Big Brother is Writing You

Pendant le confinement, j’ai décidé de placer cette année sous le signe de la mélancolie, en allant puiser l’immense majorité de mes lectures dans le xixe siècle. Vraie-fausse mélancolie pour tout dire car, pour finalement conserver l’équilibre précaire de ma santé mentale en ces temps de retraite forcée, je me suis tenue éloignée des poètes maudits e tutti quanti. Mais enfin, ce siècle fut si riche en tous points littéraires qu’une année ne sert qu’à approcher la diversité des écrits qui nous sont parvenus. Alors que la fin d’octobre se rapproche, je me dis que j’ai enfin pu me réconcilier avec Balzac, m’ouvrir correctement à Sand, poursuivre Zola, dévorer Eliot, comparer les Dumas, m’aventurer avec Dickens et Stevenson, frémir avec Wilde, me familiariser avec Maupassant, contempler Hugo, critiquer Stendhal, préméditer avec Wells. Les Russes ont fait leur retour : Pouchkine, Tourgueniev et Gogol verront bientôt Tolstoï, Dostoïevski et Gontcharov leur tenir compagnie. Certains ont enfin rejoint les étagères, Barbey d’Aurevilly, Musset, Vallès, mais leur horizon de lecture est encore indistinct. Certains, parmi eux Melville et Flaubert, après une molle tentative, sont momentanément mis à l’amende.

Tout cela résultant en une année d’acquisitions frénétiques : ça dégueule sur les étagères. Mais aussi de lectures hors-pistes, avec une dose illégale de bandes dessinées et quelques classiques modernes. Ce préambule complètement hors sujet m’amène tout droit à écrire quelques mots d’un certain mastodonte. Car parmi mes lacunes, mes manques, mes secrètes hontes, il y avait 1984, que je n’avais jamais lu. Profitant d’une nouvelle traduction sortie en poche chez Folio, je m’y suis attelée avec délice le mois dernier.

Ce fut un excellent moment de lecture, le texte n’a pas vieilli et est tellement plus riche que l’image que l’on en a. On connaît beaucoup la première partie, la surveillance, le système de classe entre les membres du parti, les employés et la classe populaire, dont les droits sont paradoxalement plus étendus que les employés affiliés au parti. Mais la seconde partie du livre regorge d’éléments que l’on a moins en tête : pourtant, c’est la fabrique du consentement qu’elle raconte, la torture puis le formatage des citoyens deuxième génération. Au discours s’ensuit la pratique, les moyens bien concrets de coercition et de contrôle des citoyens, de l’homme désobligeant à la femme rebelle. C’est un véritable manuel : comment briser un homme ? Vous saurez tout !

Difficile de juger de ce que peut apporter de plus cette nouvelle traduction par rapport à l’ancienne, mais sachez déjà que la « novlangue » est devenue le « néoparler ». La traductrice l’explique d’ailleurs dans une note à cet égard :

Orwell était extrêmement méticuleux dans ses choix de termes, son appendice [sur les Principes du Novlangue, ndlr] est rédigé de manière extrêmement méthodique. S’il avait voulu écrire « novlangue », il aurait écrit « newlanguage ». Or ça n’est pas une langue, c’est une anti-langue. Comme si on introduisait un virus dans le logiciel de la langue pour qu’il la détruise. Je suis convaincue que l’expression « novlangue » va rester dans la conversation, mais pour traduire le terme qu’Orwell a choisi, « newspeak », c’est « néoparler ».

Bon en revanche, la nouvelle nouvelle traduction que Folio sort en janvier 2021 me rend clairement songeuse. Outre le fait que cette énième nouvelle traduction est moins chère que celle sortie cet été, je m’interroge sur l’utilité pour le même éditeur d’en sortir une flopée (qu’on imagine due à l’entrée du texte VO dans le domaine public…).

Je ne résiste pas à un petit panel des meilleures couvertures :

Les profanes du quotidien

Début des années 1970, dans l’État du Kerala tout au sud de l’Inde, la famille Kochamma est une famille plutôt aisée, possédant une conserverie marchant tant bien que mal. Sous le même toit vivent les doyennes, Mammachi et sa belle-sœur Baby Kochamma – vieille grand-tante jamais mariée et plutôt harpie –, ses enfants ayant échoué dans leur vie sentimentale et revenus au bercail, Chacko et Ammu, ainsi que ses petits-enfants, les jumeaux d’Ammu : Estha et Rahel. Dans l’entourage de Mammachi, il y a également un jeune Intouchable, Velutha, qu’elle a toujours traité avec bienveillance, malgré tous les préjugés et toutes les discriminations liés à sa condition. Quand l’ex-femme de Chacko décide de venir leur rendre visite pour Noël avec sa fille, Sophie Mol, toute la maison est sens dessus dessous. Imbriqué dans un drame familial se jouera un autre drame d’une ampleur bien plus vaste, le tout noyé dans une quantité de petits riens laissant leur empreinte indélébile.

C’est décidément une gageure de résumer l’intrigue de ce mystérieux livre ! Sans vous gâcher la surprise puisque c’est annoncé dans les premières lignes, le drame familial est donc la mort soudaine et tragique de la petite Sophie Mol, cousine germaine d’Estha et Rahel leur venant tout droit de Londres et mettant pour la première et dernière fois les pieds sur le sol indien. Que s’est-il passé ? Suivant ce drame, les faux-jumeaux fusionnels ont été séparés, à l’âge de 8 ans, pour ne jamais se retrouver. Que s’est-il donc passé ? Où est passée leur mère ? Quel secret ont-ils dû garder ? Quel mensonge enfantin ont-ils dû faire ? Sur la situation des castes et des Intouchables, je vous renvoie à cette page qui tente de résumer une situation très complexe.

Roman bien plus court que mes lectures précédentes, j’ai eu plus de mal à le terminer, n’étant plus habituée aux histoires moins linéaires… Voilà qui m’apprendra à m’être enfermée dans le siècle de la narration blockbuster !

Pourtant, le livre est incroyablement bien écrit et l’histoire de ce mystère familial est prenante. Arundhati Roy passe avec brio d’une génération à l’autre, d’un lieu à un autre, d’un pan de l’histoire individuelle à un pan de l’histoire nationale. Le style est poétique, mêlant les références hindoues, chrétiennes, les confondant parfois lorsqu’elle emprunte le point de vue des enfants qui évoluent entre plusieurs langues, entre plusieurs générations, voire entre plusieurs castes. La fin est parfaite. Roy défie les lois de la chronologie narrative pour élever le plus beau moment au statut d’apothéose finale et parvient à la fois à transgresser et réparer le système castique.

C’était le seul roman qu’avait publié Arundhati Roy, au milieu de centaines d’articles et d’essais militants, jusqu’à il y a peu, quand est paru son second intitulé Le Ministère du Bonheur suprême. Je m’y pencherai sûrement un jour, mais pour le moment, je retourne m’échouer sur des rivages plus proches.

Le cœur et la raison

Cela fait cinq générations que la famille Tulliver vit au moulin de Dorlcote, leur foyer et leur source de revenus. Tom et Maggie, les enfants Tulliver aux tempéraments diamétralement opposés, se vouent une affection quasi indéfectible. La nature est pourtant allée à l’inverse des attentes sociales, en faisant de Tom un garçon courageux et fier, mais aux capacités intellectuelles limitées, et de Maggie une jeune pousse vive emportée, dont l’intelligence et la sensibilité dépasseront bien vite celui des adultes. Dans la petite société bourgeoise et commerciale de Saint-Ogg, l’équilibre de la famille Tulliver s’effondre bientôt avec la faillite du moulin. Les querelles des pères s’impriment durablement sur les rapports de leurs enfants, entre qui ces nouvelles vicissitudes sèment la discorde.

J’ai dévoré ce roman de George Eliot ! Un roman de la trempe réaliste, entre un début pastoral, une suite à la Dickens, puis un dernier tiers à la Jane Austen, avant un dénouement plutôt romantique ou théâtral, selon le point de vue. J’ai passé des moments véritablement délicieux en compagnie de Maggie et ai beaucoup pris son parti contre son frère Tom. Difficile de ne pas la rapprocher d’un personnage emporté et si sympathique à la Anne Shirley (Anne of Green Gables), de l’effronterie (certes moins sauvage) d’une jeune Jane Eyre, enfin de tout personnage enfantin infiniment malin. Après une situation presque édénique, George Eliot nous fait pénétrer une existence accablante, où la famille Tulliver perd de ses forces en même temps que de son statut social, statut qu’elle ne retrouvera jamais tout à fait, quand bien même certains torts seront réparés. Les parents sont déchus, les enfants grandissent, s’affirment et deviennent durs à leur égard. Cette classe moyenne supérieure nous est décrite avec des détails auxquels Jane Austen n’a pu faire appel : et pour cause, la révolution industrielle n’avait pas eu cours. Nul doute que le portrait du commerce et des rapports sociaux des nouveaux riches par George Eliot l’aurait singulièrement intéressée.

Je ne sais malheureusement pas mieux vous vendre ce livre qui m’a plu de bout en bout. Lisez-le et puis c’est tout !

« Chez cet être singulier, c’était presque tous les jours tempête »

Dans ma résolution de m’attaquer au XIXe siècle, il y avait – outre une passagère nécessité (se renseigner sur la langue et les us et coutumes) – une triste réalité : je n’y connaissais strictement rien ! N’ayant étudié aucune œuvre classique à l’école en dehors des fables, des contes de Perrault et quelques poèmes, la fiction française de ce siècle pourtant si prolifique m’était relativement inconnue. Et dans les grands classiques méconnus de votre débitrice, il y a Le Rouge et le Noir de ce cher Stendhal. Après Eugène de Rastignac, il fallait poursuivre l’exploration des cul-terreux de l’ascension sociale, avec l’ambitieux Julien Sorel.

Julien Sorel, fils de charpentier qui n’a ni le physique, ni le psychique de l’emploi, est repéré par un petit abbé de campagne. À l’aide de sa mémoire quasi photographique, il apprend par cœur les textes sacrés, se fait une réputation de latiniste exceptionnel à l’âge de 19 ans et est pressenti pour une carrière ecclésiastique. Mais c’est sans compter sa profonde ambition et son désir de revanche sociale. Il rentre tout d’abord en tant que précepteur au service de M. de Rênal, maire de sa province, se met en tête de séduire sa pieuse épouse, puis de monter à Paris grimper les échelons dans la haute société…

Ma première surprise fut l’épaisseur du pavé : je pensais que le roman était court, il fait plus de 600 pages. Après un début sur les chapeaux de roues, le livre traînasse, mais parvient à finir sur 150 pages plutôt rondement menées. Le dénouement, tout particulièrement, est admirablement réussi et a rattrapé une impression de lecture qui commençait à être fortement mitigée.

Parce qu’on n’a pas menti quand on dit que Stendhal fait du psychologique et du sentimental ! Ah ça, vous en aurez des « Tu m’aimes ? Moi je t’adore ! Non, attends… En fait, tu m’ennuies et je t’exècre. Quoi ? Tu me méprises ? Je t’aime de nouveau, reviens !! » Pourtant, c’est un roman à la fois très sentimental et très social, mais je regrette d’être passée à côté de beaucoup de nuances, notamment dans les descriptions des allégeances aristocratiques et nobles, et dans les intrigues religieuses. En effet, l’histoire se déroulant en 1830, au moment du règne de Charles X et de la Restauration, les complots vont bon train. Les nobles se crêpent le chignon sur leurs ascendances, les congréganistes se défient des jésuites, qui se défient des jésuites en « robes courtes », sans oublier les jansénistes et les… La partie sociale et politique, surtout les petites divergences au sein du clergé, est celle qui m’a le plus intéressée, mais malheureusement, moult clefs de lecture m’ont échappé.

Du reste, kudos pour avoir rédigé et publié en 1830 un livre se déroulant en 1830 : aucun recul certes, mais ce défaut en fait une rare qualité. Tout est d’après nature comme elle advient. Quant à la nature des égos, elle est fort instable. Les mouvements du cœur sont liés à ceux de la raison dans le roman, et leurs transports ne sont jamais qu’éphémères… jusqu’à changer d’une minute à l’autre ! Julien ne peut aimer que quand son orgueil est flatté. Blessé, il ne peut que haïr. En un mot, il n’est qu’égoïsme (l’orgueil dont il se prévaut n’en étant qu’une déclinaison).

Julien Sorel n’a quasiment aucun amour, il est fait à 89 % de haine : haine sociale, haine de lui-même, haine de tout le bonheur qu’il pourrait goûter mais auquel son intelligence et son excès d’analyse font obstacle à tout instant. Il est quasiment incapable de jouir du présent, trop occupé à calculer les raisonnements des autres, les machinations possibles, les coups qu’il faut porter ensuite. Il n’est pas seulement le produit de son temps, ce qui peut expliquer sa révolte constante et sa lecture unique au travers du prisme social ; il est naturellement trop réflexif. Cet anti-héros psychologique est déchu par sa raison. À force de vouloir tout apprendre, tout savoir, tout faire et de réciter par cœur ce qu’il pioche dans les livres, il se construit un être tout à fait faux, ne sait jamais ce qu’il souhaite ou ce qu’il pense, tout en gardant une haine inhérente, un cœur trop violent.

C’est un personnage fascinant, mais le roman traîne en longueurs selon moi et mon attention a parfois chuté. Ce n’est clairement pas mon œuvre préférée du XIXe, même si celle-ci se lit bien et vite, grâce à des chapitres courts et peu de description. Elle souffre de la comparaison de ce qui fut écrit à la même époque et sa place au panthéon est très discutable. Ce n’est pas non plus une œuvre qui fait honneur au caractère complexe des femmes, bien que la jeune Mathilde, orgueilleuse et subtilement effrontée, tire parfois son épingle de cette narration virile. Au début du moins, car il semble que toutes les femmes, de la plus branque à la plus rationnelle, soient vouées à tomber sous le charme singulier du héros, jusqu’à atteindre un degré d’asservissement, de dépendance et de sacrifice rarement vu… Plus il les rejette, plus elles l’idolâtrent. À croire qu’une femme ne puisse pas associer amour et bien-être, amour et estime de soi, mais que son « bonheur » doive passer par la souffrance et la sujétion. Femme, sois abnégation et tu seras ! Je m’étonne de moins en moins que la mentalité française ait eu tant de retard dans la façon dont on a pensé et envisagé les rapports femmes-hommes, quand on voit les œuvres qui ont porté les œuvres qui ont porté les œuvres suivantes, qui ont toutes porté les discours de siècle en siècle. Quand on lit des femmes du XIXe, George Sand ou George Eliot, une vraie différence de ton se ressent, une ouverture nette nous offre une fenêtre de respiration sur les stéréotypes. On se dit : « Tiens ! Je pourrais avoir une opinion de moi-même plus tangible, plus avantageuse, autre que celle véhiculée par tutti quanti ? » Dommage que ces femmes n’aient toujours pas pénétré les corpus classiques et qu’elles ne soient pas au programme du bac, une petite révision de notre palmarès littéraire ne ferait pas de mal au niveau du secondaire.

Être ou ne pas être roux

L’histoire regorge de héros et héroïnes roux : de ce point de vue-ci, j’aurais pu m’attaquer au Marie Stuart de Stefan Zweig, à l’intégrale d’Agrippine ou au second tome d’Un ange à ma table de Janet Frame. En y réfléchissant bien, j’ai même pensé interviewer un nouveau-né, mes copains ayant donné la vie à un total roukmoute, mais à l’âge de 8 jours, l’animal n’était pas très bavard. Et puis, en passant en revue le catalogue d’éditeurs que j’affectionne sur Place des libraires, je suis tombée sur le livre de Meags Fitzgerald, au titre plus qu’évocateur : Longs cheveux roux ! Un résumé aguichant (Longs cheveux roux est un récit autobiographique intimiste sur fond de sorcellerie et de solidarité féminine, dans lequel Meags Fitzgerald revient sur ses premiers émois amoureux de même que sur la découverte et l’acceptation de sa propre bisexualité.) et la chance d’habiter près de l’une des trois librairies qui vendaient le volume (désormais plus que deux !), me voici partie pour vous le faire découvrir.

Dans ce récit relativement court, l’autrice-narratrice-dessinatrice canadienne nous invite à pénétrer son cercle familial et amical à coups d’avancées et de retours dans le temps. Née au sein d’une famille nombreuse et très bienveillante, religieuse mais aussi très tolérante d’autres croyances, le personnage anonyme de l’autrice (qui ne trouvera son nom qu’en dernière page du recueil) relate combien la construction de soi est une épreuve, ce malgré un entourage très présent. L’une des raisons avancées par Fitzgerald est le manque d’exemples dans la culture populaire. J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ses références que je partage entièrement car nous sommes nées la même année : ainsi met-elle l’accent sur le bond en avant que constitue la relation de Willow et Tara (Buffy contre les vampires) telle qu’elle est montrée à l’écran, mais regrette que cette relation soit étiquetée « lesbienne » quand la fluidité de Willow s’apparente plutôt à de la bisexualité pour l’autrice. Ainsi voit-elle partout une difficulté à se penser lorsque l’on est pris entre plusieurs feux : le personnage doit tour à tour taire son goût pour l’un des deux sexes, choisir de porter ses cheveux très longs ou bien de les couper très courts, verser dans des cultures alternatives pour trouver la force de revendication de sa différence.

Ces Longs cheveux roux représentent à la fois son attirance vers le féminin et sa volonté de choisir une identité plutôt que de se la voir imposer. C’est ainsi que le transfert s’effectue en cours de récit : de l’envie d’être autre, on devient enfin soi. En parallèle, Meags Fitzgerald développe toute une réflexion sur le célibat, l’autosuffisance, la solitude heureuse. Loin d’imposer un point de vue radical, elle fait discuter son personnage avec une amie à qui manque l’expérience du couple pour montrer les différentes voies possibles, elles aussi fluides puisque la réflexion du moment n’induit pas que l’on ne change pas d’avis à court ou long terme. Du début à la fin, Longs cheveux roux expose avec beaucoup de vérité et de délicatesse la difficulté à se trouver, la recherche de soi, l’acceptation d’une forme de transition perpétuelle. Un autre ton que Fun Home d’Alison Bechdel, une histoire plus simple, moins calamiteuse, mais dans la même lignée de réflexion : je ne peux que vous encourager à le découvrir.

Bulles en vrac

Outre les classiques pavés, j’ai consommé beaucoup de bulles et de livres jeunesse en ce début d’été. Je m’en vais vous tailler une bavette à propos de quelques-uns qui m’ont enthousiasmée.

Sans transition ni introduction, je commence par mentionner une bande dessinée conceptuelle, pas forcément facile d’accès malgré son format court : c’est Ville nouvelle de Lukasz Wojciechowski, un architecte qui souhaite partager ses réflexions sur la ville. J’ai eu l’occasion de dévorer Boule de feu, la nouveauté d’Anouk Ricard, coréalisée avec Étienne Chaize : le résultat est une blague fantaysique, dans la veine de Terry Pratchett ou Douglas Adams. C’est vraiment très con et très drôle. Dans un tout autre registre, j’ai enfin pu me pencher sur l’œuvre de Julie Delporte, cette Française émigrée au Canada après un burn-out de la vie et de la ville modernes : Je vois des antennes partout et Moi aussi je voulais l’emporter sont des récits autobiographiques, dessinés au crayon de couleur dans un style simili enfantin plein de poésie et de fraîcheur, qui m’ont ravie.

Découverte cette année, mais en phase de devenir l’une de mes autrices favorites : Anne Simon et toute sa fresque du Marylène. Peut-être avez-vous vu passer, en librairie ou sur les ondes, le volume de Gousse et Gigot, ces drôles de sœurs au look un peu étrange ? Encensé par la critique, il se trouve que ce volume a été précédé par un tout premier opus, La Geste d’Aglaé, puis un second, Cixtite Impératrice et enfin un troisième, Boris l’enfant patate. Servies par un dessin riche en détails, en références, en piques, ces histoires racontent comment Aglaé renversa un tyran et s’établit comme reine au pays de Marylène, un pays qui voit cohabiter toutes sortes d’espèces insolites. Anne Simon a créé un monde très drôle, où les personnages se croisent et se recroisent, avec une mythologie à la fois très simple et profonde.

Toujours dans la série des bd humoristiques, j’ai complètement craqué sur Yoon-sun Park, une Coréenne vivant en France et écrivant ses aventures directement en français : Le Jardin de Mimi est absolument hilarant et franchement stupide. J’ai entrepris de découvrir toute son œuvre, à commencer par le premier opus, L’Homme-chien (l’histoire de Monsieur Kim, que l’on retrouve dans ses œuvres suivantes, qui échoue à devenir fonctionnaire, et qui décide de devenir chien policier afin d’obtenir le statut d’une façon ou d’une autre…), les suivantes (Le Club des chats ; Le Club des chats casse la baraque, qui sont plus orientées jeunesse), ainsi que sa bd mettant en images le premier texte écrit avec l’alphabet coréen : Les Aventures de Hong Kiltong.

Dans les livres jeunesse, gros coup de cœur pour la série de Mrzyk et Moriceau : Panique au village des crottes de nez, etc. ! J’ai fait l’acquisition de beaucoup de livres des Éditions Magnani, qui font des volumes jeunesse arty, parfois un peu conceptuels, mais très beaux : La Danse des étoiles et Les Contes de Petit Duc de Jérémie Fisher, Sam et l’ombre d’Astrid Verlinden… Pour celleux qui ne connaîtraient pas ces belles éditions indépendantes, un petit tour de leur catalogue vaut le coup. Enfin, je ne peux oublier l’hilarant Ratapoil de Delphine Durand, la suite de Gouniche et des Mous.

Si jamais vous passez par Angers, je vous invite à vous rendre à une toute jeune librairie, Le Myriagone, tenue par un libraire animé, ancien étudiant en histoire de l’art, qui a amassé un incroyable fonds. Son rayon de livres illustrés et de livres jeunesse est une prouesse, franchement.

Un héros (pas) très discret

Tchitchikov, mystérieux personnage fraîchement arrivé dans la ville de N., s’adonne à un étrange commerce : rendant visite aux propriétaires de terres, il entreprend de leur acheter… leurs « âmes mortes » – leurs serfs récemment décédés –, en vue de se constituer une propriété fictive qui lui permettra de contracter un emprunt. Roman grinçant, vaste « poème de la Russie » destiné à mettre en lumière « la platitude de la vie » et « la trivialité de l’homme vulgaire », Les Âmes mortes, demeuré inachevé à la mort de l’auteur en 1852, est le chef-d’œuvre de Gogol.

Très bon cru russe en ce qui me concerne car j’ai passé un excellent moment ! Gogol marque sa présence dans le récit, par un constant commentaire des actions de son héros, des us et coutumes des uns et des autres, envoyant des piques à la société russe, puis lui décochant quelques flatteries ici et là.

Reste que l’entièreté de ce texte est une énigme : en effet, Gogol a écrit la première partie de l’œuvre sous l’égide de Pouchkine, son mentor poétique et l’humour s’en ressent. Mais Pouchkine meurt soudainement à 37 ans, dans un duel qui lui est fatal. L’état d’esprit, puis son écriture, change drastiquement après ce drame. Il cède peu à peu à une morale et une piété de plus en plus radicales. Les dix ou quinze années suivantes, il tentera d’écrire la seconde partie des Âmes mortes, avec une tonalité bien plus digne, sans humour, pour « expier » cette première partie. Il meurt avant de réellement pouvoir la publier, mais le livre s’en retrouve problématique : il est à la fois les deux parties, à la fois uniquement la première. L’auteur a plus ou moins renié la partie qui fut publiée, mais au sens contemporain, c’est pourtant la meilleure (j’ai vite lâché l’affaire de la seconde partie posthume). Bref, une œuvre un peu complexe à cerner dans son ensemble, mais dont la première partie (et seule publiée) a été un régal.

Les Grandes Désespérances

J’avais, depuis quelques semaines, revu à la baisse mes espérance de vite terminer la lecture des 700 pages de la (jeune) vie de Pip. Après un début légèrement fastidieux, j’étais rentrée de plein fouet dans le vif de l’action, avant de voir mon attention décliner les 200 dernières pages. Il faut dire que ce roman contient quasiment trois romans en un !

Pip n’a pas un début de vie des plus joyeux. À la manière de certains romans d’apprentissage de Dickens, le petit garçon perd ses parents très tôt et est confié à la garde de sa sœur qui le martyrise. Seul Joe, son beau-frère forgeron, lui offre quelques moments d’empathie et de camaraderie. Un beau jour, il est invité dans la demeure de la richissime excentrique du coin, Mlle Havisham. Dame aux cheveux d’argent, demeurant dans un manoir obscur, vêtue tous les jours de sa robe de mariée, elle change la vie de Pip en lui faisant rencontrer la jeune Estella, orpheline elle aussi recueillie dans sa tendre enfance, ayant pour seule consigne de vie de servir les noirs desseins de vengeance de sa protectrice. Pip cultive une admiration instantanée pour ses charmes et, dans l’espoir de gagner quelque valeur à ses yeux dédaigneux, il nourrit de premières ambitions pour une condition plus noble. Quelques années plus tard, un drôle de personnage frappe à la porte de Pip : Pip a été élu par un mystérieux bienfaiteur, il est porteur de « grandes espérances » ! Commence alors l’éducation de Pip, qui prend la route de Londres et s’éloigne des siens afin de devenir… un gentleman.Résumer ce livre est une gageure. Le préfacier a beau noter que la quarantaine de personnages est bien loin de la moyenne dickensienne, il faut avouer qu’ils créent à eux tous une trame complexe, mais bien ficelée, qui me force à laisser de côté pleins de détails importants. Car il faut vous dire aussi qu’enfant, Pip noue une relation étrange avec un forçat qui le force à lui apporter à manger en secret. Que sa sœur tyran finit par avoir un accident très grave, changeant l’enfance martyr de Pip en une enfance désormais « normale ». Que Jagger, l’avocat charismatique et tonitruant annonçant la nouvelle à Pip, devient son tuteur. Que Pip mène une vie adolescente dissipée à Londres, en compagnie d’Herbert, le camarade au caractère le plus noble qu’il soit, et que tous deux dépensent sans compter en ne faisant absolument rien de productif de leur vie. Et qu’au milieu de tout ça, viendront des révélations que je n’avais absolument pas vues venir (je ne suis pas des plus finaudes), qui conduiront aux désillusions de beaucoup, l’annihilation des espérances soi-disant grandes, et un retour à une certaine normalité.

La forme du roman d’apprentissage n’était pas ce pour quoi j’étais partie au début, mais après quelques chapitres qui sont pourtant d’une importance capitale, le roman s’emballe car vient la révélation des grandes espérances. À partir de la moitié du livre, la lecture est ponctuée de petites remarques formidablement formulées, qui font beaucoup rire. Enfin, le dénouement (qui prend quand même plusieurs centaines de pages) est assez bluffant (je reconnais ne pas avoir bien vu venir les choses). Mais il est long, trop long de mon point de vue : j’ai rarement vu un dénouement aussi développé, et il aurait gagné à être un peu plus concis. Détail curieux : le roman a (plus ou moins) deux fins. Dickens en avait écrit une, que l’un de ses amis, à qui il l’avait fait lire, avait trouvée trop radicale. Encourageant l’auteur à la modifier pour la rendre plus douce, cette dernière version (qui sera publiée) est plus énigmatique, laissant ainsi une once d’espoir, mais change quelque peu le point de vue sur les illusions et désillusions découlant de grandes espérances.

J’en retiens une réflexion globale très intéressante sur l’éducation, le déclassement, ou le fait de réaliser ses ambitions par procuration, au travers de sa descendance. La honte qu’éprouve soudainement Pip vis à vis de Joe, en se rendant compte de la différence de milieu entre eux et les autres, est très proche de ce que décrit Annie Ernaux, notamment dans La Honte. Car ce roman (d’émancipation ?) montre combien le petit garçon, en s’éduquant peu à peu, ne se retrouve plus nulle part ; ne supporte plus d’être associé à l’illettrisme, tout en éprouvant une culpabilité constante de ne pas faire honneur à la bonté et la bienveillance des siens. Le mépris qu’il ressent malgré lui le ronge de l’intérieur.

Le roman a donné lieu à de multiples adaptations, comme le rappelle cet article du Guardian qui râle en apprenant qu’il y aura bientôt une nouvelle série TV. Je n’en ai vu aucune, mais franchement, est-ce que celle-ci ne vous fait pas envie :

C’est ma seconde lecture de Dickens ; je crois que pour la troisième, je retournerai du côté de ses romans adultes, probablement Bleak House avec ses 1 000 et quelques pages et sa centaine de personnages. I like big books and I cannot lie.

Pour terminer, petit palmarès sur le thème de « Dickens, amis des femmes » :

Certes, je n’avais plus de Vengeur à mon service à cette époque, mais ma domesticité se composait d’une vieille bonne femme sujette à l’inflammation et assistée par un sac de linge sale ambulant qu’elle appelait sa nièce…

Finalement la vieille femme et sa nièce arrivèrent (cette dernière avec une tête qu’il n’était pas facile de distinguer de son balai) et se montrèrent surprises de me voir devant le feu allumé.

« Si je savais que j’allais mourir, je passerais pas mes derniers jours à écrire que je suis malheureux et que je vaux rien »

Finalement, en fermant Daniel Deronda, la motivation n’était pas au plus haut pour enchaîner d’emblée avec une second gros pavé. J’ai eu envie de m’essayer au livre-audio, mais d’un genre un peu particulier. Car, entourée de quatre codétenus dans mon manoir de confinement, force est de croire que l’un d’entre eux pourrait bien se prêter à cette expérience de lecture à voix haute. Il fallait donc dégoter un livre plutôt court et intéressant, et après avoir fait le tour de la bibliothèque familiale, je tombai sur un vestige ayant visiblement appartenu à ma sœur (si j’en crois sa petite écriture ronde en début de volume), qui collait parfaitement à mon envie de découvrir les grands auteurs. Voilà comment nous nous sommes lancés dans la lecture dominicale à voix haute du Journal d’un homme de trop d’Ivan Tourgueniev !

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À la veille de sa mort, un jeune homme malade entreprend un journal pour se rappeler de quelques moments-clefs de son existence. Il se replonge alors dans le récit de son amour pour la fille d’un haut fonctionnaire qui lui préféra un prince, amour qui l’améliora et le signifia passablement, avant de douter de sa réciprocité. Entre moments d’auto-apitoiement, de lucidité et de complète illusion, le journal nous donne à voir un homme tourmenté, rejet d’une société qui n’a pas voulu de lui dès sa naissance et qui était fait pour manquer sa vie.

Je connais mal la littérature russe, à mon grand désarroi. À peine ai-je le souvenir d’avoir gobé Anna Karénine ou m’être furtivement essayée à Tchekov… J’étais donc vraiment contente de m’y coller, mais ce défi oral a sensiblement changé la donne de la « découverte ». Deux obstacles se sont placés en travers du plaisir de lecture : tout d’abord, le talent aléatoire de mon lecteur, malgré sa très bonne volonté de départ ; secondo, mon lecteur admettant ne pas comprendre l’intérêt de l’histoire, il a fallu se débarrasser au plus vite du volume plutôt que le faire durer :

Il se passe absolument rien. On est au 3/4 du bouquin, il était amoureux d’une fille et finalement elle l’aime pas. Et y a un prince. Et si j’étais ce personnage et que je savais que j’allais mourir, je passerais pas mes quinze derniers jours à écrire un bouquin pour dire que je suis malheureux et que je vaux rien. Si tel est le cas, à quoi bon le raconter aux autres ?

Pourtant, je me suis laissée séduire par ce récit à la première personne de cet être pathétique et à côté de la plaque. Courte, cette histoire très bien ficelée nous réserve un pic poétique à mi-chemin, duquel le protagoniste ne cessera de chuter, chuter, et chuter, jusqu’à s’enfoncer profondément sous terre. À son contact, même les corbeaux deviennent « maussades », c’est dire s’il n’excite aucun sentiment, aucune passion, aucun plaisir en absolument personne. Les dernières pages nous gratifient d’une scène de mort à la fois épique et d’une banalité affligeante. Comme si la vie aurait pu se passer de cet homme de trop, dont l’existence ne fut rien d’autre que tout à fait superflue.

Turgenev_by_Repin

Un écrivain majestueux qui paraît tout sauf superflu !

Certaines allusions à Pouchkine (une citation, proche de sa mort, et un livre que lui et sa compagne de promenade découvrent) m’ont fait m’interroger sur l’éventuel hommage que Tourgueniev rend à Pouchkine dans cette nouvelle : en effet, la scène du duel fait sensiblement écho à la façon tragique dont le grand écrivain périt et il semble que cette nouvelle ait été rédigée au début de sa carrière littéraire, lorsqu’il éditait la correspondance de Pouchkine. Fantasme de ma part ? Si des amateurs éclairés de littérature russe ont la réponse, je suis preneuse !

Une éducation sentimentale et religieuse

Au bout de quelques semaines de confinement, j’ai été prise d’une révélation : 2020 allait être l’année des gros romans. Non seulement l’enfermement loin de la ville et de ses divertissements nocturnes allait me donner le temps de concentration dont je manque invariablement, mais l’unité de lieu (et d’activité) allait tenir de tremplin pour ma motivation d’une constitution bien frêle. Si j’avais eu ma bibliothèque parisienne, qui sait, j’aurais pu même trouver la force de m’attaquer aux livres ardus prenant la poussière depuis des lustres… Ah, mildiou !

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Voici donc le premier des trois livres dont j’ai récemment fait l’acquisition : Daniel Deronda, tome 1, de George Eliot, également connue dans le civil sous son nom de baptême, Mary Ann Evans. Ne vous méprenez pas, ce tome 1 ne fait pas moins de 576 pages et reste fidèle au goût de son autrice pour les gros pavés. En effet, parmi ses romans les plus célèbres figurent les épais Moulin sur la Floss et Middlemarch, qui doit toujours être quelque part à Ivry-sur-Seine, dans une pile de livres ronflant près de mon sommier. Comme je possédais déjà Middlemarch, j’ai donc choisi un peu au pif un livre de cette grande romancière anglaise recommandée par une tripotée de gens bien (dont Virginia Woolf n’est pas des moins illustres), attirée par le résumé très succinct et la perspective de pouvoir ensuite juger de l’adaptation télévisée produite par la BBC. Je n’avais peut-être pas bien considéré que ça ne sert à rien de regarder une adaptation après avoir lu la moitié de l’œuvre, puisqu’on ne peut pas regarder une adaptation qu’à moitié, et n’ayant pas fait l’acquisition du second tome, je suis – comme diraient nos amis rosbifs – dans un cul-de-sac (à prononcer « cool d’œil sac »).

BBCBBC Drama presents : Hugh Dancy, Romola Garaï, Hugh Bonneville… Rien que ça !

M’enfin, ça, vous vous en fichtrez bien ! Daniel Deronda, c’est donc l’histoire de Gwendolen Harleth. Oui, moi aussi ça m’a surprise : il faut dire que j’ai aperçu le fameux Daniel Deronda à la première page, vraiment, aperçu, puis pouf ! Envolé. Plus entendu parler de lui pendant les presque 300 pages suivantes. Parce que Daniel Deronda, c’est aussi l’histoire de Daniel Deronda, qui reparaît en cours de route, croisant le chemin de Gwendolen Harleth. Mais Daniel Deronda, c’est aussi un peu l’histoire de Mirah, qui tombe dans l’histoire comme une vache dans un puits, et qui semble prendre un rôle bien plus important à la fin du tome 1 en prévision du tome 2.

Daniel Deronda est un roman de mœurs et un roman de caractères : c’est un livre qui m’a passionnée, mais qui est un peu ardu à résumer tant l’action est par moments intérieure. Celle qui semble a priori tenir d’héroïne au roman est une jeune fille distinguée, à la situation familiale et financière pas très heureuse, mais pas non plus des plus malheureuses, une situation à la Bennett, à l’exception de la fratrie partiellement heureuse, puisque Gwendolen n’aime qu’une seule personne au monde, et c’est sa mère. C’est aussi une jeune fille imbue d’elle-même, égoïste, uniquement intéressée par son propre pouvoir de domination sur les autres, qui estime que le meilleur lui est dû. L’autrice nous peint un personnage caractériel, tout en lui trouvant des excuses en permanence pour son comportement, excuses qui pénètrent notre sens de la sympathie, mais nous donnent aussi envie d’une bonne rebuffade. Courtisée par un riche aristocrate alangui au charme d’un bigorneau, elle n’a en tête que la perspective de lui refuser une éventuelle demande en mariage pour montrer à tous son indépendance d’esprit. Hélas, son beau-père étant une espèce de fantôme raté à qui elle doit quatre demi sœurs sans charme ni esprit, il finit, avec l’aide de mauvais spéculateurs, par précipiter leur chute financière et sociale. Gwendolen doit alors faire face à un dilemme intérieur des plus répugnants à ses yeux.

Parallèlement nous est contée l’histoire de Daniel Deronda, un garçon des plus charmants aux origines inconnues, vivant sous la protection d’un « oncle » richissime n’ayant pas d’héritier mâle. Ce dernier, au hasard d’une promenade sur la Tamise, sauve la vie de Mirah, une jeune Juive à l’allure étrangère, qui s’avère avoir connu de grandes difficultés dans une vie de tourments au travers de l’Europe et de l’Amérique. Mirah recherche sa mère et son frère, des Anglais de qui elle a été brutalement séparée lorsqu’elle était enfant. Daniel se met en tête de protéger cette jeune fille qui ne le laisse pas indifférent et part en quête de contacts avec le monde juif.

* * *

Je ne suis vraiment pas douée pour faire honneur aux heures de lecture consacrées à cette fresque anglaise, mais si les romans psychologiques et de mœurs sont votre cup of tea, cela devrait grandement vous plaire. Beaucoup moins réaliste et terre à terre que le style d’une Jane Austen, mais donnant toutefois une grande part aux réflexions de l’autrice sur tout un tas de sujets. Et avoir un personnage féminin central dans ce genre de romans, même s’il est un peu désagréable, est très rafraîchissant (surtout quand ses aspirations sont tout sauf le mariage).

Un roi sans couronne

En cherchant dans les billets de ces dernières années, je n’ai retrouvé que deux billets shakespeariens émanant de mon clavier : l’un sur Le Songe d’une nuit d’été, l’autre sur MacBeth. Il me semblait pourtant vous avoir rebattu les oreilles d’autres œuvres de ce cher barde briton ! Ma foi, le troisième billet complètera parfaitement les deux précédents puisque cette fois, nous plongeons au cœur de l’histoire d’Angleterre : Richard II, mesdames, messieurs !

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Je me suis motivée pour faire un billet vulgarisateur (avec, probablement, une bonne dose d’approximations et d’imbroglii). On divise généralement la vaste œuvre de Shakespeare en trois catégories : les tragédies, les comédies et les histoires. Si ce classement est en réalité un peu plus complexe (il y a des tragi-comédies, des pièces qui sont plus poétiques que tragiques stricto sensu, etc.), on peut tout de même mettre dans le même panier toutes ses pièces ayant trait à l’histoire d’Angleterre, plus particulièrement toutes les pièces ayant pour sujet des monarques « récents ».

À présent, quelques faits, pour situer notre barde dans l’espace et le temps. Shakespeare écrit durant le règne d’Élisabeth Ire, cette grande figure monastique qui régna cinquante ans (environ 1550-1600), seule, à la barbe de tous les poltrons qui tentèrent de l’épouser ou de la déloger. Une figure qui me fascine personnellement, et qui fut magistralement incarnée au cinéma par Cate Blanchett :

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Elle chargeait pas mal ses tenues vers la fin de son règne.

Elizabeth

Cette affiche lascive semble nous chuchoter un secret à l’oreille : « … I’m a naughty queen ! »
(J’ai pas gardé un souvenir phénoménal de la suite, L’Âge d’or, à part pour ses costumes qui sont à couper le souffle.)

Pour écrire ses pièces historiques, Shakespeare s’est principalement inspiré du travail d’un chroniqueur historique, Holinshed, dont certaines parties du travail furent censurées. Pourquoi ? Eh bien, comme Shakespeare, les publications d’Holinshed paraissent durant le règne d’Élisabeth Ire, et en tant que descendante des Tudors, il y a quelques soucis de filiation que l’on aimerait bien oublier…

Petit arbre généalogique, pour vous resituer tout cela :

TableaugeneaologiqueJ’ai ajouté quelques annotations (très lisibles) sur cet arbre (oui, je m’investis). Devine lesquelles, hihi !

Le père d’Élisabeth est Henri VIII (vous savez, celui dont on tira plus ou moins la légende de Barbe-Bleue), son grand-père est Henri VII (ci-dessus, sur l’arbre), premier de la dynastie Tudor, celui dont le règne mit fin à la guerre des Deux-Roses (guerre civile de succession, qui dura près de trente ans, période pendant laquelle deux clans se tirèrent dans les pattes et tentèrent toutes les trente secondes de piquer la couronne les uns aux autres). Ce n’est pas tant qu’Élisabeth soit une totale usurpatrice, ayant du sang royal coulant dans ses veines, mais son illustre ancêtre a quand même pris le trône où était déjà assis Richard III, et en termes de lignée royale, ce dernier était quand même mieux placé qu’aucun Tudor.

Vous me suivez toujours ? En gros, si j’active mon mode « Jamy », Shakespeare écrit à une époque où il ne faut pas dire trop de mal des Tudors et, si possible, ne pas redorer le blason des rois dont on a usurpé la couronne, soit les deux Richard. Autant vous dire que si Richard III passe pour un méchant réellement monstrueux et machiavélique dans la pièce éponyme, Richard II n’en ressort pas grandi non plus, même si ses traits sont peints avec plus d’humanité.

La pièce de théâtre s’ouvre sur une querelle opposant deux nobles, un certain Mowbray, ayant par le passé commis quelque méfait au nom du jeune roi Richard, et [Henri] Bolingbroke, noble cousin du roi. L’un et l’autre s’accusent d’être des menteurs et des traîtres (une constante dans la pièce), et c’est le roi qui doit arbitrer leur querelle. Expédiant leur procès, il décide de les exiler tous deux : Mowbray doit disparaître pour toujours, tandis que Bolingbroke en prend pour six ans. Les deux sont écœurés, mais font mine d’accepter l’autorité du roi comme la seule qui soit. Assistant au départ de son cousin, Richard se rend tout de même compte que Bolingbroke a la côte avec absolument tout le royaume, et l’affaire lui plaît moyen.

De toute façon, Richard a d’autres soucis : il faut qu’il finance ses guerres, notamment celle qui lui donne du fil à retordre avec des Irlandais, l’amenant bientôt à quitter l’Angleterre pour se battre au nord. Juste avant, le vieux père de Bolingbroke (soit l’oncle de Richard, tout le monde suit ?) meurt, sortant une ou deux prophéties au passage, et Richard se dit que c’est une aubaine qu’il ne faudrait pas laisser passer : il décide de récupérer toute la fortune de la famille du tonton, de retirer ses titres à son cousin en exil, histoire de remplir un peu ses caisses. Puis il se barre faire la guerre on ne sait où.

Bolingbroke prenant connaissance de cette félonie, de ce croc-en-jambe, il brave l’édit royal et remet les pieds en Angleterre. Au passage, il lève une armée de sympathisants, avec pour motif de se faire justice et de récupérer ce qu’on lui a spolié : mission « je vais demander poliment à mon cousin le roi de me rendre ce qui me revient, et ensuite je rentre chez moi sans faire d’histoire, promis juré ». Mais Richard est introuvable, parti pour une guerre que personne ne voit, la rumeur de sa disparition gagne du terrain et tout son royaume commence à lui faire défaut. Un autre bruit se fait entendre : Henri en voudrait à sa couronne et il aurait fui. Quand il réapparaît, Richard, impétueux et voleur de fortunes, est devenu un roi tragique, miséreux, affaibli. Le voilà devenu un roi sans royaume, sans titre, sans nom. Un roi qui dépose sa couronne devant plus vaillant, plus péremptoire que lui.

* * *

C’est une pièce qui m’a beaucoup plu, mais je ne suis pas très objective sur toutes ses pièces historiques. Il y a peu d’action (la quatrième de couverture parle même d’un « conte d’hiver aux accents plus tristes que violents, sans batailles, dans une atmosphère de soleil couchant ») et beaucoup de scènes d’opposition, menteurs contre menteurs, où il est compliqué de saisir de quel côté se trouve la vérité parmi tous ces ducs, comtes, nobles qui prennent parti pour l’un ou pour l’autre. Je remarque que dans d’autres pièces de Shakespeare, on aperçoit souvent les personnages en train de manigancer, dans des apartés où ils révèlent leurs noirs desseins. Peut-être parce que Richard II est l’une de ses premières pièces ? Ici les personnages se défendent corps et âme contre les accusations et tous les partis semblent plausibles, crédibles… Moins théâtrale par moments que d’autres de ses tragédies, c’est Richard II ici qui tient toutes les promesses pathétiques, poétiques, théâtrales, à la fois par son absence, puis par sa présence fantomatique et diffractée. Avec lui, c’est la couronne d’Angleterre qui perd de son sens, de sa matérialité, et gagne en fragilité.

Mutineries en série

L’Île au trésor de Robert Louis Stevenson était au programme depuis des années : un livre de pirates, bien entendu, mais également une nouvelle traduction, car mon but originel était d’opter pour l’édition toute récente du texte par les Éditions Tristram, que j’affectionne particulièrement. Néanmoins, comme c’est l’édition poche que j’avais dans mes bagages en ce début d’année, c’est sur cette dernière que je me suis rabattue.

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L’histoire ? On ne la présente plus : à la suite du séjour inattendu d’un mystérieux pirate, Jim, un jeune garçon tenant la taverne de son père, se trouve, embarqué aux côté d’un seigneur et d’un médecin, dans la quête du trésor enfoui sur une île par le dit pirate. Le seigneur n’ayant pas la langue dans sa poche, tout l’équipage réuni pour mener cette exploration se retrouve mis au parfum et, bien évidemment, GROSSE mutinerie s’ensuit.

Alerte au divulgâchis : ce n’est pas tant le trésor que la quête qui compte. Fin du divulgâchis. Le roman a commencé sur les chapeaux de roues, le style de Stevenson s’apparentant à celui d’un JJ Abrams des premières saisons de Lost ou Alias : rythme haletant, n’ayant pas son pareil pour le détail des aventures, les péripéties, les allers et retours entre les différents narrateurs… Mais je dois avouer que j’ai un petit peu calé en cours de route et mes codétenus ont pu m’entendre souffler la semaine précédente. Il était d’ailleurs devenu d’usage pour eux, dès qu’ils me croisaient le livre à la main, de me demander : « Alors, ils l’ont trouvé c’trésor ?! » J’avais conservé un meilleur souvenir du Maître de Ballantrae, qui m’avait passionnée de bout en bout. Néanmoins, Stevenson reste une lecture hautement supérieure à d’autres et j’étais fort bienheureuse d’être parvenue à son dénouement.

Quelques remarques éparses post-lecture :
— Il semble que Stevenson avait une santé très fragile et menait une vie très dissolue, mêlant bohème, dandysme, voyages et liaisons très limites. Jugez vous-même ce swag :

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— Sa bio, en fin d’ouvrage, nous dit que c’était un auteur assez adulé à sa mort (à 42 ans) et l’auteur le plus lu de son époque. Mais il y a très peu de traductions en nos contrées, et cela m’étonne. Est-ce parce que ce sont ses romans principaux (Le Maître, L’Île, Dr Jekyll et Mr Hyde) qui sont lus ? Parce que ses autres romans ne valent pas grand chose ? J’aimerais bien en savoir plus.

— Enfin, la traduction du langage pirate m’a laissée quelque peu songeuse… Je dois avouer que j’ai eu la curiosité immédiate d’aller essayer de me procurer une édition originale, afin d’y regarder de plus près, mais je me suis aperçue que la seule qui m’intéressait était immédiatement introuvable chez nous. Raison supplémentaire pour aller jeter un coup d’œil du côté de la traduction de Tristram.

Les origines sociales de l’amour

Vous ai-je déjà parlé de mon affection pour le travail de Liv Strömquist ? Car cela fait quelques années que je suis tranquillement le travail de cette Suédoise activiste, au coup de crayon incisivement moche. Je l’ai découverte à la sortie de L’Origine du monde et l’ai suivie avec Les Sentiments du Prince Charles et Grandeur et décadence, et voilà que la magie de Noël me permet de la retrouver avec sa sortie de fin d’année : La Rose la plus rouge s’épanouit.

Strömquist s’attaque toujours à des sujets intimes d’un point de vue politique, en soutenant ses réflexions de citations de chercheurs en sciences sociales, cognitives, psychanalytiques et d’œuvres littéraires. Dans L’Origine du monde, il s’agissait de déconstruire la façon dont la vulve avait été rendue invisible dans la société occidentale et complètement dévaluée, et autant vous dire que cet ouvrage était tout à fait retournant !

Dans son nouvel opus, La Rose la plus rouge s’épanouit, elle s’intéresse au sentiment amoureux et fait le constat qu’il se fait de plus en plus rare, et ce probablement en raison de notre tendance contemporaine au narcissisme consumériste. En d’autres mots : le manque d’amour pourrait bien être une affaire tout à fait politique et sociale.

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J’aurais aimé vous en parler plus en détail, de façon plus construite, mais le petit sablier du temps a raison de moi : si je tarde sur la présente chronique, je vais être en retard à ma propre fête d’investiture de la fonction publique. Aussi, je vous laisse avec des extraits de la bd via des photos prises à l’aide de mon téléphone bancal, où vous découvrirez des réflexions amusantes sur l’amour et les kebab, intéressantes sur notre société de la performance et l’intériorisation du rendement capitaliste dans nos modes de vie actuels. Wouhou !!

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L’art de gruger

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Bienvenue à Chelsea, quartier huppé de Londres, en plein cœur de l’hiver, chez Cassandra Darke, une dealeuse d’art fort revêche, nantie et pingre, qui ne s’en laisse ni conter ni compter par les parasites sociaux. Dans sa demeure de près de 8 millions de livres sterling, assistée par une gouvernante et une sorte de majordome, elle vit recluse dans un quotidien de proximité où sa fermeture d’esprit et son égoïsme sont ses leitmotiv. Sauf que voilà : cette ronchonne se fait pincer pour abus de confiance et fraude, ayant vendu des copies des œuvres de ses clients sans leur en toucher en mot ou un pécule. Direction case grosse amende/vends ta maison de vacances en France et ostracisme social et, avec l’aide d’une petite enquête d’un meurtre mystère qui n’a, à l’origine, rien à voir avec elle, cette vieille bicoque de Cassandra Darke va prendre la mesure de ses limites morales, sociales, etc., jusqu’à se racheter une conduite et une conscience.

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Posy Simmonds est une dessinatrice de presse (principalement pour le Guardian) qui a publié quelques bandes dessinées, notamment Gemma Bovery et Tamara Drewe (excellente adaptation filmique pour les fans de Stephen Frears). Sa narration est vraiment atypique, faite de légendes d’images, plus que de bande dessinée au sens traditionnel. Ses pages sont déstructurées, l’ensemble est composé de vignettes légendées. C’est un style véritablement très prolixe, avec beaucoup de paratexte (coupures de journaux, vidéos, lettres…). Pour n’en dire que l’essentiel, j’ai bien aimé, et il semblerait que cette histoire soit une adaptation du fameux Conte de Noël de Charles Dickens.

Vagues à l’âme

Introducing le primobédéiste AJ Dungo, avec son bel In Waves. Ce lourd pavé de près de 370 pages est d’une grande beauté et d’une très raisonnable prolixité, en faisant une lecture bien plus rapide qu’un franco-belge bien bavard de 48 pages. L’auteur y raconte la passion du surf de sa compagne défunte, Kristen, tombée sous les coups d’un cancer de très longue durée, entremêlant son récit d’instants présents, de souvenirs et d’épisodes historiques relatant l’émergence de la discipline au début du xxe siècle.

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Le dessinateur a un style très distancié, évitant une narration mélodramatique, n’utilisant qu’une seule teinte et ne dessinant pas les expressions des personnages, préférant montrer leurs mouvements, leurs postures dans l’espace ou dans l’eau. C’est une tentative de refaire surface après le décès d’un proche, en mettant sur papier ce qui ne peut être verbalisé, comme l’auteur le dit lui-même dans cette vidéo, et un très beau témoignage qui m’a encombré la gorge à plusieurs moments.

Des plans préfigurant la perte de la jambe de Kristen, premier vestige qu’emportera la maladie. Sa lecture m’a fait penser à une thématique bonne-humeur-du-lundi intitulée « bd et maladie », où l’on pourrait trouver de très beaux opus tels Carnet de santé foireuse ou encore La Tendresse des pierres de Marion Fayolle, et d’autres bd comme celles répertoriées sur cette page de Sens Critique.

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Un amant, un frère, un cousin. Ceux qui restent, après l’effondrement.

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