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Le diable au corps

Une amie à moi n’avait pas écouté les recommandations de sa très avisée grand-mère lorsqu’au début de l’année 2015, alors que sa matrice stomacale s’arrondissait tranquillement, elle s’était mis en tête de lire Rosemary’s Baby. Mal et bien lui en avaient pris, puisque d’irraisonnables frayeurs s’emparèrent alors de son quotidien, quand l’espace d’un instant, son esprit était porté aux rêveries cauchemardesques. Étrangement, ne pas s’aviser de lire des ouvrages portant sur la grossesse ou d’écouter les divers conseils que pourraient dispenser par des amies-mères est la parole prodiguée à Rosemary par son renommé obstétricien, le Dr Abe Sapirstein, chaudement recommandé par les nouveaux voisins, les invasifs Castevet.

Mais rembobinons un peu, si vous le voulez bien. Nous sommes à New York, en l’an 1965, et Rosemary et Guy Woodhouse sont fraichement mariés, en quête d’un nid d’amour un peu plus grand que la cage à lapins dans laquelle ils demeurent, en prévision d’agrandir leur famille. Alors qu’ils s’apprêtent à signer pour un moderne et large appartement, un logement se libère au Bramford, célèbre complexe du XVIIIe siècle au charme suranné hautement prisé de la classe moyenne new-yorkaise. Le cachet, voyez-vous. Bien que Hutch, un vieil ami un peu bourru mais bien intentionné de Rosemary, les mette en garde sur la pauvre réputation du bâtiment (des meurtres, suicides et autres affaires sordides intimement liées au lieu), le jeune couple emménage rapidement, faisant la connaissance de leurs voisins peu après, au cours d’une tragique nuit qui voit une jeune femme se défenestrer depuis leur propre appartement. Et quels énergumènes que ces Castevets, polonais d’origine, magistralement intrusifs, qui se prennent d’une affection indélébile pour Guy et Rosemary !

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Les Castevets fournissent tout, du pendentif porte-bonheur aux conseils personnalisés sur la carrière d’acteur de Guy, en passant par des bougies noires et des boissons vitaminées pour vitaliser la grossesse de Rosemary. Car Rosemary est enceinte ! Et la carrière de Guy décolle soudainement et puissamment ! Et l’on entend, parfois, de drôles de psalmodies de l’autre côté des cloisons ; les amis bien-intentionnés disparaissent mystérieusement, sans raison apparente ; et que dire de cette douleur abdominale, ces terribles crampes qui tiraillent et plient Rosemary en deux, à longueur de journée… ces crampes qui n’inquiètent pas le Dr Sapirstein le moins du monde et à propos desquelles il ne faut questionner personne, car « chaque grossesse est différente » ?

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Le livre d’Ira Levin est une lecture savoureuse, mais pour ceux qui auraient vu l’adaptation de Polanski, il est quasiment impossible de ne pas voir les grands yeux effrayés de Mia Farrow se frayer un chemin entre les lignes, d’entendre sa douce voix angélique dire amen à tout ce qui peut lui être infligé ou de l’imaginer pianoter avec panique dans la cabine téléphonique lui servant de refuge. Cours Rosemary, cours avec ton gros bidou ! Sauve Andy-Susan-Trucmuche, ton enfant qui a tous les noms et à la vérité qu’un seul et unique ! Le livre est le pendant cinématographique du film fait livre : tout est si visuel, presque scénarisé selon un principe de scènes. Les comportements des personnages évoluent et varient tranquillement, laissant une brume inquiétante et étrange s’installer entre eux, isolant Rosemary du reste du monde. Est-elle folle ? Est-elle plus perspicace et plus tenace que les autres ? Est-ce un conte fantastique brodant à partir de la poussée d’hormones de grossesse (ladies, you are crazy… or maybe not?) ? Rosemary, n’est-ce donc pas, après tout, qu’une Marie… rouge ? Et Guy juste un mec, un pion, une vitrine, un type trop facilement berné, qui derrière ses perpétuelles démonstrations de charme incarne tout de même l’instrument du viol sécrétant la mystérieuse grossesse de Rosemary. Tout n’est pas rose dans Rosemary’s Baby, plutôt majoritairement jaune et vert, des couleurs n’augurant absolument rien de bon, si ce n’est un bon moment de frissons duquel on ne devrait pas se priver.