et s’étoffe rapidement le carnet d’adresses d’une jeune Américaine à Paris. Dans ce carnaval de figures des lettres, on pourra voir défiler : James Joyce, Valery Larbaud, Léon-Paul Fargues, Robert McAlmon, Ernest Hemingway, ou encore André Gide, Ezra Pound, Dos Passos, Sherwood Anderson, George Antheil, les Scott Fitzgerald, Natalie Clifford Barney, Janet Flanner, Ford Maddox Ford, Paul Valéry, Raymonde Linossier… Que du beau monde. Je garde précieusement noté dans un coin de ma tête un nouveau nom qui m’a particulièrement intriguée : Marguerite Radclyffe Hall.

portrait_adrienne_sylvia1 Sylvia Beach la brindille, à gauche ; Adrienne Monnier la robustesse, à droite.

C’est un livre écrit un peu maladroitement, mais qui m’a tellement réjouie ! On sent que Sylvia Beach était un formidable bout de femme, très réservé, qui se trouve presque malgré elle à l’avant-centre littéraire parisien de la première moitié du XXe siècle. En sa qualité de noyau, elle fut témoin d’énormément d’épisodes marquants, qu’elle tente de retranscrire dans une suite d’anecdotes, récits, vignettes, mises bout à bout les unes aux autres, et c’est ce patchwork éclairant qui en constitue toute la saveur (moins les qualités d’écriture qui démontrent que la libraire n’était pas libraire pour rien). Le récit paraît bien partiel par moments : toutes les figures défilant dans sa librairie sont des « amis » ; des brouilles sont parfois mentionnées, vaguement, mais dans l’ensemble tous ces écrivains sont formidablement sympathiques et intéressants. Beach a l’air de représenter une épaule sur laquelle se reposer, ainsi qu’un pied-à-terre, en transformant une partie de sa librairie en bureau de poste, pour tous les Américains expatriés. Toujours heureuse de pouvoir rendre service, elle n’apporte que peu de commentaire sur la profondeur des uns des autres, du contexte, de la réception de leurs œuvres : ils sont pour elle, avant toute chose, des clients, avec lesquels converser, s’informer et servir.

Fun times ! Sylvia hébergeait même des écrivains en galère à qui elle ne donnait pas les clefs (pas folle la guêpe).

L’un des points forts de son témoignage est bien sûr tout le récit de l’édition d’Ulysse, le monstre tentaculaire de Joyce, que les Américains, Anglais, Irlandais refusaient d’éditer (ou tentèrent d’éditer au péril de leur commerce) et que Sylvia Beach se proposa de fabriquer. Cette entreprise faillit avoir raison de la librairie, par le temps, l’argent, l’énergie que la librairie dût investir dans la prise en charge du manuscrit colossal et illisible de son auteur quasiment aveugle, dans la dactylographie, dans la fabrication (avec des imprimeurs qui faillirent mettre la clef sous la porte en son nom), puis la vente et la livraison impossible à l’étranger… Tous les maillons de la chaîne de production (hey you, old pal !) risquèrent la prison et y laissèrent des plumes. D’autant que même lorsque cette histoire d’édition fut enfin mise derrière elle, la librairie dût se transformer en bureau de secrétariat de Mr James Joyce lui-même. Elle est franchement bonne patte cette Sylvia.


Dans le même genre, mais d’une inventivité plus affirmée, j’avais pu lire il y a quelques années l’Autobiographie d’Alice B. Toklas, qui est un livre formidable dans sa forme pour ce qu’il dit, pour ce qu’il ne dit pas et pour ce qu’il sait pertinemment qu’il révèle malgré lui. Un billet un peu poussiéreux doit être dénichable quelque part dans les bas-fonds ancestraux de ce site.
C’est avec moult éclats de ravissement que j’ai accueilli ce compte-rendu, parallèle à celui du salon tenu par cette forte tête de Stein : l’autre Amérique parisienne, celle plus observatrice et moins jaugeante de Sylvia Beach, avec toutes les récupérations face aux manques de la rue de Fleurus (Joyce et Hemingway, en premières lignes). Une lecture qui peut être poursuivie avec l’avers de la médaille américaine, en lisant le récit qu’Adrienne Monnier fait dans Rue de l’Odéon (une suite d’interventions, compte-rendus et petits articles publiés au cours des années actives de sa librairie), où l’on retrouvera les fidèles Valéry Larbaud, Paul Fargues, André Gide et autres jazzeurs et non-jazzeurs tels Ernest Hemingway.