Plume de détresse

Le bonheur consiste à concilier la vie qu’on a et celle qu’on aimerait avoir (j’ai souvent l’impression qu’il veut dire l’inverse).

De Sylvia Plath, je ne savais pas grand chose : tout juste qu’elle avait mis fin à ses jours alors qu’elle était dans la fleur de l’âge, que son roman La Cloche de détresse préfigurait son tragique destin et que plusieurs générations d’écrivains et d’artistes lui vouaient une grande admiration. J’ai pourtant des échantillons de sa poésie ici et là dans ma bibliothèque, mais allez savoir, il m’a fallu un portefeuille vide et une bonne dose de hasard pour aller me promener à la bibliothèque municipale, tomber sur ses journaux et commencer à m’intéresser à cette écrivaine de la sensibilité.

JournauxPlath

Tout le début du recueil (avant son entrée au Smith College, puis durant ses années de fac) est fait de pensées, d’anecdotes, de lettres et de témoignages parfois non datés. On relie ces passages comme les pièces d’un puzzle, comme des entrées de blog. La suite nous amène en Europe, alors qu’elle passe une année à Cambridge, rencontre le poète Ted Hughes puis l’épouse, et entreprend de rentrer aux États-Unis avec lui pour entamer une vie maritale consistant à accompagner Ted et rédiger des poèmes en vue de se voir publiée.

La lecture des journaux de Plath adolescente, Plath étudiante et Plath jeune mariée m’a laissé une impression très mitigée. Le livre commence pourtant de façon délicieuse ! Les sens de Plath sont aiguisés, son attention de porte sur tous les détails de ce qui l’environne et ses talents d’observatrice dissèquent avec poésie et acuité la nature, les gens, les situations, les sentiments, et elle-même n’échappe pas à son jugement pointu. Il y a une forme de maturité dans la notion de sa propre naïveté qui force le respect, dès les premières pages. Dans le savoir-dire de sa jeunesse, de sa fragilité, de ses émotions frêles. Et une profondeur, une connaissance déconcertante de sa propre finitude, des limitations de l’enveloppe corporelle qui lui tient de prison humaine.

Sylvia Plath
Plath a un talent narratif pour évoquer les événements les plus triviaux : pour décrire un rebord d’évier dans une salle de bain, pour nous élever de la banale ouverture d’une serrure récalcitrante (tout à coup, on est virtuellement projeté dans les étoiles via une petite lucarne, puis englouti par ce foyer se renfermant sur ses habitants comme une tenaille), pour rapporter la traversée nocturne d’une route séparant deux maisons (un univers souterrain émerge de toutes parts et vient animer le paysage de fantastique tandis que Plath traverse la rue) ; ou encore le sentiment de se lever sale, mélasseux, avec une envie de se nettoyer que rien ne peut chasser… Elle sait comment retranscrire les choses que l’on ne s’explique pas mais que l’on vit au plus profond de soi, que ce soit un arrière goût, un étrange malaise au réveil, ou bien un sentiment de bien-être à la vue d’un arbre, au son d’un oiseau, d’un simple élément domestique nous ramenant à une zone de confort ou d’inconfort.

J’ai également beaucoup apprécié sa description de cette torsion entre l’envie d’être entourée, d’être réquisitionnée, demandée, de courir dans tous les sens, de sociabiliser, rire, boire, festoyer, rencontrer ou juste de s’affairer.  Et celle de s’isoler, ne « rien faire », se reposer, œuvrer silencieusement, travailler consciencieusement, cette oisiveté touffue qu’elle recherche mais qui finit toujours par l’étouffer avec ses propres pensées. Elle ne sait pas où se placer, entre ces journées de douze heures où l’on court continuellement, sans trouver suffisamment de temps pour tout faire et pour bien faire ; et cette routine où les heures doivent être autogérées et l’on fond naturellement dans une atrophie physique – voire mentale –, où il faut construire les clôtures soi-même de peur que l’esprit ne parte trop rapidement en vrille en l’absence de repères. Plath est décidément un être torturé entre son moi social et son moi introverti, qui manque de confiance pour mener à bien la barque de ses ambitions.

Sylvia Plath Children

Pourquoi donc est-ce que je parle de lecture mitigée, si c’est pour abreuver la dame de compliments ? La seconde moitié de ces journaux est décousue, souvent rébarbative et un patchwork composé d’éléments pas toujours des plus passionnants. Plath commence à manquer de temps pour s’explorer dans son journal, ses sujets sont parfois forcés, manquent de saveur ou de tournure d’esprit, et le manque de continuité finit par essouffler le lecteur qui cherche de la cohérence à l’œuvre. De fait, Ted Hughes nous avait prévenus dans son avant-propos : dans la douleur suivant le suicide de Sylvia Plath, il avait détruit les derniers carnets qu’elle avait remplis, ne souhaitant pas que quiconque y ait accès un jour ; or c’est une période de furieuse intensité, où elle créa son unique roman et son recueil de poésie le plus révéré, qui nous est ôtée. Un geste purgatif mais compréhensible compte tenu du contexte : après la naissance de leur deuxième enfant, Hughes prit la tangente avec une voisine, ce qui conduisit à une séparation et plusieurs tentatives de suicide. Plath réussit finalement à mener ses funestes projets à bon terme et lègue à son mari et sa maîtresse, abasourdis, deux enfants en bas âge passablement traumatisés.

Sylvia Plath était un écrivain avec un potentiel bouillonnant, mais qui ne s’est pas tout à fait accomplie. C’était aussi un être sensible, véritablement torturé, qui voulait échapper à la vie et à ses contraintes, et l’on ne saura jamais si son vœu cher d’accéder à la célébrité et au respect de ses pairs aurait pu se réaliser, si tant est que son mortel projet n’ait pas si tôt abouti.

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